La naissance d’une race (1919) : incursion dans la pensée racialiste bioculturelle de Lionel Groulx

Publié le 27 mars 2023

Page titre de la naissance d'une race 1919

Par le collectif 4000, Université de Montréal1

Résumé : Certains écrits de l’historien Lionel Groulx ont fait polémiques dès leur parution en raison de leur caractère présumément raciste. Depuis, les controverses à ce sujet semblent sans fin. Comment sortir de cette impasse tant politique qu’historiographique ? Cet article, après avoir passé en revue les principales études consacrées au problème, propose une solution théorique. Plutôt que de chercher à évaluer si la doctrine du prêtre-historien est raciste, il veut, plus modestement, mais surtout plus précisément, apprécier comment l’un de ses textes, La naissance d’une race (1919), peut être inséré à l’intérieur de la pensée racialiste des XIXe et XXe siècles. L’article conclut que La naissance d’une race se rattache expressément à un racialisme bioculturel classique.

Mots-clés : Lionel Groulx, Race, Racialisme, Canadiens-français, Historiographie, Discours


La pensée de Lionel Groulx a été qualifiée de raciste dès 19222. L’accusation fait depuis figure de serpent de mer. Elle plonge régulièrement dans un certain embarras les institutions qui ont hérité des traces de la vague commémorative alimentée autour du prêtre-historien durant le premier mandat du Parti Québécois3. On a ainsi vu récemment à Montréal, dans la foulée du réveil du suprémacisme blanc et, conséquemment, du combat antiraciste, resurgir des propositions visant à débaptiser la station de métro Lionel-Groulx4. Ce genre de demandes a suscité une nouvelle levée de boucliers de la part d’acteurs qui entendent défendre la mémoire d’une figure intellectuelle majeure du nationalisme canadien-français5. Nous sommes donc devant un autre épisode de la difficile gestion d’un « héritage controversé6 », débat mémoriel qui ne semble pas près de s’éteindre en raison de sa charge émotive et de la teneur même des écrits de Lionel Groulx, qui offrent amplement matière à polémique. Car, d’une part, ce dernier manipulait bel et bien le champ notionnel issu du racisme, mais, d’autre part, il n’en a jamais fait un outil de propagande haineuse non plus que, pour reprendre les mots de l’historien Pierre Anctil, « l’unique rationalité de sa pensée politique et sociale7 ».

Comment explorer le sujet de la race chez Groulx en gardant la tête froide ? La distinction entre racisme et racialisme proposée notamment par Tzvetan Todorov8, dans un livre qu’il faisait paraître en 1989, permet d’étudier la manipulation par Groulx du concept de race sans pour autant avoir à traiter la question de son racisme éventuel. En effet, Todorov fournit une généalogie du racialisme comme doctrine de la pensée raciale. Groulx étant un intellectuel, nous proposons de procéder dans ce texte à une séparation des idées et des comportements, tout en reconnaissant que nous laissons ainsi en suspens le problème crucial du rapport entre intellectualité et pratique. Notre propos se bornera, dans le cadre de cet article, à établir que le cadre idéologique employé par l’abbé dans l’un de ses premiers livres d’histoire (La naissance d’une race, paru en 1919) était racialiste.

Todorov livre les clés du racialisme, implantées globalement dès le XVIIIe siècle par le naturaliste et suprémaciste blanc français Georges-Louis Leclerc de Buffon. Elles sont (1) le fait d’accorder crédit à la notion de race, (2) celui d’établir une corrélation entre le biologique et le culturel, (3) la représentation de l’identité individuelle comme étant déterminée par celle du groupe, (4) la proposition selon laquelle il existerait des « races supérieures » aux autres et enfin (5) la légitimation d’un projet de domination politique des « races inférieures » par les « races supérieures »9. L’analyse de La naissance d’une race ne nous permettra pas de nous prononcer quant au dernier critère, bien que le programme de Groulx, qui consiste essentiellement à revendiquer pour la race canadienne-française le statut de « race supérieure », suppose la volonté qu’elle participe à la soumission des races subordonnées. En revanche, nous serons en mesure de démontrer que la pensée de Groulx est susceptible d’une inscription dans les quatre premiers critères, et tout particulièrement dans la corrélation entre le biologique et le culturel. Nous savons que la notion de racialisme a reçu son lot de critiques, car elle peut être perçue dans la perspective d’une euphémisation de la violence politique raciste nécessairement contenue dans le déploiement des représentations savantes de la race10. Nous avons malgré tout décidé de retenir le concept de racialisme, précisément parce que son usage permet de séparer la science raciale des politiques racistes?; une distinction qui nous semble justifiée dans la mesure où, d’une part, l’analyse du cas Groulx a généralement souffert d’une surdétermination polémique particulière au contexte politique québécois et que, d’autre part, Groulx prétendait dans La naissance d’une race produire une œuvre scientifique (tandis que d’autres de ses écrits relevaient plutôt du militantisme). Nous souhaitons par ailleurs contribuer à dépasser la fixation de la discussion autour de l’établissement du racisme de tel ou tel personnage singulier pour participer à poser le problème du racisme et du racialisme en tant que phénomène historique, social et culturel global dont le livre de Groulx est une expression — inscrite dans le champ propre du discours universitaire — parmi beaucoup d’autres11.

En fait, les débats actuels sur les écrits de Lionel Groulx sont marqués par la distance morale qui sépare les hommes et femmes d’aujourd’hui des catégories de pensée d’un intellectuel catholique traditionaliste formé au XIXe siècle qui écrivit l’essentiel de son œuvre dans la première moitié du XXe siècle. Certes, le suprémacisme blanc avait depuis des siècles, et consubstantiellement à son déploiement, toujours suscité l’indignation et la résistance de ses victimes. Mais les meurtres racistes perpétrés par les régimes fascistes et national-socialiste en Europe, et par les empires coloniaux un peu partout dans le monde, ont engendré dans les opinions publiques occidentales elles-mêmes une répulsion pour le racisme. Ce discrédit concerne non seulement l’idéologie raciste, mais aussi la croyance racialiste, pseudoscience à laquelle le racisme s’était largement abreuvé et qui avait irrigué toute la culture occidentale depuis cinq siècles au moins.

Pour enjamber ce fossé qui sépare les valeurs dominantes d’aujourd’hui d’une production racialiste élaborée à l’intérieur d’une culture raciste, il faut revenir aux sources dans une démarche compréhensive. Nous avons ainsi décidé de nous en remettre à l’œuvre la plus suspectée de racisme de l’intellectuel. La naissance d’une race nous est apparu comme une base de réflexion pertinente dans la mesure où l’auteur entend y partager les connaissances scientifiques les plus à jour de son temps à propos des origines des Canadiens français. Ce texte est remarquable aussi en ce qu’il fixe les grands paramètres du roman national groulxien qui exercera une prégnance considérable sur la culture commune. Finalement, comme son titre l’indique, l’ouvrage inscrit la notion de race au cœur même de son analyse. Nous tâcherons de considérer la source en la rapportant aux contextes intellectuel, économique, démographique et politique de l’époque. Nous l’analyserons d’autre part en utilisant certains des outils fournis par la littérature théorique pour comprendre la race comme concept et son histoire. Nous cherchons à cerner la manière dont Lionel Groulx manipulait l’idée de race en 1919 et, plus spécifiquement, à identifier les facteurs sociaux, culturels, spirituels, biologiques et géographiques qu’il mobilisa pour inventer la race canadienne-française.

Dans un premier temps, nous reviendrons sur certaines des manifestations de la réception de cette œuvre en particulier et de la pensée de Groulx en général. Nous verrons que, si certains analystes considèrent que le mot « race » doit être compris comme une manière d’exprimer les notions actuelles « d’ethnie », de « nation » ou de « peuple12 », d’autres avancent que Groulx pratiquait un racisme « culturel » et d’autres encore un nationalisme biologique. Puis nous présenterons le contexte de parution de La naissance d’une race, son statut de texte savant ainsi que la trame générale de son exposé. Nous chercherons ensuite à identifier les traces de la « race culturelle » et de la « race biologique » dans la source avant de confronter nos résultats à la théorie du racialisme. Ce travail nous conduira à remettre en question l’idée que l’on puisse réellement départager, dans La naissance d’une race, ce qui relève du nationalisme ethnique, du racialisme biologique et du racialisme culturel. Nous proposerons finalement que le concept de racialisme bioculturel permet de rendre compte de manière satisfaisante de la pensée groulxienne de la diversité humaine.

Historiographie de la vision de la race chez Lionel Groulx

Nombreux sont les universitaires affirmant que Groulx concevait la race d’un point de vue culturel, le terme « race » constituant alors un artefact textuel sur lequel les lecteurs contemporains non avertis se méprendraient : il faudrait selon beaucoup traduire « race » par « nation » ou « peuple ». D’après Michel Bock, les écrits du prêtre-historien sont orientés par l’idée de survivance de la minorité francophone au Canada et la promotion du droit d’autodétermination de la nation canadienne-française au Québec13. Bock estime que la pensée nationaliste de Groulx était culturelle plutôt que fondée sur une « idéologie du racialisme biologique » bien que « pas toujours entièrement purgée d’éléments xénophobes, voire antisémites14 ». En effet, la doctrine de Groulx s’inspire des intellectuels traditionalistes du XIXe siècle qui définissent « le droit naturel comme celui que possédait l’être humain de se développer à l’intérieur du “génie national”, c’est-à-dire de sa culture d’origine15 ». La nation canadienne-française est une entité homogène et continue mais également supérieure, non pas racialement cependant, mais parce qu’héritière directe de la France de Louis XIV. Elle contient le « germe vivant » de sa « personnalité », ce qui fait d’elle une collectivité distincte dans son origine aussi bien que dans son devenir16. En 1928, Groulx déclarait que le peuple canadien-français devait vivre « non pas de la simple vie physique, mais comme entité ethnique et morale, avec les caractères physiologiques, sans doute, dont la race nous a marqués, mais d’abord avec les éléments intellectuels et moraux, culture, foi, traditions, mœurs, qui, plus que le sang héréditaire, font à un type humain sa physionomie originale17 ». Jean-Claude Dupuis propose par conséquent de reléguer « définitivement aux oubliettes la légende du racisme de Groulx18 ». On pourrait encore citer, au nombre des tenants de la thèse de l’équivalence de la « race » et de la « nation », André Laurendeau ou Fernand Dumont19.

Pourtant, d’autres spécialistes proposent une explication du nationalisme groulxien qui va dans la direction d’une conception de la race qui serait, au moins en partie, biologique. Dans un livre paru en 1955, l’historien américain Mason Wade présume reconnaître dans la prose de Groulx l’influence du célèbre théoricien raciste Gobineau20. Une quinzaine d’années plus tard, Jean-Pierre Gaboury propose que Lionel Groulx « croyait en une certaine inégalité des races humaines21 » tout en le dissociant clairement du racisme biologique à la Gobineau. En 1974, le sociopolitologue André J. Bélanger avance que la notion de race chez Groulx « renvoie à une certaine hérédité, à une dimension physique » bien qu’il « ne le croit pas raciste22 ». Les interprétations concernant une race basée uniquement sur la culture sont contredites par Gérard Bouchard lorsqu’il écrit que, pour le prêtre-historien, « la nation était faite essentiellement d’“hérédités” : rien ne se perdait, ni les qualités ni les défauts23 ». Groulx « croyait aussi que la mémoire nationale, le culte des ancêtres et l’amour de la patrie étaient le fruit non pas d’une acculturation et encore moins d’une propagande, mais d’une harmonie préétablie24 ». L’hérédité permettait de rendre compte de la permanence de la nation. Groulx proclamait selon Bouchard la prééminence culturelle de la race canadienne-française?; or, la culture expliquerait la supériorité, mais le sang fonde la différence avec les races inférieures ou concurrentes. Il cite une lettre, datée de 1954 dans laquelle Groulx avance que « le Juif » possède une « passion innée de l’argent », ce qui attesterait que le chanoine persistait à adhérer, même après la Seconde Guerre mondiale, à l’idée d’une transmission biologique des caractères moraux25. Il signale aussi le mépris exprimé par Groulx pour les personnes noires et autochtones qu’il associe à l’infériorité.

La dimension biologique ressort particulièrement lorsque Groulx traite de ce qu’il conçoit comme les autres « races » et du métissage, puisqu’alors surgit immédiatement la notion de « sang ». La pureté du sang est selon lui essentielle pour conserver le caractère supérieur de la race canadienne-française. Analysant un des derniers ouvrages que Lionel Groulx fit paraître, La Découverte du Canada, André Berthiaume affirme que l’auteur y « ressasse les vieux poncifs racistes26 » envers les peuples autochtones. Pierre Trépanier propose quant à lui une évaluation fouillée de la question du racisme de Groulx dans laquelle il écarte l’hypothèse de la transmission héréditaire. Il reconnaît que l’intellectuel avait pu se montrer à l’occasion antisémite, mais précise que ce préjugé s’appuyait sur un antijudaïsme et non sur une théorie raciale, autrement dit sur des arguments culturels et non pas biologiques27. Par ailleurs, si la culture est transmise « par le sang », il ne faudrait pas y voir une référence à une transmission biologique, mais plutôt au fait que la famille est le lieu privilégié de l’intégration à la nation. Trépanier reconnaît néanmoins que l’on rencontre chez Groulx, à une période de sa carrière qui est justement celle qui nous occupe, une adhésion partielle à certains principes du racisme biologique, ce qui ne suffirait pas toutefois à faire de lui un penseur raciste.

L’ouvrage le plus consistant sur le sujet demeure celui que Frédéric Boily consacre à l’étude des ressorts de la pensée nationaliste de Groulx. Selon Boily, Groulx adhère à « une logique mixophobe et il se réjouit donc que la race soit pure et qu’il n’y ait eu ni métissage ni souillure28 ». C’est une des raisons pour lesquelles l’immigration apparaît au chanoine comme un danger, dans la mesure où elle est susceptible de modifier non seulement l’équilibre ethnique de la province, mais encore de favoriser l’éclosion de mariages « mixtes ». Or la mixité doit être rejetée, car elle est nuisible à la perpétuation des caractères propres de la nation canadienne-française. Groulx se réjouit par exemple que l’immigration, qu’elle soit européenne, africaine ou des Antilles, n’ait pas affecté la formation de la « race canadienne-française ». L’ambivalence de Groulx quant à la part du culturel et du biologique dans la race est bien présente dans son antisémitisme. Boily soutient par exemple qu’on retrouve « des traces de racisme biologique » dans le roman L’appel de la race et « un antisémitisme certain » dans la conviction qu’il existait « un problème juif29 ». Il ajoute toutefois qu’on aurait tort de réduire la pensée de Groulx « au seul racisme biologique ou encore au fascisme » puisque son nationalisme était essentiellement « culturaliste à la Herder ». Les éléments fondamentaux de ce nationalisme seraient la foi catholique, la langue française et la tradition30. Reste à déterminer si ce culturalisme est un des visages du racisme.

Pour d’autres auteurs, le nationalisme de Lionel Groulx ne revêtait aucun aspect racialiste, qu’il soit culturel ou biologique31. La tendance à qualifier Groulx de « raciste » ou de « fasciste » aurait particulièrement crû dans le sillage de la publication de la thèse en science politique d’Esther Delisle dans laquelle l’autrice entend démontrer que la pensée de Groulx est directement issue du fascisme français32. Les provocations de Mordecai Richler, pour qui Groulx n’était « pas seulement un antisémite virulent, mais aussi un fasciste en puissance33 » enflammèrent le contexte référendaire des années 1990. Dès lors, des personnalités publiques répondront à ces accusations en expliquant que Lionel Groulx n’était pas raciste, mais nationaliste. Les universitaires qui défendent cette dernière thèse s’accordent généralement sur deux principes. D’une part, rappeler l’importance de situer l’analyse dans le moment de l’histoire dans lequel la pensée de Groulx s’est forgée. D’autre part, ne pas nier l’existence d’une part de xénophobie dans ses écrits. C’est sur cette ligne que l’historien Pierre Trépanier ou encore le sociologue Gary Caldwel reprocheront aux études d’Esther Delisle un déficit de contextualisation, de théorisation, de méthodologie et la transposition artificielle d’une réalité européenne au Québec34. Les faiblesses du travail de Delisle seraient trop importantes pour que les allégations de racisme visant Groulx soient prises au sérieux. L’intellectuel groulxiste Jean Éthier-Blais explique, dans une formule elle-même racialiste, qu’« en soi, l’abbé Groulx n’en voulait à aucune race », mais qu’il faut reconnaître que, dans la pratique, « il est certain que l’immigration au Québec, qu’elle soit juive, italienne ou mittel-européenne, se transforme vite, dans le contexte canadien, en fer de lance de l’anglicisation, du rejet de la prépondérance de la civilisation française en notre territoire national35 ».

La naissance d’une race

La naissance d’une race est un ouvrage paru en 1919 qui publie le contenu d’une série de conférences portant sur l’histoire du peuplement colonisateur de la Nouvelle-France données par Lionel Groulx à l’Université de Montréal36. Il s’agit d’un texte accessible, puisque destiné à un public cultivé, mais non strictement ou exclusivement universitaire37. Groulx lui-même en parle comme un ouvrage de vulgarisation38. La naissance d’une race est voué à l’inventaire des qualités de la « race » canadienne-française, étudiant plus précisément les éléments biologiques, culturels ou historiques qui en font une « race supérieure39 ». L’essai cherche à définir l’exceptionnalisme canadien-français, thème que l’intellectuel nationaliste continuera à explorer durant toute sa carrière.

En 1919, Groulx en est à un stade précoce dans sa notoriété. Après avoir enseigné de nombreuses années au collège de Valleyfield, il est depuis quelques années professeur à temps partiel à l’École des hautes études commerciales de Montréal, au Collège Marguerite-Bourgeoys et à l’Université Laval à Montréal (future Université de Montréal). Il a déjà publié quelques livres d’histoire, notamment une Petite histoire de Valleyfield, une courte Histoire acadienne et surtout une substantielle histoire constitutionnelle du Canada. Cette pratique historienne n’est toutefois pas fondée sur des études?disciplinaires. Groulx possède une formation en théologie et en linguistique, mais pas en histoire?; il est donc dans ce domaine autodidacte. La naissance d’une raceest pourtant, en un sens, à la fine pointe de la discipline historique au moment de sa parution, puisque la matière du livre s’écarte de l’histoire-bataille pour épouser le projet d’une histoire sociale, c’est-à-dire d’une histoire scientifique du peuple. L’ouvrage emploie la méthode historique en se fondant sur des sources et en citant les études appuyant le propos. Toutefois, la proclamation de rigueur dans la démarche est contredite par le ton apologétique du récit, qui exprime les convictions politiques de l’auteur.

En effet, l’objectif de Groulx avec ce livre n’est pas simplement de décrire le régime français ou de faire une histoire de la colonisation, mais bien d’identifier le moment de l’avènement d’une psychologie et d’une physiologie spécifique aux Canadiens français et d’explorer comment l’histoire de cette race explique sa supériorité. Ce faisant, il construit sa version de l’histoire nationale en débusquant ce qui constitue selon lui les mythes et les fabulations colportés à son propos afin de redorer le blason des Canadiens français sali des mensonges visant à les rabaisser. Ainsi, il déploie un discours fondé sur le ressentiment. Cette posture défensive est certes une des caractéristiques de la rhétorique nationaliste en général et de celle de Groulx en particulier, mais elle est ici particulièrement aiguillonnée par l’atmosphère de la période. Les législations hostiles aux francophones votées dans les provinces majoritairement anglophones étaient le signe avant-coureur d’un mépris qui se déchaîna pendant la Première Guerre mondiale. En effet, le refus politique relatif40 que les Canadiens français opposèrent à l’enrôlement forcé dans les armées impériales britanniques qui combattaient en Europe fut largement conspué par l’opinion publique anglophone et assimilé à de la couardise, ou encore à un déficit de sentiment patriotique.

Le discours de Groulx cherchait en ces circonstances à lutter contre l’accablement de ses compatriotes, inspiré par une francophobie ambiante, au moyen d’un relèvement de la fierté collective puisée dans la valorisation des ancêtres41. Notons à cet égard que Buffon, l’un des tout premiers théoriciens racialistes, considérait qu’il y avait, non pas une, mais plusieurs races blanches, elles-mêmes hiérarchiquement organisées ; conception qui demeura un des traits du racialisme et dont la prégnance permet de comprendre l’insistance de Groulx à réfuter les arguments de ceux qui postulent « notre caractère de race inférieure ». Dans un ouvrage monumental publié il y a une dizaine d’années, l’historienne Nell Irvin Painter rappelait à quel point l’histoire du racisme était liée à la construction d’une très complexe, segmentée et fluctuante « race blanche ». C’est d’abord sur cette échelle spécifique qu’il faut situer les développements de Groulx, persuadé que c’est à l’intérieur de l’ordre de la blanchité canadienne que les Canadiens français devaient s’affirmer42. L’abbé écrira l’année même de la parution de La naissance d’une race dans le journal Le progrès de l’Est : « Un peuple n’a aucun intérêt à perpétuer des formes, des traditions, une culture qui lui confèrent une infériorité. D’où l’impérieuse nécessité de fournir sans cesse à notre peuple les raisons de sa fierté43 ». Ainsi le racialisme de Groulx visait-il à répondre à la racialisation dépréciative imposée aux Canadiens français. Selon la formule frappante de l’historienne Lucia Ferretti, « la complaisance de Groulx à souligner la supériorité de son peuple peut être interprétée comme un moyen plutôt pitoyable de sublimation44 ». Il voulait « réhabiliter nos origines et débusquer les préjugés », en basant l’exceptionnalité canadienne-française sur deux propriétés : son homogénéité et sa différence avec la France45.

Les argumentaires que mobilise Groulx en vue de démontrer le « particularisme national » s’articulent donc autour de la définition suivante de la race adaptée au cas canadiens-français : « Distincts, nous le sommes, non seulement par le pays, par l’allégeance politique, par une histoire et des traditions qui nous sont propres, mais aussi par des caractères physiques et moraux déjà fixés et transmis avec la vie, dès la fin du dix-septième siècle46 ». Cette définition établit le plan de l’ouvrage. Le premier chapitre brosse un portrait sociodémographique des colons qui ont quitté la vieille France pour la nouvelle. Le second explore l’influence du milieu sur la construction de la race. Les troisième et quatrième chapitres présentent l’implantation de la Nouvelle-France dans le premier tiers du XVIIe siècle. Le cinquième et dernier chapitre rassemble les résultats et propose une série d’observations générales. Notons que, l’homogénéité de la race canadienne-française étant selon Groulx le principe essentiel de sa vivacité, elle fera l’objet d’un effort particulier d’accumulation de preuves. De longs et nombreux passages du livre s’efforcent donc d’en renforcer l’idée et de réfuter les « mensonges » d’un métissage.

La singularité canadienne tire son particularisme de ses origines françaises, de son adaptation au territoire et de son catholicisme, caractéristiques initiales qui fondent une immobilité raciale, car les Canadiens français forment dès leur installation un groupe parfait47 qui aura conservé de la métropole ses meilleures propriétés en développant un rameau séparé48. Groulx écrit : « nous saluerons l’apparition d’une jeune race française, du même sang noble et fier que l’ancienne, mais déjà distincte et originale et se réclamant d’une autre patrie49 ». C’est à travers la géographie américaine que le caractère canadien s’inscrit dans le développement de la race. La rigueur du milieu et le travail du sol représentent une épreuve de formation physique, développent l’institution familiale, vitalisent un tempérament collectif marqué par l’esprit d’initiative, d’indépendance et de courage50. L’âpreté du territoire stimule le développement d’une « race forte51 ».

Celle-ci est également marquée de l’empreinte religieuse, car de tous les évènements « qui retiennent l’attention de Dieu, aucun, sans doute, n’a plus de prix que la naissance des races ou des peuples, vastes organisations spirituelles si fortement engagées dans les plans divins52 ». Ce lien entre race et religion est providentiel et dès lors naturel. Il permet certes aux Canadiens français d’éviter l’assimilation anglo-saxonne, mais surtout fait d’eux les membres d’une race spécialement choisie par Dieu et prédestinée à la supériorité spirituelle et morale53. Une fois constituée, et à la différence de la nation, la race n’est pas réduite par un cadre étatique, elle n’a ni frontières ni géographie. Elle est définie par la stabilité de l’homogénéité culturelle et biologique, par l’appartenance d’un groupe d’individus à une même souche, elle-même parfaitement cohérente. Il existe par conséquent une essence de la race bien exprimée dans ce passage : « Ceux qui viendront après 1700 et même après 1680 trouveront la jeune race en pleine formation. Ses traits généraux pourront encore se modifier sous l’action du milieu et de l’histoire ; dans leurs lignes essentielles, ils sont cependant à jamais fixés54 ». En d’autres mots, une race est unique par son principe déterminé par l’origine. L’histoire ne modèle pas réellement une race, mais plutôt son noyau originel — son essence. L’essence permet de comprendre les fondements de la distinction entre race et nation. Une race est l’essence de son sang, et est donc dans un premier temps biologiquement déterminée. La culture — la religion, la langue et les mœurs — constitue l’expression historique du potentiel contenu dans le noyau originel. Elle est la manifestation concrète des qualités qui étaient en puissance aux origines de la race. La race ne devient nation que lorsqu’elle acquiert une physionomie historique et une volonté politique :

En l’âme de tous ces nobles et de tous ces paysans vibrait la fierté d’appartenir à la meilleure race, au plus beau royaume du monde. Et tous ces sentiments et toutes ces forces réunis les prédestinaient d’une façon magnifique à la noblesse de vues, à l’endurance, aux persévérants labeurs que requièrent la conquête d’un pays et l’enfantement d’une nation55.

La nation est chez Groulx le résultat de la formation historique et sociologique d’une race — elle est une race historicisée.

Une race culturellement homogène

La définition groulxienne de la race fait la part belle aux facteurs culturels comme la religion, les institutions sociopolitiques et économiques, la langue ou l’histoire, ce qui est conforme à l’idée qu’elle serait un autre nom de la nation. Groulx mobilise l’histoire de la colonisation française en Amérique du Nord pour en extraire une identité collective cohérente qui se déploie dans l’espace et dans le temps. Ce nationalisme, qualifié par certains spécialistes d’« organiciste56 », s’inscrit dans une logique providentialiste57. Les Canadiens français ont hérité d’une mission apostolique, celle de propager la civilisation française et catholique en Amérique58. La Nouvelle-France apparaît comme une « terre d’élection59 », et le messianisme des premiers colons forge un peuple de fondateurs60 possédant les plus hautes qualités morales61. La foi catholique était pour Groulx non seulement un critère de civilisation, mais « pour employer un mot de Donoéo Cortès, la civilisation même62 ». Les mœurs dirigées par l’Église donnaient aux colons une « supériorité » qui suivait « l’ordre des vérités naturelles63 ». Cet héritage spirituel gisait désormais (nous y reviendrons) dans l’âme du Canadien de façon héréditaire64.

L’auteur établit quatre périodes dans l’établissement de la colonie65 et cible l’intendance de Jean Talon (1665-1668) comme la plus décisive dans l’histoire de la race. C’est en effet à cette étape qu’il y a un premier « effort » vers l’organisation d’un « peuple » puisque la Nouvelle-France avait pris « conscience de son existence propre.66 » Il en découle un « noyau générateur67 » originel qui sera le principe de l’histoire nationale comme récit de l’actualisation de la race dans le temps. Ce noyau détient des qualités ethniques spécifiques immuables. Le peuple canadien était censément courageux, joyeux et indépendant68. Il formait un « type nouveau69 » dans la famille française. Notons au passage qu’ici surgit une antinomie fondamentale dans le discours de Groulx, qui peine tout au long du livre à réconcilier la nécessité filatrice de valoriser l’appartenance à la civilisation française et l’exigence fondatrice d’insister sur les particularités de la nation canadienne-française. L’un des fondements de cette identité canadienne à la fois fille de la France et émancipée à son endroit est l’uniformité linguistique70 :

L’unité linguistique exista donc de bonne heure en la Nouvelle-France ; elle s’est faite comme toujours au profit du parler le mieux constitué, le plus chargé de civilisation. Devenue puissante et pure, notre langue se défendra mieux aux mauvais jours d’agression, et, par elle, notre race se tiendra en étroite union avec la pensée de France71.

Bien que les premiers colons aient pu avoir des patois différents, la nécessité de collaborer pour survivre aux hivers canadiens les a rapidement conduits à adopter un langage partagé72. L’auteur considère que cette langue française commune, qu’il tient à décrire comme égale ou supérieure à celle de la France, a permis la survivance de la colonie : « Un autre étonnement de l’histoire, c’est de voir tous ces braves gens posséder et parler avec pureté la langue française. Et l’on peut se demander si ce n’est point-là leur meilleur trésor intellectuel. À n’en pas douter, ils tiennent en leur langue un merveilleux instrument de culture, un élément de leur survivance73 ».

Le Canadien de Lionel Groulx se façonne également dans l’adversité et le combat, qui a plus d’incidence sur la race que le défrichement des premiers temps de la colonie74. Une des originalités de la race canadienne était en effet son « tempérament militaire75 », sa « bravoure héréditaire » et son « ardeur guerrière76 ». Les guerres étaient fréquentes en Nouvelle-France, ce qui aurait développé « l’idée de patrie77 » au sein des premières générations de colons. L’hostilité des « Iroquois » (Haudenosaunee) et des Anglais aurait permis l’acquisition par les Canadiens de la conscience d’être une nation distincte, en particulier parce que les dangers précipitent la fondation de structures collectives de solidarité. Les guerres poussaient pareillement « l’habitant vers quelques institutions communautaires78 ».

Dans cette direction, Lionel Groulx considère les « répercussions de la forme et des caractères de la propriété terrienne sur la vie et les mœurs d’un peuple79 ». C’est ainsi qu’il présente une institution originale selon lui : la tenure seigneuriale en Nouvelle-France. Ce système n’était pas un calque du dispositif féodal français80 et a fait office de première forme de gouvernance et de ralliement81. La paroisse canadienne, circonscription pourtant ordinaire du catholicisme, est présentée elle aussi comme particulière. C’est qu’elle a été déterminée par le « milieu géographique82 » et établie pour défendre les colons des Iroquois. La paroisse était aussi au cœur de la gouvernance publique et de la régulation de l’ordre social et ordonnait les communautés familiales83. L’idéalisation de l’organisation sociale du régime seigneurial s’inscrit dans une valorisation générale du mode de vie agraire et de la classe laborieuse : « le fond de la population […] est un véritable démembrement de la souche des paysans français. […] Nos pères appartenaient en grande majorité à la classe des artisans et à celle des travailleurs du sol.84?» Nombreuses sont les références à un « peuple de laboureurs85 », et Groulx en vient presque à faire équivaloir classe sociale paysanne et nation : « Le petit peuple de la Nouvelle-France avait cette rare fortune d’être presqu’entièrement agricole et rural86 ». Ce discours sur la vie rurale est à remettre dans le contexte du début du XXe siècle québécois : méfiant des processus d’industrialisation et d’urbanisation, le clergé encense la supposée simplicité de la condition d’agriculteur87.

La naissance d’une race définit donc en partie son objet par l’uniformité culturelle : « Il vaut mieux démontrer que le petit groupe de nos ancêtres possède une grande force : sa parfaite homogénéité. Homogénéité ethnique, sociale, religieuse, morale, homogénéité et valeur intrinsèque, rien ne lui manque pour constituer un noyau d’élite88. » Ce discours lui permet d’affirmer l’originalité des Canadiens tout en les affiliant à la civilisation française.

Une race biologiquement déterminée

Groulx ne définit pas seulement dans La naissance d’une race une culture nationale fixant un être collectif unitaire. Il tente aussi de réunir à un même endroit les caractéristiques biologiques propres à la race canadienne-française à l’époque de la Nouvelle-France. Ce n’est pas tant l’homogénéité qui détermine ici le discours que le fixisme. Il affirme en effet que la race a très peu évolué depuis ses débuts : « Nous tenons là les origines de notre race et les influences ethniques qui ont modelé son âme […] Ses traits généraux pourront encore se modifier sous l’action du milieu et de l’histoire ; dans leurs lignes essentielles, ils sont à jamais fixés89. » Donc, toutes les caractéristiques (sociales, culturelles ou physiologiques) présentes chez les premiers colons seront transmises de génération en génération pour former chez ce peuple « une unité ethnique90 » distincte et spécifique.

Parmi les propriétés recensées, beaucoup concernent l’aspect physique. Les sources datant de la Nouvelle-France représentent selon Groulx des hommes grands, vigoureux, infatigables, à la carrure robuste et possédant une force considérable, surtout dans les bras91. Suivant un principe analogique caractéristique, ces attributs physiques correspondent au moral, car ils commandent un « cœur ferme92 ». Les femmes quant à elles sont certes jolies93, mais fortes également, pour répondre aux défis particuliers que représenterait la vie pionnière. Elles apparaissent exemptes de difformité de naissance et nulle d’entre elles ne présente un extérieur repoussant94. Ces caractéristiques physiologiques et esthétiques remarquables sont le produit d’un travail de sélection génétique humaine. L’État en effet, planificateur de la colonisation, a cherché chez les deux sexes des gens capables, en forme, qui possédaient des qualités physiques hors pair. Citant Charlevoix, Groulx avance que les Canadiens étaient plus grands, plus beaux, et « mieux proportionnés […]95 » que les métropolitains. C’est que les dirigeants choisissaient les colons avec une attention particulière. En effet, les « impotents », colons « indésirables » ne purent pas, affirme Groulx dans un passage aux accents eugénistes, s’installer en Nouvelle-France.

Groulx insiste pesamment sur le fait qu’à très peu d’occasions dans l’histoire de la race, il y aurait eu métissage avec les autres peuples, en particulier des Noirs ou des Autochtones. À propos des esclaves, il affirme que « […] l’esclavage n’est formellement aboli chez nous qu’au commencement du dix-neuvième siècle. Mais inutile de dire que cet élément inférieur ne s’est guère mêlé à notre population96. » Certes, quelques contacts ont existé avec des femmes autochtones et une progéniture en a découlé. Mais « […] ces métis n’ont laissé parmi nous aucune descendance, leurs enfants étant tous morts avant la fin du dix-huitième siècle. Voilà sur cette affaire de métissage le dernier mot de la science irrécusable ; il nous venge glorieusement97. » En effet, pour Groulx, la rumeur de métissage qui planerait autour des origines des Canadiens français relève nécessairement de la calomnie. On discerne ici clairement une conception hiérarchique des races. Rien ne semble plus scandaliser Groulx que l’idée selon laquelle des individus noirs ou autochtones pourraient avoir joué un rôle dans la formation de la race canadienne-française98. Les rumeurs de métissage auraient à ses yeux forcément pour but d’amoindrir la supériorité des Canadiens français.

La naissance de la race canadienne est le fruit d’une longue gestation lors de laquelle les racines françaises permettent au socle de l’identité canadienne de prospérer dignement. Si l’excellente génétique des pionniers peut se fixer avec tant de puissance, c’est que le noyau originel français de la race canadienne est composé de quelques « dix mille immigrants » constituant un « noyau d’élite »99. Cette élite, Groulx en revendique l’héritage direct. En effet, l’historien martèle que les Canadiens français ont préservé à travers les siècles la pureté de leur excellente origine.

Si la race canadienne est « supérieure », ce n’est pas seulement en raison de son homogénéité et de sa fixité, mais également de la nature proprement extraordinaire du sang dont il est le descendant. Le colon était « non pas demi-sauvage et demi-barbare […], mais héros d’idéal, de courage et de simplicité, fondateur de pays et fondateur de race, pionnier de la civilisation et pionnier de la foi, ancêtre qui, dans notre histoire comme dans le bronze, n’est à sa place que sur un socle100 ». Un petit groupe de Français d’élite, colons audacieux et civilisateurs triés sur le volet, est venu fonder en Amérique une nouvelle race par la transmission intergénérationnelle de ses « puissances d’hérédité101 ». Le type canadien est en fait une version améliorée du « type français102 » notamment par la fusion de sujets issus des meilleures provinces du royaume (c’est-à-dire le grand-ouest métropolitain à l’exclusion de la celte Bretagne103) pour former, dans le dernier tiers du XVIIe siècle, le « noyau générateur » de la race canadienne. La diversité des régions françaises d’origine de la population pionnière — une diversité problématique pour Groulx dans la mesure où les théoriciens croyaient que les Français ne composaient pas une race en raison de leur hétérogénéité ethnique — est minorée par un savant assemblage d’arguments variés. Il en ressort que les Canadiens français descendent des Français des seules provinces « supérieures », particulièrement de la Normandie. Le noyau gagnera encore en uniformité à travers l’expérience même de la colonisation qui fera immédiatement disparaître les éventuelles disparités de la population d’origine. La capacité subséquente de ce noyau à phagocyter des éléments résultants au XVIIIe siècle d’un filet d’immigration française hétérogène, c’est-à-dire arrivant d’ailleurs que du nord-ouest métropolitain, a permis d’en préserver la pureté. « Des immigrants venus après cette date, beaucoup, non mariés sont tôt absorbés par le premier noyau déjà puissant et acclimaté104 », précise-t-il à cet égard. Ainsi, ce qu’il y a de problématique dans la diversité ethnique française est résorbé en Amérique, ce qui fait des Canadiens français un peuple dont la culture française est plus pure que celle des métropolitains.

La géographie et l’histoire ont un impact sur la biologie, car l’adversité développe selon Groulx des traits typiques et transmissibles. En effet, les facteurs du milieu « préparent une race où prévaudront les vertus de force, d’indépendance, de saines moralités, toutes les puissances qui font les peuples durables.105 » La bravoure, par exemple, nécessaire à l’implantation de la présence européenne au cœur de terres convoitées par des nations hostiles et sanguinaires, est une qualité initiale, développée dans l’épreuve et transmise aux descendants. Les circonstances auront donc doté la race d’une vaillance héréditaire. La supériorité de la race canadienne-française s’impose face à l’altérité du continent et sa fertilité est à la fois le signe et le moyen de cette suprématie. En raison de son adaptation parfaite au milieu, la race canadienne-française surpasse dans sa capacité de reproduction les communautés autochtones comme celle des autres races colonisatrices : « Natalité merveilleuse qui a fait immortelles les familles du Canada français. Des statisticiens ont compté que les neuf dixièmes des premiers colons de 1608 à 1648 possèdent même de nos jours des milliers de descendants au Canada alors qu’aux États-Unis vingt à peine des familles primitives subsistent encore […]106 ».

La cause première de l’excellence de la race est à chercher sur le plan divin, car les évènements historiques qui présidèrent à sa constitution entrent dans l’ordre d’un projet surnaturel. La race est naturelle étant créée par Dieu selon une logique qui relève de la prédestination. Groulx explique que la « formation de l’âme d’une race » est un processus, ce qui semble du reste difficilement réconciliable avec l’idée du « noyau » vite émergé de l’expérience pionnière fondatrice. En effet, « Dieu ne peut former une race comme il forme un individu. Quelques secousses, quelques attouchements des mains divines peuvent suffire à modeler une âme humaine. […] Il en va tout autrement dans la formation de l’âme d’une race, âme longue, multiple, ondoyante et diverse. Toute l’espérance est dans l’accumulation progressive des énergies, dans la lente éclosion de l’idéal107 ». Ainsi, la trajectoire historique de la race est le chemin au cours duquel la forme de son âme tend à correspondre avec un idéal. Les traits de la race existent en puissance dans son noyau que l’épreuve de l’histoire permettra d’exprimer :

Dieu, par ses ferments divins, commence d’agiter et de soulever la pâte d’une première génération. Il déchaîne parfois contre elle les orages de la guerre, de la persécution, le vent des grandes tempêtes. Dans l’enfance d’un peuple, il multiplie les heures solennelles, les labeurs surhumains. Et pendant que les efforts s’arcboutent, que les volontés se tendent et vibrent d’héroïsme, les âmes se surélèvent et en elles se mettent à éclore les hautes vertus. Une deuxième, puis une troisième génération viennent ensuite, qui subissent au visage les mêmes souffles brûlants, qui recueillent et augmentent l’héritage du passé. Bientôt des traits nouveaux se fixent, un type humain commence d’exister ; disons le mot : une race supérieure monte à la vie108.

La supériorité raciale peut-elle être mieux assise que lorsqu’elle est établie par Dieu ? Les mots sont sans équivoque : Dieu crée une race vouée à devenir « supérieure », et cette supériorité est manifestée dans un « type humain ». Or, Groulx souligne à plusieurs reprises que le « type humain » canadien-français est défini par des caractéristiques physiques et intellectuelles109 héréditaires — et donc biologiques — particulières. Dès lors, la supériorité biologique de la race procède chez Groulx de la volonté divine.

Ce racialisme prend dans la conclusion de La naissance d’une race des accents proprement mystiques :

Quel mystère, au premier abord, que celui de cette jeune race investie par sa foi et ses ascendances ethniques, d’une si lourde vocation, de si graves responsabilités, et créée par Dieu si petite et si faible. Petite et faible en réalité, pour ceux qui ne la regardent qu’avec des yeux humains, selon l’échelle des valeurs matérielles, mais grande et puissante, si l’on sait voir en elle, dans une lumière plus haute, les éléments de la supériorité, ceux qui font les races fécondes et immortelles. […] un tel peuple […] n’en porte pas moins au front le sceau des prédestinés ; il est de ceux par qui veulent encore s’accomplir les gestes divins110.

Dieu créant des races plus grandes que d’autres, peut-on parler d’un racialisme « providentialiste » ? Selon Frédéric Boily, Groulx continue à développer cette idée dans les décennies suivant la première édition de La naissance d’une race. Dans Orientations (1935) par exemple, il affirme que la race canadienne-française est élue, contrairement aux races anglo-saxonnes et protestantes111. Une telle hiérarchisation repose sur l’idée que Dieu crée chaque race en lui conférant à la fois une vocation particulière et un « type humain » irréductible qui en permet l’accomplissement. En ce qui concerne la race canadienne-française, la supériorité de la mission providentielle va de pair avec la supériorité biologique des êtres destinés à la conduire.

Il paraît indéniable que Lionel Groulx reconnaît à la race canadienne-française des caractéristiques biologiques intrinsèques qui lui valent d’être considérée comme étant « supérieure ». La potentialité ethnique des premiers colons est réalisée par la confrontation au milieu laurentien, et des qualités physiques et morales telles que la robustesse, la fertilité, le courage ou l’intelligence se fixent rapidement pour être transmises héréditairement aux générations suivantes. En effet, ces traits sont déjà cristallisés au sein du noyau fondateur de la colonie, groupe remarquable par son homogénéité. Des immigrants viendront par la suite s’assimiler au noyau fondateur, mais Groulx récuse toutefois toute absorption d’« éléments » tels que les Noirs, les Autochtones ou les personnes handicapées. Car Dieu veillait à ce que s’accomplisse le destin de la race qui résidait dans l’exercice de sa supériorité, tant sur le plan du « type humain » que sur celui de la vocation providentielle.

Le racialisme bioculturel


Tel que nous l’avons vu, la pensée de Lionel Groulx dans La naissance d’une race présente des éléments qui relèvent tant du racialisme biologique que du racialisme culturel. Or, lorsque l’on se penche sur l’histoire du racialisme, on constate que ces deux pensées ne sont pas réellement distinctes et par conséquent dissociables. Pour mieux comprendre la nature de cette indistinction, il faut explorer les racines de ce mode de lecture de la population humaine.

Il est bien délicat de faire l’histoire du racialisme en tant que construction des groupes humains en fonction d’une pensée de la différence, car cette pensée est non seulement instable dans le temps, mais encore toujours incohérente. Certains historiens font remonter à la Renaissance l’idée de frontières biologiques infranchissables et stigmatisantes112, d’autres relient le racialisme aux Lumières113. Il semble qu’avant le XVIIe siècle, il soit difficile de parler de racialisme, puisque les distinctions se faisaient autrement que par la « race » en tant que déterminisme. Par exemple, les Grecs anciens démontraient une forte xénophobie face aux peuples non helléniques. Toutefois, cette peur pouvait se transformer en acceptation si un peuple ou un de ses représentants considérés comme «?barbares?» adhéraient à la culture grecque114. Les relations que les Romains entretenaient avec les peuples qu’ils dominaient étaient plutôt fondées sur de l’ethnocentrisme que sur le racisme. Les nations européennes se donnèrent à partir du XVIe siècle pour mission d’évangéliser les peuples des Amériques, car ils : « […] apparaissaient comme l’expression d’une innocence originelle, soit d’une sous-humanité115 ». Cependant les convertis étaient tenus pour chrétiens, et donc des humains à égalité de dignité, du moins en théorie. Les populations stigmatisées n’étaient pas pour autant confinées dans leur position d’infériorité et, en évoluant culturellement vers l’univers symbolique du dominant, pouvaient le rejoindre.

C’est au XVIIe siècle, avec le développement de la première théorie proprement racialiste, que les préjugés de supériorité commencèrent à se muer en pseudoscience de la classification des groupes humains. La transformation de l’inférieur en égal devenait impossible, car les peuples « inférieurs » étaient associés à des caractéristiques innées inaltérables, ce qui distingue fondamentalement le racialisme des cas de figure précédents. Cette croyance poussa les Européens, convaincus de leur supériorité, à commettre envers l’Autre des actes qui auraient été considérés comme cruels s’ils avaient été perpétrés contre Soi et à l’instauration d’institutions visant à discriminer les « inférieurs » en raison d’une haine biologiquement justifiée116. Ce changement de paradigme dans la manière d’envisager l’Autre a émergé alors que l’Europe mettait en place le commerce triangulaire. Avec cette nouvelle réalité économique, les distinctions phénotypiques entre humains commencèrent à être rattachées à certaines positions sociales, un phénomène alimenté par l’impérialisme. Par exemple, les personnes noires se virent progressivement associées à la condition de servitude117.

La confrontation de plus en plus soutenue des Européens avec des corps et des cultures appréhendés dans leur différence provoqua le développement des premières théories naturalistes qui devaient se transformer en racialisme biologique proprement dit. La science se donna pour mission d’objectiver la croyance des Européens en leur propre supériorité. Le médecin français François Bernier proposa en 1684 ce qui est généralement reconnu comme la première théorie racialiste, dans laquelle les non-Européens sont animalisés118. En 1735, Carl Linnæus décrivit une seule espèce divisée en variétés selon des critères qui étaient tout à la fois et indissociablement physiques, géographiques et comportementaux, c’est-à-dire sociaux et culturels119. Les Européens se voyaient dotés par le naturaliste suédois de qualités suprêmes sur tous les plans. Puis, en 1776, Johann Friedrich Blumenbach, biologiste allemand, dicta cinq races auxquelles il attribua des caractéristiques propres. Il contribua à la science raciale bioculturelle en promouvant particulièrement l’influence du milieu sur les mœurs. Par exemple, il avançait que puisque les Européens avaient dû travailler plus que les Africains pour trouver de la nourriture, les premiers étaient devenus plus intelligents, et les derniers demeurés « frustes et stupides120 ». Dans les années qui suivirent, différents auteurs consolidèrent ces systèmes et associèrent systématiquement les Blancs à la supériorité biologique, à l’intelligence innée et à la civilisation121.

Au XIXe siècle, ces croyances racialistes, qui mêlent indissociablement les arguments biologiques et culturels, atteignirent un plus haut degré d’autorité encore par leur croisement avec la récente théorie de l’évolution et le nationalisme. Le darwinisme social imposa l’idée que l’histoire était le récit d’une lutte pour la survie : les nations européennes se livraient entre elles un combat pour la prépondérance qui reflétait une distribution raciale à l’intérieur même de la race blanche, tandis que les nations blanches civilisées avaient ensemble vocation à dominer les autres races inférieures exploitées, esclavagisées et colonisées. Dans un raisonnement parfaitement circulaire, on considérait que, du « fait » que les « races » non européennes étaient situées (du point de vue du regard européen) à un stade de développement civilisationnel inférieur, les Blancs trônaient naturellement au sommet de l’évolution. Autrement dit, l’histoire culturelle validait les hiérarchies naturelles qui ordonnaient l’espèce humaine.

On constate par conséquent que, à l’intérieur même du racialisme biologique, la dimension culturelle est omniprésente. Cette association entre race et culture fut largement renforcée par l’impérialisme comme idéologie de la domination. Il est vrai que Johann Gottfried von Herder, un penseur qui s’opposait au racialisme biologique exprimé notamment par Kant, posa les bases du culturalisme moderne avec le concept de Volksgeit. Ce mot signifie l’esprit du peuple unique à chaque nation (le « génie national »), éternel et attaché au milieu. Boily fait de Groulx un émule du culturalisme à la Herder pour l’attirer vers le nationalisme culturel. Mais au XIXe siècle, les penseurs du nationalisme allemand donneront cependant une dimension déterministe au Volksgeit en prétendant que celui-ci se transmettait par le sang. Ce bioculturalisme engendra le racialisme culturel dans la mesure où les cultures étaient elles-mêmes hiérarchisées. En fait, le racialisme biologique et le culturalisme étaient étroitement liés puisque la culture découle de la biologie et que la biologie détermine la culture.

Conclusion

Il ressort de notre analyse que, contrairement à ce que plusieurs universitaires ont pu prétendre, la présence et même la prédominance de critères culturels dans la définition groulxienne de la race ne permet pas d’inférer qu’il s’agit en fait de l’expression d’un « différentialisme » ou encore d’un « nationalisme culturel » plutôt que d’un nationalisme racialiste. Également problématique, nous semble-t-il, est la démarche de Gérard Bouchard qui, repérant dans les écrits de l’abbé des éléments relevant tantôt du culturel (il parle alors « d’ethnicisme ») tantôt du biologique (il parle alors de « racisme »), conclut à leur caractère contradictoire et discordant sur le sujet122. Or il apparaît que, en 1919 à tout le moins, la pensée de Lionel Groulx est au contraire d’un racialisme bioculturel tout à fait cohérent, cadrant avec les principes de cette pseudoscience qui se révélera, mais plus tard avec les progrès de la science génétique123, sans fondement rationnel. La réflexion historique qui s’exprime dans La naissance d’une race fait coexister des arguments culturels et biologiques. Ce constat ne signifie pas pour autant que Lionel Groulx faisait un usage inconsistant sur le plan intellectuel du concept de race, le confondant en fait plus ou moins avec celui de nation, comme l’historiographie l’a prétendu. Il nous semble au contraire pointer dans la direction de l’usage d’un racialisme authentique ; c’est-à-dire d’un racialisme bioculturel124. Ce faisant, Groulx se montrait non seulement au diapason de la doctrine racialiste de son temps, mais aussi, comme le démontre l’historienne Renée Girard, héritier d’une tradition de racialisation des populations humaines ancrée dans l’expérience coloniale canadienne-française depuis l’époque de la Nouvelle-France125. La pensée de Groulx restera-t-elle immuable sur la question de la race après 1919 ? Plusieurs auteurs suggèrent que non et que la transition de la race bioculturelle à la nation politicoculturelle est probable126. Le racialisme du Groulx de 1919 en fait-il un raciste ? Nous laisserons notre lecteur ou notre lectrice sur la question de savoir ce que signifie, alors et aujourd’hui, être raciste. Dans un texte qu’il consacre à la pratique de la sociologie à l’intérieur des mouvements de jeunesse franco-catholiques du Québec du premier tiers du XXe siècle, Jean-Philippe Warren évoque le « racisme latent à la période127 ». L’expression est heureuse et pourrait être appliquée également à la nôtre


1 Ce texte a été élaboré en partie dans le cadre du cours HST 4000 – Initiation à la recherche avancée à l’Université de Montréal durant la session d’automne 2021. Le Collectif 4000 est composé des personnes suivantes, par ordre alphabétique des noms de famille : Gabrielle Albert, Christopher Astudillo, Ludivine Besquent, Maxime Bourbonnais, Mathieu Boutet, Laurent Chevarie, Léonore Colpron-Bergsma, Élizabeth Drapeau, Charlotte Fontaine, Ollivier Hubert, Elisabeth Lafortune-Cook, Xavier Lévesque, Kelly Pelletier, Vincent Perras. Les autrices et auteurs remercient les évaluateurs anonymes de la revue pour leurs commentaires pénétrants, Martin Pâquet pour ses indications bibliographiques et les éditrices et éditeurs d’HisoireEngagee.ca pour leur aide précieuse tout au long du processus de publication.

2 Jean-Christian Pleau, « Polémique sur un “mauvais livre” : L’appel de la race de Lionel Groulx », Voix et Images, 2003, 28 (2), 138–159. L’accusation sera reprise, entre autres, par Arthur Maheux dans Pourquoi sommes-nous divisés, Montréal, Beauchemin, 1943.

3 Cette entreprise mémorielle mériterait en elle-même une étude particulière.

4 « Pétition pour renommer la station de métro Lionel-Groulx au nom d’Oscar Peterson », Le Devoir, 24 juin 2020.

5 Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec, Montréal, Les éditions de l’Homme, 2017.

6 Selon le titre de l’ouvrage qui avait clos l’épisode précédent : Robert Boily, Un héritage controversé : nouvelles lectures de Lionel Groulx, Montréal, VLB, 2005.

7 Pierre Anctil, Le rendez-vous manqué. Les Juifs de Montréal face au Québec de l’entre-deux-guerres, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1988, 20.

8 Tzvetan Todorov, Nous et les autres : la réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1989. Voir aussi Pierre-André Taguieff, La couleur et le sang. Doctrines racistes à la française, Paris, Mille et une nuits, 1998?; Frank Dikötter, « The racialization of the globe: an interactive interpretation », Ethnic and Racial Studies, 28, 4 (2008), 1-19.

9 Notons à cet égard que Buffon considérait qu’il n’y avait non pas une, mais plusieurs races blanches elles-mêmes hiérarchiquement organisées?; de sorte que l’on comprend mieux l’insistance de Groulx à réfuter les arguments de ceux qui affirment « notre caractère de race inférieure ».

10 Gérard Lenclud, « L’universel et le relatif. À propos d’un ouvrage de Tzvetan Todorov », Terrain, 17 (1991), 53-62 ; Brett St Louis, « Post-millennial local whiteness: racialism, white dis/advantage and the denial of racism », Ethnic and Racial Studies, 44, 3 (2021), 355-373.

11 L’histoire du racisme au Québec et au Canada est un courant de recherche dynamique, mais encore balbutiant. Pour le Québec, voir : Catherine Larochelle, L’école du racisme. La construction de l’altérité à l’école québécoise (1830-1915), Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2021. Pour le Canada, notamment : W. Peter Ward, White Canada Forever : Popular Attitudes and Public Policy Toward Orientals in British Columbia, Montreal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 1978 ; Ciayton James Mosher, Discrimination and Denial: Systemic Racism in Ontario’s Legal and Criminal justice System, 1892-1961, Toronto, University of Toronto Press, 1998 ; Constance Backhouse, Colour-coded: A Legal History of Racism in Canada, 1900–1950, Toronto, The Osgoode Society for Canadian Legal History, 1999 ; Leonard Albert Paris, Jim Crow Also Lived Here: Structural Racism and Generational Poverty–Growing Up Black in New Glasgow, Nova Scotia, Victoria, Friesen Press, 2020 ; Daniel R. Meister, The Racial Mosaic : A Pre-History of Canadian Mutliculturalism, Montreal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2021.

12 Plusieurs études se sont penchées sur la question du sens qu’il fallait attribuer au mot « race » chez Groulx. La plupart considèrent que le mot race n’avait pas la même signification avant et après la Seconde Guerre mondiale. Sur le problème que peut poser ce nominalisme, voir Constance Backhouse, De la couleur des lois : Une histoire juridique du racisme au Canada entre 1900 et 1950, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2010, 11-13.

13 Michel Bock, Quand la nation débordait les frontières. Les minorités françaises dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Hurtubise HMH, 2004.

14 Bock, 65

15 Bock, 22.

16 Lionel Groulx, « Notre doctrine », L’Action française, janvier 1921, 26.

17 Lionel Groulx, Orientations, Montréal, Éditions du Zodiaque, 1935, 17. On notera que cette citation, souvent utilisée à la décharge de Groulx, ne constitue pourtant en rien une réfutation du racisme biologique.

18 Jean-Claude Dupuis, Compte rendu de Lionel Groulx, Correspondance (1894-1967), tome 2 : Un étudiant à l’école de l’Europe (1906-1909) dans Études d’histoire religieuse, 61 (1995), 140-142.

19 André Laurendeau, L’Abbé Lionel Groulx, Montréal, L’Action canadienne-française, 1939, p. 48 ; Fernand Dumont, « Mémoire de Lionel Groulx », dans Le Sort de la culture, Montréal, Éditions de l’Hexagone, 1987, 261-283.

20 Mason Wade, The French Canadians : 1760-1945, Toronto, The Macmillan Company of Canada, 1955.

21 Jean-Pierre Gaboury, Le nationalisme de Lionel Groulx. Aspects idéologiques, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1970, 34.

22 André-J. Bélanger, L’apolitisme des idéologies québécoises : le grand tournant de 1934-1936, Sainte-Foy, 1974, 192.

23 Gérard Bouchard, Les deux chanoines : contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx, Montréal, Boréal, 2003, 140-141.

24 Gérard Bouchard, Les deux chanoines…, 140.

25 Gérard Bouchard, Les deux chanoines…, 154-155.

26 André Berthiaume, « La fortune d’un couple mythique : Jacques Cartier et l’Amérindien », Études littéraires, 8,1 (1975), 81–102.

27 Pierre Trépanier, « L’éducation intellectuelle et politique de Lionel Groulx (1906-1909) », Lionel Groulx. Correspondance 2, Montréal, Fides, xlv-li.

28 Frédéric Boily, La pensée nationaliste de Lionel Groulx, Sillery, Septentrion, 2003, 33.

29 Frédéric Boily, « Les intellectuels et le destin de la nation. La question de la postérité de Groulx » dans Robert Boily, Un héritage controversé : nouvelles lectures de Lionel Groulx (Montréal : VLB, 2005), 16.

30 Frédéric Boily, La pensée…, 31-46.

31 C’est le cas notamment de Georges-Émile Giguère (Georges-Émile Giguère, « Lionel Groulx : son mythe et ses mythes », Sessions d’étude – Société? canadienne d’histoire de l’Église catholique, 1978, 45, 19–39).

32 Esther Delisle, Le Traître et le Juif. Lionel Groulx, Le Devoir, et le délire du nationalisme d’extrême droite dans la province de Québec, 1929-1939, Montréal, L’Étincelle, 1992.

33 Mordecai Richler, Oh Canada?! Oh Québec. Requiem pour un pays divisé, Candiac, Les Éditions Balzac, 1992, 100.

34 Pierre Trépanier, « Esther Delisle, Le Traître et le Juif. Lionel Groulx, Le Devoir, et le délire du nationalisme d’extrême droite dans la province de Québec, 1929-1939, Montréal, L’Étincelle, 1992, 287 p. », Études d’histoire religieuse 60 (1994), 158-160?; Gary Caldwell, « La controverse Delisle-Richler. Le discours sur l’antisémitisme au Québec et l’orthodoxie néo-libérale au Canada?», L’Agora 1, 9 (1994).

35 Jean Éthier-Blais, Signets IV. Le siècle de l’abbé Groulx, Montréal, Leméac, 1993, 79.

36 Appelée : « Université Laval de Montréal » jusqu’en 1920. Au sujet de ce cycle de « cours publics » : Stéphane Stapinsky, « Les cours d’histoire publics du Canada (1915-1942) de Lionel Groulx ou quand l’histoire se conjugue à l’art oratoire », Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle, 8, 1997, 59-73?; Pierre Trépanier, « Lionel Groulx, conférencier traditionaliste et nationaliste (1915-1920) », L’Agora, 20 novembre 2013, consulté le 15 mai 2020?; Charles-Philippe Courtois, Lionel Groulx, le penseur le plus influent de l’histoire du Québec, Montréal, Les éditions de l’Homme, 2017, chapitre 12.

37 Pierre Trépanier, « Lionel Groulx, conférencier traditionaliste… ».

38 Lionel Groulx, La naissance d’une race, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1919, 7. http://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2102721. Quoique ce qualificatif correspond mieux au livre de plus large diffusion qui en sera tiré l’année suivante intitulé : Chez nos ancêtres.

39 Groulx, La naissance…, 181.

40 Rebecca Lazarenko, « Volontaires ou résistants ? Les voix des Canadiens français de l’Alberta et des Canadiens français du Québec pendant la Première Guerre mondiale », Mémoire de M.A. (études canadiennes), Faculté Saint-Jean, University of Alberta, 2019. Voir aussi : Jean-Philippe Warren, « Guerre et paix chez les Canadiens français du Québec et les Franco-Américains au temps de la Crise de la Conscription », Histoire, économie & société, 36, 4 (2017), 72 86.

41 L’histoire du racisme subit par les Canadiens français reste largement à écrire. On pourra consulter : J. R. Miller, Equal rights : the Jesuits’ Estates Act controversy, Montreal, McGill-Queen’s University Press, 1979 et, du même auteur « Anti-Catholic thought in Victorian Canada », Canadian Historical Review, 66 (1985), 474-494?;  Chedly Belkhodja, « Un nouvel acteur politique populiste de droite : le parti Confederation of regions (COR) au Nouveau-Brunswick (Canada), de 1984 à 1995 », thèse de doctorat, Bordeaux, Université Bordeaux 4, 1996 ; Nicolas Landry et Nicole Lang, Histoire de l’Acadie, Québec, Septentrion, 2001 ; Marcel Martel et Martin Pâquet, Langue et politique au Canada et au Québec. Une synthèse historique, Montréal, Boréal, 2010 ; James Michael Pitsula, Keeping Canada British : The Ku Klux Klan in 1920s Saskatchewan, Vancouver, UBC Press, 2013 ; David Vermette, A Distinct Alien Race : The Untold Story of Franco-Americans, Montréal, Baraka Books, 2018.

42 Nell Irvin Painter, Histoire des Blancs, Paris, Max Milo, 2019 (2010).

43 Cité dans Pierre Trépanier, « Lionel Groulx, conférencier traditionaliste… ».

44 Lucia Ferretti, Lionel Groulx : la voix d’une époque. Exposition et brochure, Montréal, L’Agence du livre, 1983, 7.

45 André J. Bélanger, « Lionel Groulx, une mystique québécoise » dans L’apolitisme des idéologies québécoises, le grand tournant de 1934-1936, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1974, 19.

46 Groulx, La naissance…, 7

47 Groulx, La naissance…, 240, 260.

48 Groulx, La naissance…, 241-243, 271.

49 Groulx, La naissance…, 12.

50 Groulx, La naissance…, 78, 82.

51 Groulx, La naissance…, 82

52 Groulx, La naissance…, 110.

53 Groulx, La naissance…, 117-18, 181, 294.

54 Groulx, La naissance…, 35.

55 Groulx, La naissance…, 69.

56 Frédéric Boily, La pensée nationaliste…, 21-50 ; Michel Bock, Quand la nation…, 94-95.

57 Groulx, La naissance…, 110 : « De tous les événements qui retiennent l’attention de Dieu, aucun, sans doute, n’a plus de prix que la naissance des races ou des peuples, vastes organisations spirituelles si fortement engagées dans les plans divins ».

58 Groulx, La naissance…, 56.

59 Groulx, La naissance…, 112.

60 Groulx, La naissance…, 157.

61 Par ailleurs, pour Groulx, les « mauvais garnements », les « filles suspectes », et les « prisonniers » ne représentaient que « l’infime minorité » de la société coloniale en raison de « l’immigration sélective » de l’Église et de l’État. Dans Groulx, La Naissance…, 54-56.

62 Groulx, La naissance…, 110.

63 Groulx, La naissance…, 277.

64 Groulx, La naissance…, 293.

65 Groulx, La naissance…, 13 : (1) des débuts en 1608 jusqu’à 1633 lorsque la Compagnie des Cent-Associés prend possession de la colonie ; (2) l’intendance de Jean Talon, entre 1665 et 1668 (3) de 1668 à 1673, alors que le roi Louis XIV « interrompt ses secours » au Canada et, enfin (4), celle des « immigrations irrégulières et intermittentes », cette période s’achève à la veille de la conquête anglaise.

66 Groulx, La naissance…, 179.

67 Groulx, La naissance…, 240.

68 Groulx, La naissance…, 248 : « Le courage et la gaieté sont vertus toutes naturelles aux hommes de cette jeune race passionnés de vie libre et d’indépendance, qui aiment à respirer le grand air. »

69 Groulx, La naissance…, 239.

70 Cet enjeu de la langue comme pilier de la nation canadienne-française prend d’ailleurs chez Groulx une importance prépondérante, allant même parfois jusqu’à supplanter celle de la religion. C’est ce que l’abbé écrit dans un autre de ces romans, L’appel de la race, paru en 1922. Il y dénonce l’union de son protagoniste canadien-français avec une Anglo-canadienne convertie au catholicisme, les voyant de deux races incompatibles. Ce point de vue contraste avec celui d’autres membres du clergé de la même époque, par exemple certains éditorialistes de L’Action catholique, selon qui la conversion d’un immigrant permettait son intégration dans la société. Pierre Anctil, Antijudaïsme et influence nazie au Québec : le cas du journal L’Action catholique (1939-1945), Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2021, 87.

71 Groulx, La naissance…, 271.

72 Groulx, La naissance d’une race, 267.

73 Groulx, La naissance…, 267.

74 Groulx, La naissance…, 87.

75 Groulx, La naissance…, 249.

76 Groulx, La naissance…, 250.

77 Groulx, La naissance…, 243.

78 Groulx, La naissance…, 290. Il fait ici référence aux paroisses.

79 Groulx, La naissance…, 170.

80 Groulx, La naissance…, 173-174 : il relève les similitudes et les différences avec la définition du féodalisme français dans Histoire des Institutions du système féodal de Fustel de Coulanges.

81 Groulx, La naissance…, 174 : la seigneurie fournissait les « seuls cadres possibles d’un groupement social. »

82 Groulx, La naissance…, 287.

83 Groulx, La naissance…, 290 -92.

84 Groulx, La naissance…, 39.

85 Groulx, La naissance…, 249.

86 Groulx, La naissance…, 257.

87 Lucia Ferretti, Brève histoire de l’Église catholique au Québec, Montréal, Boréal, 1999, 107.

88 Groulx, La naissance…, 19.

89 Groulx, La naissance…, 35

90 Groulx, La naissance…, 293-294

91 Groulx, La naissance…, 246, 42

92 Groulx, La naissance…, 42

93 Groulx, La naissance…, 246

94 Groulx, La naissance…, 43

95 Groulx, La naissance…, 246

96 Groulx, La naissance…, 26.

97 Groulx, La naissance…, 30.

98 Groulx, La naissance…, 26-27. L’abbé Groulx remarque d’ailleurs qu’« au Canada nous voulons être de la famille française, mais nous voulons y entrer par une autre porte que celle de l’humiliation » (Ibid., 54).

99 Groulx, La naissance…, 19.

100 Groulx, La naissance…, 156-157.

101 Groulx, La naissance…, 73.

102 Groulx, La naissance…, 239.

103 Groulx met un point d’honneur de prouver que l’apport des colons bretons a été marginal. La présence bretonne, perçue comme celtique, était incompatible avec la latinonordicité de la culture française telle que l’auteur la concevait.

104 Groulx, La naissance…, 269.

105 Groulx, La naissance…, 132.

106 Groulx, La naissance…, 286-287.

107 Groulx, La naissance…, 180.

108 Groulx, La naissance…, 180-181.

109 La race canadienne se démarquait aussi par une intelligence naturelle remarquable. Cet excellent bagage se mesure à l’aide du taux d’alphabétisation. De fait, on apprend grâce à la documentation mobilisée par le prêtre-historien que « tous ou presque tous savaient lire et écrire » et que les Filles du Roy possédaient une « remarquable […] calligraphie ». Groulx se réfère à des sources telles que l’Histoire et description générale de la Nouvelle-France par le Père Charlevoix, L’Instruction au Canada sous le régime français de Mgr Amédée Gosselin ou l’Histoire de la seigneurie de Lauzon par Edmond Roy.

110 Groulx, La naissance…, 293-294.

111 Frédéric Boily, La pensée…, 65.

112 Pierre H. Boulle, Race et esclavage dans la France de l’Ancien Régime, Paris, Perrin, 2007 ; Justin E. H. Smith, Nature, Human Nature, and Human Difference: Race in Early Modern Philosophy, Princeton, Princeton University Press, 2015 ; Jean-Frédéric Schaub et Silvia Sebastiani, Race et histoire dans les sociétés occidentales (XVe-XVIIIe siècle), Paris, Albin Michel, 2021.

113 Patrick Wolfe, «Race and racialisation: Some thoughts», Postcolonial Studies: Culture, Politics, Economy, 5,1 (2002), 51-62

114 George Fredrickson, Racism: A Short History, Princeton, Princeton University Press, 2002, 15.

115 Fredrickson, Racism: A Short History, 44. Notre traduction.

116 Fredrickson, Racism: A Short History, 17 ; Michael Banton, « The Concept of Racialism » dans Sami Zubaida, Race and racialism. Explorations in sociology, London, Tavistock Publications, 1970 ; Louis Leo Snyder, The idea of racialism: its meaning and its history, Toronto, Van Nostrand, 1962, 10.

117 Fredrickson, Racism: A Short History, 62.

118 Thierry Hoquet, « Biologisation de la race et racialisation de l’humain : Bernier, Buffon, Linné », dans Nicolas Bancel, Thomas David et Dominic Thomas, L’Invention de la race. Des représentations scientifiques aux exhibitions populaires, Paris, La Découverte, 2014, 25-42.

119 Pierre-André Taguieff, Le Racisme, Paris, Flammarion, 1997, 26.

120 Fredrickson, Racism: A Short History, 61-65.

121 Snyder, The idea of racialism…, 22-24.

122 Bouchard, Les deux chanoines…, chapitre 9.

123 Nell Irvin Painter, Histoire des Blancs, 363.

124 Nous convergeons ainsi avec l’analyse de l’historienne Mirela Matiu, la seule universitaire à notre connaissance à avoir avancé la thèse d’une prédominance culturaliste de la race chez Lionel Groulx sans pour autant conclure qu’il en découle que l’on doit considérer que Groulx parle de « nation » ou de « peuple » lorsqu’il emploie le mot race. Elle en déduit pour sa part que la pensée de l’abbé était raciste. Mirela Matiu, « La vision de la nation chez Lionel Groulx et chez Lucian Blaga dans l’entre-deux-guerres », mémoire de maîtrise (Études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 2008.

125 Renée Girard, « Identité alimentaire et frontière raciale en Nouvelle-France », Revue d’histoire de l’Amérique française, 75, 1-2 (2021), 41–59 ; voir aussi, sur la question de la naissance d’une pensée racialiste en Amérique française dès la période moderne : Guillaume Aubert, « “The Blood of France” : Race and Purity of Blood in the French Atlantic World », The William and Mary Quarterly, 61, 3 (2004), 439-478.

126 Pierre Trépanier invite pertinemment à « mener une patiente enquête chronologique dans l’œuvre de Groulx?» pour évaluer l’évolution de la notion de race chez Groulx (Pierre Trépanier, « L’éducation intellectuelle… »).

127 Jean-Philippe Warren, « La découverte de la « question sociale » : sociologie et mouvements d’action jeunesse canadiens-français », Revue d’histoire de l’Amérique française, 55, 4 (2002), 554-555.