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Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Le barrage hydroélectrique et le manteau de fourrure

Clarence Hatton-Proulx, doctorant en histoire et en études urbaines à l’Institut national de la recherche scientifique & Sorbonne Université

Photographie: Pleupleloup, N/d, Couche de soleil du la route de la Baie-James. CC BT-SA 2.0.

Dans le placard de ma grand-mère, j’ai trouvé un beau manteau de fourrure, entre les chapeaux à froufrous et une machine à coudre Singer. De la fourrure de castor canadien français. Ce manteau m’a planté devant un cruel dilemme moral. Le porter revenait à célébrer de manière ostentatoire la domination des humains sur le monde animal. Mais j’hésitais à le mettre dans le sac poubelle avec les autres reliques poussiéreuses du garage. Parce que les castors qui avaient donné leur peau pour ce manteau avaient déjà rendu l’âme. Puisque le mal était fait, pourquoi ne pas faire œuvre utile de ce manteau, chaud et réconfortant, particulièrement durable et résistant ? À l’ère du polyester cheap, ça m’a fait réfléchir.

Le dilemme du manteau de fourrure, c’est un peu celui de l’énergie dans le Québec contemporain. Sujet rébarbatif pour la plupart, la question énergétique a été la source récente de deux productions culturelles remarquables par leur esprit de vulgarisation qui n’évacue pas la complexité et la contradiction. La première est J’aime Hydro, une pièce de théâtre documentaire de Christine Beaulieu et Annabel Soutar à grand succès qui a ensuite été publiée sous forme de livre chez Atelier 10. Elle explore le cheminement intellectuel de Christine Beaulieu autour de la place d’Hydro-Québec dans la société québécoise, partant d’un désintérêt pour ce sujet pour mener vers une érudition et un intérêt contaminant.[1] La seconde, Transmission, est une baladodiffusion de Radio-Canada qui raconte le voyage à la baie James par Annie Desrochers et trois de ses garçons.[2]

À leur façon, ces deux œuvres posent la question suivante : que faire de l’héritage hydroélectrique québécois? Car celui-ci est inconfortable. Comme le manteau de fourrure, il repose sur la dépossession territoriale des Autochtones et le bouleversement de systèmes écologiques. Mais, comme le manteau de fourrure, il reste relativement durable et nous maintient au chaud. L’hydroélectricité, c’est aussi un objet sentimental, dont on ne se débarrasse pas sans pincement au cœur. Elle fait partie de l’identité québécoise, de ses contradictions et de ses déchirements.

Quand J’aime Hydro commence, Christine Beaulieu ne semble pas particulièrement préoccupée par la question énergétique : elle est informée des dégâts environnementaux causés par la construction des barrages de La Romaine, situation qui la perturbe sur le moment mais qu’elle oublie ensuite. Quand Annabel Soutar lui propose un projet de théâtre sur la question, Christine Beaulieu ne se sent pas apte à mener une telle enquête dont l’envergure semble écrasante pour une profane. Le déclic vient finalement quand elle comprend la force du le lien qui unit Hydro-Québec et le projet nationaliste québécois, dont le Premier ministre René Lévesque a été le moteur pour l’un comme pour l’autre. Si Hydro-Québec a un jour rendu les Québécois·es francophones « maîtres chez nous », impossible pour Christine Beaulieu de rester indifférente. Pas d’amour sans dépendance.

L’existence d’Hydro-Québec dépend de la construction de nouvelles installations électriques : dans la pièce, on appelle ça le complexe du castor. Les nouveaux projets sont justifiés par des projections d’évolution éternellement croissante de la demande en électricité et de son prix de vente. Les responsables d’Hydro-Québec mettent en avant l’exportation de l’électricité renouvelable québécoise vers l’Ontario et le nord-est des États-Unis, censée remplacer des sources d’énergie carbonées dans leur mix électrique. Les surplus produits viendraient aussi répondre aux quelques pics de consommation annuels qui obligent Hydro-Québec à importer de l’électricité des territoires voisins à des coûts faramineux. 

Christine Beaulieu, éclairée par l’avis des expert·es qu’elle consulte pour former son opinion, remet en question cette position. Premièrement, elle estime que l’efficacité énergétique des bâtiments est une solution importante pour répondre à la hausse de la demande sans nécessiter de construction supplémentaire. C’est surtout par la rénovation du cadre bâti que passe l’efficacité énergétique puisqu’une meilleure isolation permet de réduire les inefficacités de chauffage. Mais, surtout, son argumentation se base sur une conception d’un futur technologiquement sophistiqué qui ne fera plus de place à l’hydroélectricité rendue obsolète. L’avenir énergétique est fait de nanotechnologies, de fusion nucléaire et de microcentrales collées sur les fenêtres des maisons, pas de grosses turbines et de barrages dépassés.

Les deux neveux de Leopoldino : notes sur une famille noire au sud du Brésil (1818-1940)

Par Vinicius Furquim de Almeida, maître en histoire à la UNISINOS, São Leopoldo, Brésil[1]

Leopoldino Joaquim de Freitas [10]

Dans son édition du 22 septembre 1906, le Correio Paulistano – un des principaux journaux de la ville brésilienne de São Paulo – publiait un télégramme envoyé à partir de la ville de Santos, dans lequel on pouvait lire : « Le Dr. Leopoldo de Freitas s’est rendu dans cette ville aujourd’hui accompagné de sa mère D. Adelaide Leopoldina de Freitas, qui a embarqué sur le bateau national à vapeur Prudente de Moraes en direction sud. Dans le même bateau à vapeur se trouvait le Dr. Alcides de Freitas Cruz, frère du Dr. Leopoldo de Freitas qui revenait de Rio »[2]. Depuis son baccalauréat dans la traditionnelle Faculté de Droit de São Paulo, à la fin du XIXe siècle, Leopoldo habitait cette ville. Pour sa part, son frère, Alcides, pendant sa formation, effectuait de nombreux voyages entre leur ville d’origine, Porto Alegre, et São Paulo. Il est fort probable que leur mère, Adelaide, qui vivait comme Alcide à Porto Alegre, se rendait occasionnellement dans la ville où étudiaient ses fils.

Tentant de fuir les conflits territoriaux qui secouaient la région aujourd’hui connue sous le nom de Colonia de Sacramento, la famille Freitas a entrepris une migration, à la fin du XVIIIe siècle, qui l’a mené à s’établir à Porto Alegre où vivait à cette époque une femme noire du nom d’Estefânia Maria da Assunção. Baptisée entre 1794 et 1796[3], cette femme avait probablement été affranchie de sa condition d’esclave entre 1798 et 1802, si l’on se fie à la documentation retrouvée[4].  Estefânia Maria da Assunção, qui s’est mariée le 30 septembre 1851 avec Joaquim Pedro de Freitas, était la mère d’Adelaide et Leopoldino Joaquim de Freitas, et la grand-mère de Leopoldo et d’Alcides. Étudier cette famille noire habitant dans l’État de Rio Grande do Sul peut contribuer à la compréhension des stratégies de mobilité sociale dans un milieu imprégné par le racisme. Les parcours de Leopoldino Joaquim de Freitas et de ses neveux Leopoldo et Alcides de Freitas sont d’excellents exemples illustrant ces mobilités individuelles et familiales.

La Cour pénale internationale et la justice post conflit en Côte d’Ivoire : Chronique d’une justice hors-sol

Par Amadou Mfondi, doctorant à l’École d’études de conflits de l’université Saint-Paul, Ottawa

Introduction

Après une longue procédure judiciaire de près de dix ans, la chambre d’appel de la Cour pénale internationale (CPI) a rendu le 31 mars 2021, un arrêt définitif confirmant l’acquittement de l’ex-président ivoirien Laurent Gbagbo et de son bras droit, l’ex-ministre de la Jeunesse, Charles Blé Goudé. Ils étaient tous deux, accusés de quatre chefs de crimes contre l’humanité à savoir : meurtres, viols, actes inhumains et persécutions, supposément commis durant les violences postélectorales de 2010 et 2011 en Côte d’Ivoire. Cet acquittement ramène à son point de départ, le combat des victimes pour la justice après une décennie de guerre civile et de violences politiques qui ont ensanglanté le pays entre 2002 et 2011. L’implication de la CPI dans cette quête de la justice, au lendemain de la crise postélectorale avait suscité beaucoup d’espoirs de la part des survivant.e.s qui commençaient déjà à désespérer  face à l’indifférence et à la passivité des juridictions ivoiriennes. Mais près d’une décennie plus tard, ces espoirs sont en passe d’être déçus[1].

Dans l’intérêt de la nation : la convergence culturelle comme pilier du discours nationaliste québécois, de Lévesque à Legault

Par Jérémie Rose, Université de Sherbrooke

Alors qu’il s’adresse aux Québécois.es pour justifier la nécessité de la loi 21, le premier ministre François Legault rappelle « qu’au Québec, c’est comme ça qu’on vit[1] ». Consciemment ou non, son utilisation du « on » rappelle beaucoup cette tendance qu’avait Jacques Parizeau, à l’époque du référendum de 1995, d’utiliser à profusion le « nous » pour parler des partisans.es de l’indépendance[2]. Dans les deux cas, malgré l’imprécision des critères d’inclusion et d’exclusion utilisés, il apparaît clair que cette inclusion passe par l’intégration à la majorité francophone (et, plus récemment, laïque), notamment dans le cas des Néo-Québécois.es[3]. Historiquement, cette idée d’une convergence vers la culture majoritaire est avant tout véhiculée par des partis politiques adoptant des postures nationalistes ou indépendantistes, principalement le Parti québécois et, plus récemment, la Coalition Avenir Québec. D’abord conceptualisée par le gouvernement Lévesque en 1978, cette vision de l’intégration place la promotion de la culture francophone et laïque au premier plan des préoccupations de l’État, parfois au détriment des droits, des intérêts et des préoccupations des membres des minorités ethniques et religieuses. Encore aujourd’hui, cette idéologie continue d’être mise de l’avant par le camp nationaliste qui y voit une solution à l’effritement de l’essence nationale[4]. Elle est néanmoins toujours rejetée par une grande majorité de Néo-Québécois.es et continue ainsi d’alimenter les débats identitaires au Québec. Considérant que les communautés culturelles visées par les plus récents efforts du gouvernement en matière d’intégration représentent surtout les minorités visibles et les Néo-Québécois.es portant des signes religieux dits « ostentatoires », il est difficile de ne pas y voir les symptômes d’une discrimination systémique[5] qui, peut-être davantage aujourd’hui qu’à l’époque de René Lévesque, apparaît avec plus de clarté. Cette tension sociale est surtout visible suite aux mesures mises en place récemment par le gouvernement Legault qui, depuis son élection en 2018, cherche à régler ce débat brûlant et complexe de l’intégration harmonieuse des Néo-Québécois.es qui dure depuis maintenant près de 50 ans. Au final, il ne fait pourtant que perpétuer un modèle d’intégration qui, loin d’être optimal et inclusif, consacre plutôt une interprétation faussée de ce que devrait être l’identité québécoise. Dans le but de démontrer la persistance de la culture de convergence chez les gouvernements nationalistes depuis 1978, j’analyse les politiques établies par le gouvernement Lévesque entre 1978 et 1981 concernant la gestion de la diversité culturelle. Je fais ensuite le pont avec les tensions survenues autour de ce sujet depuis le tournant du 21e siècle, du discours controversé de Parizeau en 1995 jusqu’aux débats entourant la loi 21.

La construction mémorielle par la littérature : le cas du massacre du Persil de 1937

Par Sarah Lacasse, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke sous la direction du professeur Jean-Pierre Le Glaunec

Dans la première moitié du XXe siècle, les Haïtiens travaillant dans les champs de canne à sucre de la République dominicaine sont régulièrement les victimes de mouvements haineux et de gestes à caractère xénophobe de la part des Dominicains, qui s’inscrivent dans une longue histoire de tensions et d’animosité entre les deux populations des pays partageant l’ancienne île d’Hispaniola. Ces tensions aboutissent au massacre du Persil, débutant au mois d’octobre 1937[1]. Pendant plus de cinq jours, les militaires dominicains, sous les ordres de leur président Rafael Leónidas Trujillo Molina, massacrent des milliers d’Haïtiens près de la frontière dominicaine, principalement le long de la rivière Dajabon[2], qui sépare Haïti de la République dominicaine. La rencontre du mot « massacre » et de l’herbe aromatique dans le nom de cet événement s’explique par le fait que les militaires dominicains présentaient du persil aux ouvriers agricoles et aux suspects haïtiens pour les identifier[3]. Lorsque ceux-ci étaient incapables de prononcer adéquatement avec l’accent espagnol le nom de cette herbe, ils étaient massacrés à la machette, car les militaires estimaient qu’ils étaient créolophones et, par le fait même, Haïtiens[4]. Certains chercheur.euse.s, dont Donna-Weir-Soley, estiment que cette tuerie s’est soldée par la mort d’environ 30 000 personnes haïtiennes, hommes, femmes et enfants[5]. Malgré l’ampleur de l’événement, le massacre est sous-représenté dans l’histoire haïtienne et dominicaine, tout comme dans les représentations culturelles et artistiques de ces deux nations. Ainsi, cette rubrique propose une réflexion sur la place qu’occupe le massacre du Persil de 1937 dans la littérature haïtienne, en passant du silence à l’omniprésence. Je m’intéresserai à la représentation artistique et culturelle du massacre dans les œuvres littéraires de Jacques Stephen Alexis, de René Philoctète et d’Edwidge Danticat, rarement étudiées par les historiens.

Compère général soleil (1955) de Jacques Stephen Alexis

Jacques Stephen Alexis – originaire d’Haïti et exilé en France – et son roman Compère général soleil (1955) s’inscrivent au sein du courant du réalisme merveilleux. Romancier haïtien et militant communiste, Alexis est né en 1922 et décédé en 1961 à Haïti. Il a vécu une partie de son adolescence à Haïti sous les régimes dictatoriaux de Sténio Vincent et de Lescot[6]. Il a grandi dans la politique et l’engouement culturel qu’a suscité la résistance à l’occupation d’Haïti. Le régime autoritaire et la répression de Lescot poussent Alexis à fonder un journal militant dans la Révolution de 1946, La Ruche. L’écrivain fut ensuite emprisonné et exilé en raison de son aspiration politique communiste. Lors de son exil, il écrit Compère Général Soleil, premier roman haïtien à tendance communiste sur cet événement historique.

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