Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Droits de la personne

Charles Roach : combattant, prince et serviteur de son peuple

Affiche : Naomi Moyer
Texte : Barrington Walker
Traduction : Marie-Laurence Rho

En 1988, l’iconoclaste Charles Roach s’est lancé dans une bataille contre le gouvernement canadien pour abolir le serment à la Reine comme condition à l’obtention de la citoyenneté canadienne. En 1992, son cas avait été rejeté en Cour d’appel, mais en 2012, Roach, qui était alors gravement malade, s’est lancé à nouveau dans une procédure similaire : « Je ne me vois pas prêter serment à un symbole raciste… Ça va à l’encontre des libertés fondamentales », disait-il. La lutte de Roach pour les libertés fondamentales et son indignation face à l’idée de devoir prêter allégeance à un monarque britannique – une figure qui représente pour lui la colonisation et l’esclavage – caractérise le travail d’une vie pour celui qui est devenu l’un des activistes pour les droits civiques les plus importants au Canada.

Se rappeler du 75e anniversaire de l’internement des Japonais·es

 Chris Robertson(Affiche), Lorene Oikawa (Texte), Florence Prévost-Grégoire (Traduction)

Au premier regard, la photo sur cette affiche semble être le simple cliché d’un groupe de travailleurs (le grand-père de l’artiste est l’homme avec des lunettes au centre de la première rangée). Cette image est pourtant unique parce qu’elle est une des rares photographies d’hommes Canado-Japonais qui, en 1942, ont été retirés de leurs familles et ont été forcés de travailler sur des projets d’autoroutes à travers le Canada. 2017 marque le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, elle marque aussi le 75e anniversaire de l’internement des Canado-Japonais·es.

En 1942, le gouvernement canadien identifie 22 000 Canado-Japonais·es (dont plus de 75% étaient citoyen·ne·s canadien·ne·s) comme « étranger ennemi ». En réponse à l’attaque du Japon sur Pearl Harbor en 1941, le Canada déclare la guerre au Japon. Peu de temps après, le gouvernement relocalise des Canadien·ne·ss d’origine japonaise qui vivent sur la côte ouest vers des camps d’internements situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres endroits au pays. La GRC ferme aussi des écoles canado-japonaises et des journaux de langue japonaise. Afin de payer l’internement, le gouvernement saisit et vend les terres, les propriétés et les possessions des Canado-Japonais·es et cela, sans l’autorisation des propriétaires et à une fraction de leur valeur d’origine.

Dans la période avant l’internement, les gens de descendance japonaise, comme les Autochtones et les autres groupes racialisés, font face à beaucoup de racisme. Vers la fin du 19e siècle, la main-d’œuvre bon marché motive l’embauche de travailleurs japonais. On attire les travailleurs en leur faisant croire qu’ils feront un coup d’argent et auront d’excellentes conditions de vie. Ils viennent donc travailler dans l’industrie de la pêche, de l’exploitation minière, de la foresterie et dans la construction de chemins de fer. Avec l’argent qu’ils économisent, ils se lancent dans l’agriculture ou en affaires. Malgré leur contribution, plusieurs colons blancs voient en eux une menace. Le gouvernement canadien implante donc plusieurs politiques racistes, incluant la restriction de l’immigration japonaise et du droit de vote des Canado-Japonais. Lorsque le Canada déclare la guerre au Japon, il n’est pas difficile de convaincre les Canadien·ne·s que les gens d’origine japonaise sont des « étrangers ennemis » qui devraient être internés et même déportés.

Le 16 janvier 1942, le Canada crée une « zone protégée » d’une largeur de 100 miles sur la côte ouest de la Colombie-Britannique. Un mois plus tard, à partir du 26 février, les Canado-Japonais·e·s sont forcé·e·s de quitter leurs maisons à moins de 24 heures d’avis. On dit aux familles qu’elles peuvent prendre avec elles deux valises, mais elles ne sont pas informées de la longueur de leur séjour. Près de 8000 personnes sont détenues au parc Hastings avant d’être envoyées dans des camps d’internement dans les villes fantômes de la Colombie-Britannique entre mars et septembre 1942.

Dans les camps, plusieurs familles vivent dans des tentes ou dans des cabanes construites avec des matériaux inadéquats. Plusieurs se retrouvent sans l’homme de la famille alors que ce dernier est envoyé ailleurs pour construire des autoroutes en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario. Les hommes qui prennent la parole pour dénoncer l’injustice dont ils sont victimes, notamment ceux qui organisent des arrêts de travail dans les camps, comme Geiki, sont envoyés dans des camps de prisonniers à Angler en Ontario. Certaines familles, pour rester ensemble, sont envoyées dans des fermes de betteraves à sucre en Alberta et au Manitoba où on manque de main-d’œuvre.   

Juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement force les Canado-Japonais·es à déménager dans l’est du Canada ou à retourner au Japon. Des 4000 qui acceptent de retourner au Japon, près de la moitié était née au Canada. Alors que la guerre se termine officiellement en 1945, le gouvernement attend jusqu’en 1949 pour permettre aux Canado-Japonais·es de revenir sur la côte ouest. Cela dit, rien n’attend les Canado-Japonais·es dans l’ouest. Ils et elles doivent recommencer à zéro.

Des années après la reconstruction de leur communauté, plusieurs Canado-Japonais·es ont commencé à partir de 1980 à s’organiser officiellement pour obtenir réparation. En 1988, le gouvernement fédéral offre finalement des excuses officielles pour ses actions durant la guerre et promet qu’une telle chose ne se reproduira plus jamais.

Pourtant, après le 11 septembre 2001, plusieurs Canado-Japonais·es ont une impression de déjà-vu alors qu’ils et elles voient les musulman·ne·s se faire étiqueter de « terroristes » et ce, sans preuve à l’appui. L’augmentation de l’intolérance envers les immigrant·e·s et la hausse de l’islamophobie au Canada et partout sur la planète sont inquiétantes alors que le discours utilisé est similaire à ce qui a été dit à propos des Canado-Japonais·es en 1942. Cela est inacceptable. Aujourd’hui, la communauté canado-japonaise continue de s’exprimer contre le racisme et de travailler avec d’autres communautés pour partager leur histoire et prévenir de nouvelles injustices.

Texte sur l’affiche :

Le retrait forcé et l’emprisonnement de Canadien·ne·s d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale constituent une autre série d’événements profondément racistes de l’histoire du Canada. Quelque 22 000 citoyen·ne·s et résident·e·s canadien·ne·s ont été forcé·e·s de quitter leur domicile de la côte ouest du Canada, sans aucune accusation ni procédure officielle, et ont été exilé·e·s dans des camps situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres régions du pays. De plus, le gouvernement fédéral a dépouillé ces citoyen·ne·s de leurs biens et de leurs terres, puis a fait pression pour qu’ils et elles acceptent la déportation ou l’exil dans l’est après la fin de la guerre. Soixante-quinze ans se sont écoulés depuis que le Canada a qualifié les Canadien·ne·s d’origine japonaise « d’étrangers ennemis ». Nous célébrons le 75e anniversaire pour faire la lumière sur ces évènements et honorer les survivant·e·s.

Biographies

Chris Robertson est un graveur qui consacre son travail à raconter sa propre histoire et à partager les choses qui lui tiennent à cœur et à permettre aux gens, par le biais de la gravure, de partager leurs histoires et de donner aux autres le pouvoir de créer. C’est ce qu’il considère comme vital pour le futur et le plus aidant pour la communauté locale et ailleurs.

Lorene Oikawa est une activiste qui parle et écrit des histoires sur ses passions, les droits humains et son héritage culturel. Elle est une yonsei, Canadienne de quatrième génération, dont la famille a migré du Japon dans les années 1800 et en 1906.

Pour en savoir plus

Adachi, Ken. The Enemy That Never Was: A History of the Japanese Canadians. Toronto: McClelland and Stewart, 1976.

Enomoto, Randy, ed. Honouring Our People: Breaking the Silence. Burnaby, BC: Greater Vancouver Japanese Canadian Citizens’ Association, 2017.

Miki, Roy. Redress: Inside the Japanese Canadian Call for Justice. Vancouver: Raincoast Books, 2004.

Price, John. Seventy Five Years is Long Enough. Victoria, BC: University of Victoria, Centre for Asia-Pacific Initiatives, 2016. https://www.uvic.ca/research/centres/capi/assets/docs/MMP_Price_Working_Paper_v2.pdf.

Roy, Patricia. The Oriental Question: Consolidating a White Man’s Province, 1914-41. Vancouver: UBC Press, 2003.

Stanger-Ross, Jordan, Nicholas Blomley, and The Landscapes of Injustice Research Collective. “‘My land is worth a million dollars’: How Japanese Canadians contested their dispossession in the 1940s.” Law and History Review 35, no. 3 (August 2017): 711-751.

Étude de la CDPDJ sur les actes haineux : une dénonciation inquiétante

Par Mathieu Marion, professeur au département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal et Siegfried L. Mathelet, docteur en philosophie de l’Université du Québec à Montréal et de l’Université catholique de Louvain

La dernière étude de la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) sur Les actes haineux à caractère xénophobe, notamment islamophobe[1] est vivement remise en cause dans une lettre publiée le 5 octobre dernier sous le titre CDPDJ : une étude « scientifique »?[2]. Plus d’une trentaine de signataires y remettent directement en cause la crédibilité même de l’organisme :

« En publiant une étude aussi biaisée, s’appuyant sur une méthodologie déficiente, un échantillonnage non représentatif et des généralisations abusives, la Commission soulève de sérieux doutes sur son objectivité, son impartialité politique et sa crédibilité en tant qu’instance conseil du gouvernement. »[3]

L’étude de la CDPDJ ferait donc appel à une méthodologie « déficiente », un échantillonnage « non représentatif » et des « généralisations abusives ». Bien que ces critiques puissent être légitimes, elles nous semblent non fondées dans le cas présent et, toujours selon nous, la lettre fait aussi usage de procédés rhétoriques illégitimes, dans le but de ternir la qualité et la probité de l’équipe de recherche de la CDPDJ. Cette rhétorique est d’autant plus pernicieuse qu’elle vise à travers l’étude la réputation de l’organisme veillant au respect de la Charte québécoise des droits et libertés.

Radicalisation, lutte contre le terrorisme et droits de la personne au Maroc. Une entrevue avec Osire Glacier

Par Maurice Demers, département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, et Bernard Ducharme, Ph. D. en histoire et en études romanes, chercheur associé au Groupe de Recherche sur l’Islamophobie et le Fondamentalisme de l’UQÀM

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Afin d’éclairer les débats actuels autour de l’islam, de la radicalisation et de la question des droits humains dans le monde musulman, HistoireEngagee.ca s’est entretenue avec la professeure de l’Université Bishop’s Osire Glacier qui se spécialise sur les thématiques portant sur les femmes et l’islam ainsi que sur les rapports entre politiques et religion au Moyen-Orient. Elle a publié ces dernières années les livres Les droits humains au Maroc entre discours et réalité (Tarik Éditions, 2015), ainsi que Femmes politiques au Maroc d’hier à aujourd’hui (Tarik Éditions, 2013).

De notre perspective nord-américaine, la lutte au terrorisme semble absorber la question des droits de la personne au Maghreb. Qu’en est-il vu du Maroc? Quels sont les grands enjeux actuels relatifs à la question des droits de la personne?

Le Maroc est de plus en plus sollicité par les gouvernements européens pour collaborer dans la lutte anti-terroriste.  D’ailleurs, d’après les médias français et belges, c’est grâce aux services marocains qu’Abdelhamid Abaaoud, présumé cerveau des attentats de Paris, a été retrouvé. Cependant, ces mêmes médias passent sous silence les conditions dans lesquelles les renseignements fournis par les services marocains sont collectés.  Les exigences de la sécurité nationale et internationale semblent légitimer ces omissions, et donc ultimement toute éventuelle atteinte aux droits humains. Pourtant, seul le respect de ces droits à l’échelle planétaire pourrait garantir la sécurité dans notre village global.

Pour expliquer le lien étroit existant entre le respect de la dignité humaine et la paix mondiale, c’est important de faire remarquer en premier lieu que les discours dominants en Occident abordent la question du terrorisme comme un conflit civilisationnel. Des extrémistes religieux dans les terres de l’Islam représenteraient une menace pour les valeurs démocratiques en Europe et en Amérique du Nord.  Or il s’agit là d’une lecture sélective des activités terroristes. L’organisation l’État islamique (EI) par exemple a perpétré des attentats terroristes en Tunisie et au Liban, dont les victimes sont des musulmans.   En outre, ces terroristes persécutent les musulmans qui ne partagent pas leur idéologie, ou qui ne se plient pas à leurs ordres.  Il en est ainsi pour les musulmans chiites et yézidis, pour ne citer que ceux-là.

La violence des pacifiques

Maurice Demers, Professeur d’histoire à l’Université de Sherbrooke

Nous vous présentons aujourd’hui une conférence publique prononcée par Maurice Demers à l’Université de Sherbrooke le 30 mars 2012. Cette conférence, intitulée « La violence des pacifiques » et portant sur la prise de parole militante des missionnaires québécois et franco-canadiens en Amérique latine durant la guerre froide, rejoint plusieurs des questionnements actuels sur l’engagement, l’indignation et l’occupation de l’espace public.

Qu’est-ce qui incite des gens du Nord à s’indigner des violences faites aux gens du Sud?  En abordant, entre autres, la question de la politisation des religieux influencés par la théologie de la libération, M. Demers analyse les réactions publiées dans la presse francophone en réaction aux assassinats des missionnaires Maurice Lefebvre et Raoul Léger. Ceci éclaire comment la militance pour les droits de la personne dans le contexte schizophrénique de la guerre froide pouvait être considérée comme « violente » par les dictatures latino-américaines d’extrême droite. Il avance que leur prise de parole a instauré une brèche significative dans le discours dominant – au dam des autorités – permettant l’articulation de nouvelles formes de solidarité échafaudées sur des rapports Nord-Sud priorisant la justice sociale plutôt que la « sécurité nationale ».

Durée : 47:04 minutes.

Pour visionner la conférence de Maurice Demers, il suffit de cliquer sur le lien ci-dessous en utilisant le bouton droit de votre souris.

« La violence des pacifiques », du 14 juin 2012.

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