Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Épistémologie Page 2 of 4

Lettre collective en réponse officielle au « Manifeste contre le dogmatisme universitaire »

* Cette lettre a initialement été publiée dans Le Devoir le samedi 1er février 2020 avec une liste réduite de signataires.

Texte collectif *

Un ensemble d’étudiant·e·s a rédigé un manifeste, publié le 30 janvier dernier, dans lequel il s’oppose à ce qu’il nomme le « dogmatisme universitaire ». Également membres de la communauté universitaire, nous estimons que l’argumentaire présenté par ce groupe est problématique à plusieurs égards. Nous proposons donc une réponse critique à un texte qui amalgame des concepts laissés sans définition et des affirmations tenant de l’idéologie, manifestement dans l’idée de discréditer les sciences sociales et « la gauche progressiste ».

Réduire les sciences sociales à une idéologie nous semble nier le caractère rigoureux des disciplines désignées. De plus, la représentation de ces disciplines comme étant « colonisées » par des tendances « anglophiles » est fallacieuse en soi : les auteurs français occupent une place importante dans les plans de cours, de même que, rappelons-le, les hommes blancs. Ainsi, désigner les professeur·e·s de sciences sociales comme des « amateurs de l’intersectionnalité» nous semble entièrement hors propos, étant donné que les épistémologies et théories critiques prennent peu, sinon aucune place dans les cours de baccalauréat et même dans les séminaires – sans parler des théories produites par des femmes et/ou des personnes racisées. Les auteurs de la lettre disent donc se situer à contre-courant d’une hégémonie de gauche qui aurait le monopole de l’institution académique, alors que dans les faits, cette affirmation ne tient pas la route.

Émanciper l’histoire. Pour une histoire de la Multitude

Par Catherine Larochelle, Université de Montréal[1]

Je sortais tout juste de la lecture du livre de Laurence De Cock, de Mathilde Larrère et de Guillaume Mazeau, L’histoire comme émancipation[2], dont je devais faire une recension, lorsque je suis tombée sur ce livre – jamais ouvert, malgré les années – dans ma bibliothèque : Grammaire de la multitude, de Paolo Virno[3]. Ce mot – multitude – m’a tout de suite semblé être le morceau manquant du projet d’histoire émancipatrice défendu par cette triade d’historien.ne.s engagé.e.s. Dans son essai, Virno s’attarde au couple peuple/multitude comme conceptualisation du corps social, le second terme devant remplacer le premier, selon lui, pour comprendre les formes contemporaines de la vie sociale. « Le peuple est le résultat d’un mouvement centripète : à partir des individus atomisés vers l’unité du « corps politique », vers la souveraineté. L’Un est l’issue extrême de ce mouvement centripète. La multitude, par contre, est le résultat d’un mouvement centrifuge : de l’Un au Nombre[4] », écrit Virno, mentionnant au passage le beau défi que pose la « multitude » à l’analyse, concept sans lexique, sans codes, et – presque – sans histoire[5]. Il y a là une dialectique fondamentale entre d’une part, l’Unité, l’universel et, d’autre part, la Multitude, la singularité. L’histoire, comme discipline, incarne cette injonction dialectique : astreinte à produire un récit apte à inclure et à rendre lisible la cacophonie de l’expérience humaine singulière et universelle, individuelle et collective, intime et partagée.

On retrouve dans le livre de De Cock, Larrère et Mazeau, cette tension entre un appel en faveur d’une émancipation collective et l’engagement pour une historicisation des expériences de la « multitude », forme historique et contemporaine du corps social, qui permet de porter enfin la voix des oublié.e.s de l’histoire. En revenant sur les différents thèmes abordés dans ces deux ouvrages, je proposerai l’établissement d’un nouveau paradigme pour la discipline historique – une histoire de la multitude – qui s’attaque aux différentes dimensions de la praxis historique universitaire : le récit national et l’écriture de l’histoire, les conditions du travail historien et l’histoire dans la cité. 

Ce texte ne constitue pas une recension de L’histoire comme émancipation, on l’aura compris. Inspirée par la lecture de ce livre et d’autres, je présente plutôt ici un essai sur l’imbrication entre l’écriture des histoires et les formes actuelles de leur fabrication universitaire[6]. Les historiographes me donneront raison, je l’espère : il est impossible de faire l’économie de la relation étroite qui lie le contenu de l’énonciation des conditions matérielles de sa production.

Mise en récit et explication historique dans l’enseignement de l’histoire au Québec : enjeux épistémologiques et perspectives critiques*

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

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Livres rouges. Crédit : Betty B (Flickr).

Résumé

L’enseignement de l’histoire au Québec a fait l’objet de virulents débats qui ont récemment animé l’espace public et médiatique. La querelle, qui divise les tenants d’une histoire nationale et ceux qui prônent une histoire plus sociale ou culturelle, a soulevé les enjeux de la mise en récit de l’histoire et de la manière avec laquelle la raconter et l’enseigner. Malheureusement, les contributions apportées à ce « faux débat » ont trop souvent délaissé les enjeux épistémologiques au profit de la question identitaire. Nous souhaitons ainsi revenir sur l’intelligibilité du récit en histoire et sur sa valeur explicative, pour énoncer la possible réconciliation entre une histoire-récit et une histoire dite scientifique. C’est ultimement l’adoption d’une méthode ethnographique, qui suppose un double processus descriptif et analytique, qui permettrait la construction d’une « histoire-récit-scientifique » critique.

Mots-clés

enseignement de l’histoire; didactique de l’histoire; mise en récit; épistémologie; récit ethnographique

Introduction

Nous souhaitons ici proposer une analyse critique qui puisse contribuer à démêler certains enjeux d’un débat qui a récemment occupé l’espace public et médiatique : celui sur l’enseignement de l’histoire au Québec. Les éléments déclencheurs qui ont fait naître cette réflexion se trouvent dans certains des – très nombreux, soulignons-le – textes publiés depuis 2011 dans Le Devoir principalement[1], et La Presse. Ce débat « classique », entre les partisans d’une histoire nationale et ceux qui préconisent une approche sociale, a été réintroduit sur le plan médiatique en parallèle, d’abord, des critiques adressées à la réforme ministérielle de 2006, puis face à la volonté gouvernementale de remanier les programmes d’enseignement de l’histoire au secondaire depuis 2014. Elle n’a toutefois pas créé de grande surprise, du moins du côté de la communauté historienne habituée à ces confrontations idéologiques depuis la fin des années 1950. Nous ne nous engagerons pas ici à décortiquer les positions de l’École de Montréal ni de celles de Laval; ce travail a déjà été exécuté, notamment, dans les articles de Jocelyn Létourneau, « Quelle histoire d’avenir pour le Québec[2] », et de François-Olivier Dorais, « Classifier et organiser la production historiographique au Québec[3] », de même que dans l’ouvrage collectif L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement[4]. Il ne s’agira pas non plus de présenter une analyse qui risquerait trop facilement de tomber dans la critique morale, voire moralisatrice, de la manière avec laquelle s’enseigne l’histoire au Québec actuellement. Le but est plutôt de chercher à éclaircir ce qui semble être parfois un ensemble quelque peu confus d’idées et d’idéologies qui contribuent à alimenter un débat qui, loin d’être résolu, continue de mobiliser des intervenants et intervenantes tant dans les médias que les milieux scientifiques et universitaires. 

Recension : « Tout le monde parle de la pluie et du beau temps. Pas nous » de Ulrike Meinhof (Anthologie présentée par Karin Bauer)

Par Émilie Malenfant, Doctorante en histoire à Sorbonne-Université, Paris

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D’abord publiée aux États-Unis en 2008 sous le titre Everybody Talks About the Weather. We Don’t. The Writings of Ulrike Meinhof, l’anthologie éditée et introduite par Karin Bauer est désormais disponible pour le public francophone qui peut y découvrir celle qui fut l’une des plus importantes figures de la gauche allemande. Traduit en français dans un effort collaboratif souligné par l’auteure et les traductrices (Isabelle Totikaev et Luise von Flotow), le livre est publié par la maison d’édition Remue-ménage de Montréal. Si cette nouvelle édition traduite en français est presque en tout point identique à la version anglaise de 2008, elle se distingue toutefois par l’ajout d’une utile chronologie de la vie d’Ulrike Meinhof et des évènements sur lesquels elle a écrit ainsi que d’un bref lexique. Le livre s’ouvre par une courte préface d’Elfriede Jelinek, lauréate du Nobel de littérature en 2004, qui invite d’emblée le lectorat à adopter une position d’ouverture face aux écrits de Meinhof, laquelle « avait quelque chose à nous dire, quelque chose que nous aurions pu comprendre si nous l’avions voulu[1] ». S’en suit sur près de 80 pages une introduction renseignée et passionnante de Karin Bauer, professeure en études allemandes à l’Université McGill et première instigatrice de cette anthologie. Le corps de l’ouvrage est ensuite composé de 24 textes choisis d’Ulrike Meinhof, lesquels furent publiés entre 1960 et 1968. Les textes choisis, à l’exception d’un seul, parurent dans les pages de konkret, magazine radical de gauche dont Meinhof fut également la rédactrice en chef entre 1961 et 1964. Enfin, l’ouvrage comprend une postface de Bettina Röhl, fille d’Ulrike Meinhof, qui a mené des recherches approfondies sur sa mère et publié quelques titres à ce sujet, dont So macht Kommunismus Spaß en 2006. Karin Bauer précise en introduction qu’elle n’est, en tant que chercheuse, « pas d’accord avec le portrait que Röhl dresse de Meinhof et de la gauche […][2] », mais c’est peut-être justement la différence de ton et d’opinion de ce texte qui confirme toute la pertinence de le retrouver en clôture d’ouvrage (en plus du fait qu’il s’agissait d’une condition pour l’obtention des droits de publication des écrits de Meinhof).

Visions dystopiques d’un monde sans histoire

Par Patrick Lacroix, Université Bishop’s[1]

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Affiche pour le film Farhenheit 451 de François Truffaut, 1966.

Ce texte a précédemment paru en anglais sur ActiveHistory.ca.

« Je dois reprendre le fil du passé! »[2]

– Montag, Fahrenheit 451 (1966)

Au cours des deux dernières années, l’émergence des fake news et des « faits alternatifs » a soulevé la crainte d’une dérive autoritaire aux États-Unis et ailleurs. La manipulation de la vérité et certaines campagnes visant à discréditer le journalisme de profondeur sont effectivement troublantes, surtout lorsqu’elles se manifestent dans les plus hautes instances politiques. Ainsi, il semble que nous sommes engagés dans une lutte épistémologique où se joue l’avenir de nos principes démocratiques.

D’importants rappels historiques publiés sur le présent site (ici, par exemple) et ailleurs sur le web révèlent que les fausses nouvelles ne sont pas chose aussi récente qu’on pourrait croire. Mais, paradoxalement, c’est dans l’imaginaire de la fiction qu’on trouve les cas les plus éclairants de manipulation des faits et de la vérité.

De grandes figures littéraires ont saisi, il y a plusieurs décennies, l’essentiel de ces questions épistémologiques : la fiction dystopique du vingtième siècle permet de mieux comprendre la pertinence de l’histoire – et la préservation d’un terrain commun de vérité – à nos destinées politiques. Le Meilleur des mondes de Aldous Huxley, 1984 de George Orwell et Fahrenheit 451 de Ray Bradbury méritent une attention particulière en raison de leur traitement de l’histoire. Ces romans permettent de relier l’approche historique de nos dirigeants à la sauvegarde d’une société ouverte, délibérative et démocratique.

La fiction dystopique nous invite à une étude soutenue du passé et assigne aux historiens un rôle politique important. Dans les circonstances actuelles – dans lesquelles les coupures en arts et sciences humaines aux États-Unis semblent annoncer une situation semblable au nord de la frontière – nos compétences historiques semblent aussi utiles qu’elles sont rares.

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