Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Grève

Grande Noirceur?

Par Alexandre Turgeon, candidat au doctorat en histoire à l’Université Laval, avec la collaboration de Raphaël Gani, étudiant à la maîtrise en histoire à l’Université Laval

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Maurice Duplessis

Alors que la grève étudiante perdure et s’envenime, notamment avec l’adoption de la loi 78, nombreux sont les commentateurs à y aller de comparaisons entre Jean Charest et Maurice Duplessis, entre aujourd’hui et la Grande Noirceur. La loi spéciale n’était encore qu’une rumeur que Gabriel Nadeau-Dubois, le porte-parole bien connu de la CLASSE, anticipait déjà un « retour au temps de Duplessis ». Josée Legault, chroniqueuse politique au journal Voir, n’est pas en reste. Elle s’en donne même à cœur joie. Un brin ironique, elle demandait le 16 mai 2012 si l’on verrait un « sourire s’esquisse[r] sur la photo de M. Duplessis dans le couloir du bureau du premier ministre ». Du même souffle, elle considère que le projet de loi 78 « devrait être renommé la Loi Duplessis-Charest », rien de moins! Une utilisatrice de Twitter, comme tant d’autres, tire pour sa part un trait définitif sur notre époque : « La grande noirceur, part II ».

Une loi scélérate et une infamie

Par Collectif d’historiens et de citoyens[1]

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« Si la jeunesse n’a pas toujours raison, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort. »

François Mitterrand, Discours à l’Assemblée nationale, 8 mai 1968

« Lorsque dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et de la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran, et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’Empire. »

François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.

Comme professeurs et professeures, historiennes et historiens, qui avons documenté, avec d’autres, l’histoire politique du Québec, nous affirmons que rarement a-t-on vu une agression aussi flagrante être commise contre les droits fondamentaux qui ont sous-tendu l’action sociale et politique depuis des décennies au Québec.

Le droit de libre expression, le droit de manifester, le droit d’association sont au cœur de notre démocratie. Ces droits civiques et politiques déterminent notre appartenance et notre participation à la vie de notre communauté politique. Ils permettent cette essentielle dissidence qui est au cœur de tout ce que le Québec a connu de changement dans son histoire, depuis les Patriotes jusqu’aux grandes luttes syndicales de la Révolution tranquille, en passant par les combats des femmes, des Autochtones et des autres groupes de citoyens pour leur reconnaissance politique. Sans l’exercice de ces droits garantis notamment par les Chartes, notre régime politique ne peut pas se réclamer entièrement de la démocratie. Une démocratie au sens fort du terme exige de ses citoyens et de ses citoyennes la capacité d’exercer pleinement leurs droits : c’est là l’assise de la primauté du droit en ce pays et l’objectif fondamental des luttes politiques au Québec depuis l’instauration du système parlementaire.

La grève étudiante au Moyen-Âge et l’émancipation des universités

Par Anthony Oddo, étudiant à la maîtrise en histoire de l’Université de Sherbrooke

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Enseignement de la géométrie – enluminure du XIVe siècle (1309-1316), France (Paris), auteur inconnu. British Library.

Suite aux évènements entourant la hausse des frais de scolarité au Québec et les nombreux et riches débats qui en résultent actuellement, il semble devenu impératif d’amorcer une profonde réflexion sur le sens à donner à cette contestation. Bien au-delà d’une simple opposition à une décision gouvernementale, c’est l’expression de groupes sociaux qui ont des convictions et qui défendent un modèle d’éducation, un modèle de société dans lequel ils prennent part et qu’ils contribuent à façonner.

Depuis plusieurs semaines, de nombreux articles d’opinion émanant d’historiens se sont penchés sur une « histoire du mouvement étudiant » restant néanmoins attachés principalement au XXe siècle. Pour ma part, étudiant en histoire médiévale, je me suis questionné sur ma période qui voit tout de même l’apparition des universités et qui plus est du droit accordé aux étudiants de faire « sécession ». Il ne s’agit pas ici de refaire une histoire des universités et de l’éducation mais de tenter d’approcher les groupes sociaux qui ont participé à l’émergence des universités et à un certain modèle d’éducation, aux étudiants, aux professeurs, aux habitants des villes, aux représentants des pouvoirs temporel et religieux. Ainsi, le XIIIe siècle a été marqué par des luttes, parfois violentes, dont les conséquences intellectuelle, culturelle et sociale sont considérables et ont mené à la naissance d’établissements d’éducation supérieure encore présents aujourd’hui. Les motifs des luttes d’antan ne sont parfois pas si différents d’aujourd’hui. Ainsi l’étude du passé nous permet-elle de lutter contre nombre d’idées reçues et de faux jugements.

Sur les droits de scolarité… encore : Quand une grève en cache une autre

Par Louise Bienvenue, professeure au dartement d’histoire de l’Université de Sherbrooke, et Pierre Hébert, professeur au département des lettres et communications de l’Université de Sherbrooke

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Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. 

– Albert Camus

Nombreux sont les articles, opinions, qui ont éclairé de manière convaincante le bien-fondé de la présente grève étudiante contre la hausse des droits de scolarité. Plusieurs n’ont pas manqué de noter que le fond de la question dépasserait ces droits mêmes; ils mettraient en jeu le modèle d’éducation, voire le modèle de société que nous voulons nous donner pour les années à venir.

S’il est juste de jauger les présents événements en regard de l’avenir dont nous voulons être d’ores et déjà les sujets, la question de notre passé récent doit être aussi posée. Autrement dit, comment en sommes-nous arrivés là ? Quelles mutations auraient marqué l’université québécoise qui fasse que soudain, de dérive en dérive, nous soyons des centaines de milliers, citoyennes et citoyens de multiples provenances, à opposer un non à la situation présente ? Que cache cette formidable grève ?

Un coup d’œil à l’histoire du mouvement étudiant québécois pour enrichir le débat actuel sur la grève étudiante

Par Mauricio Correa, étudiant au doctorat en histoire à l’Université de Sherbrooke et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Il est essentiel tant pour la société que pour l’individu que l’étudiant puisse se consacrer « plein temps » à ses études. Le contraindre à des obligations financières par surcroît à celles qui relèvent de ses études, c’est taxer lourdement sa santé physique, intellectuelle, et parfois morale […] dans les classes les moins fortunées, l’on a nettement l’impression que l’éducation supérieure est un domaine qui leur est interdit […].

Manifestation nationale du 22 mars 2012 contre la hausse des droits de scolarité (Crédit photo : Pascal Scallon-Chouinard)

On pourrait croire, à tort, cette phrase issue d’une déclaration d’organisation étudiante participant à la grève du printemps 2012 contre la hausse des droits de scolarité implantée par le gouvernement Charest. Or, ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un extrait d’un mémoire produit par l’Association générale des étudiants de l’Université de Montréal (AGEUM) et publié dans le journal étudiant Le Quartier latin (QL) le 27 janvier 1955. Cinquante-sept ans après la publication de ce travail élaboré par l’AGEUM, les enjeux relatifs à l’accessibilité et au financement de l’éducation supérieure demeurent à l’ordre du jour des luttes étudiantes.

Les revendications et la mobilisation étudiante en cours au Québec ne sont ni des actions ni des demandes nouvelles de la part du mouvement étudiant. Les actions sociales des étudiant.e.s en faveur de la démocratisation de l’éducation, tout comme les enjeux qui entourent le financement et le fonctionnement de l’éducation supérieure sont à la base même du processus d’organisation, de construction et de fondation des mouvements étudiants au Québec. Les relations conflictuelles entre pouvoir politique et organisations étudiantes sont un vecteur important de la construction sociale et identitaire du mouvement étudiant.

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