Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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« Ododo Wa » : Recherche et communication de connaissances difficiles*

Par Annie Bunting, avec Patricia Trudel

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Voici le deuxième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Nous considérons souvent la recherche universitaire comme un retour en arrière. Elle documente le passé et collecte des données sur des expériences vécues. En travaillant avec le Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP), notre partenariat financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) – Esclavage conjugal en temps de guerre : Partenariats pour l’étude de l’esclavage, du mariage et des masculinités (ECtG) – a pu diffuser ses recherches de façons créatives. Mobiliser cette recherche et ces expériences vécues en tant qu’« histoire active » est une démarche orientée vers l’avenir. Elle permet de donner vie aux données et de rejoindre des publics nouveaux et variés.

L’exposition temporaire Ododo Wa : Filles en temps de guerre, conçue par Isabelle Masson du MCDP, et la version itinérante de l’exposition sont ancrées dans les expériences de Grace Acan et d’Evelyn Amony, qui ont toutes les deux survécu à leur enlèvement par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) en Ouganda dans les années 1990. Elles sont aujourd’hui chercheuses et militantes dans le nord de l’Ouganda et ont collaboré étroitement au projet ECtG et avec le MCDP sur Ododo Wa. L’exposition donne vie à leur expérience en captivité et d’unions conjugales forcées d’une manière qui informe le public et transforme sa compréhension de la situation des femmes en temps de guerre. Le développement efficace d’une exposition de cette nature nécessite des choix judicieux en matière d’orientation, de récits, d’objets, d’images et de films; il est également essentiel d’établir des relations de confiance significatives entre toutes les parties concernées et de planifier des méthodes de communication nuancées dans différents lieux.

Concevoir Ododo Wa/Nos histoires*

Par Isabelle Masson

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Cette semaine, nous entamons la publication d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Le présent texte en est l’introduction. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.

L’équipe d’HistoireEngagée.ca est heureuse de partager avec ses lectrices et ses lecteurs ces textes d’Isabelle Masson, d’Annie Bunting et de Patricia Trudel, de Grace Acan, d’Evelyn Amony et de Gilbert Nuwagira. Allant d’importants témoignages de femmes ayant vécus des expériences de guerre à des réflexions sur l’élaboration de l’exposition et ses pérégrinations, en passant par les enjeux de la recherche, ces textes nous mènent au cœur d’une expérience muséale unique et d’un pan important de l’histoire des droits de la personne. Nous espérons que vous serez inspiré.e.s par ces récits et intéressé.e.s par cette proposition muséale importante. Bonne lecture!

L’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre a été inaugurée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) le 23 octobre 2019. Située au cœur d’une galerie appelée « Les droits aujourd’hui  », l’exposition combine des images, des objets et des films présentant les histoires de Grace Acan et d’Evelyn Amony. Les deux femmes ont toutes deux été enlevées par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA), dans le nord de l’Ouganda, et contraintes à l’esclavage conjugal pendant leurs années de captivité.

Mon approche conceptuelle cherche à amplifier la voix des femmes et à mettre en valeur leur action en se concentrant sur leurs expériences avant, pendant et après le conflit armé. Le processus d’élaboration de l’exposition, qui s’est étendu sur trois ans, a été marqué par une volonté résolue de (dé)faire les représentations culturelles des expériences des filles et des femmes en temps de guerre. Les décisions relatives à la conservation ont été prises en étroite collaboration avec Grace Acan et Evelyn Amony ainsi qu’avec notre partenaire d’exposition, le projet Esclavage conjugal en temps de guerre : Partenariats pour l’étude de l’esclavage, du mariage et des masculinités (ECtG). Le projet de recherche ECtG, financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), est un partenariat international entre organisations qui travaillent avec des communautés touchées par la guerre sur la question de la violence sexuelle. Il est dirigé par la professeure Annie Bunting, de l’Université York, et coordonné par Véronique Bourget.

L’après : il y a cent ans, on espérait qu’un monde meilleur naîtrait d’une crise mondiale

GIACOMO BALLA, ESPANSIONAUREE DI PESSIMISMO E OTTIMISMO, 1923

Par Carl Bouchard, Professeur d’histoire, Université de Montréal

« Plus jamais ça ! construisons ensemble le jour d’après » – Titre d’une tribune d’ATTAC, 7 avril 2020

 « Historiquement, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et imaginer un nouveau monde. Celle-ci n’est pas différente : elle est un portail, une passerelle entre notre monde et le prochain. » – Arundhati Roy

Bien malin celui ou celle qui saura de quoi l’après-pandémie sera fait. Elle sévit depuis seulement quelques semaines mais déjà, dans les médias d’ici et d’ailleurs, on demande aux « penseurs », spécialistes, personnalités diverses, de se prononcer sur notre monde au terme de la crise. Plusieurs des idées qui y sont avancées sont intéressantes mais je dois confesser à leur lecture un certain malaise, qui tient au fait que les propos des un·e·s et des autres tendent à soutenir les thèses que chacun·e soutenait déjà avant la crise. On fustigeait la mondialisation : c’est elle qui est responsable de la pandémie. On réclamait la fermeture des frontières : la pandémie est assurément la faute de l’Autre. On conspuait le néolibéralisme ravageur de l’environnement : la crise actuelle en est forcément la directe conséquence. Ce qui se pare des atours d’un point de vue analytique se révèle souvent une opinion forgée a priori, commodément confirmée par la crise. Bref, une variante du classique biais de confirmation. Gardons-nous une petite gêne.

C’est avec cette petite gêne en tête que j’aimerais, comme historien, offrir quelques grains à moudre pour alimenter la réflexion non pas sur l’après, mais sur nos attentes concernant l’après. Je ne dirai rien sur le monde que j’aimerais, comme citoyen, père, professeur, consommateur, humain, voir fleurir après la crise : cela relève de mon opinion personnelle et non de mon point de vue d’historien. Je parlerai donc de ce que je connais, d’une crise du passé, il y a un peu plus de cent ans. Et me permettrai deux recommandations, pour conclure.

Se rappeler du 75e anniversaire de l’internement des Japonais·es

 Chris Robertson(Affiche), Lorene Oikawa (Texte), Florence Prévost-Grégoire (Traduction)

Au premier regard, la photo sur cette affiche semble être le simple cliché d’un groupe de travailleurs (le grand-père de l’artiste est l’homme avec des lunettes au centre de la première rangée). Cette image est pourtant unique parce qu’elle est une des rares photographies d’hommes Canado-Japonais qui, en 1942, ont été retirés de leurs familles et ont été forcés de travailler sur des projets d’autoroutes à travers le Canada. 2017 marque le 150e anniversaire de la Confédération canadienne, elle marque aussi le 75e anniversaire de l’internement des Canado-Japonais·es.

En 1942, le gouvernement canadien identifie 22 000 Canado-Japonais·es (dont plus de 75% étaient citoyen·ne·s canadien·ne·s) comme « étranger ennemi ». En réponse à l’attaque du Japon sur Pearl Harbor en 1941, le Canada déclare la guerre au Japon. Peu de temps après, le gouvernement relocalise des Canadien·ne·ss d’origine japonaise qui vivent sur la côte ouest vers des camps d’internements situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres endroits au pays. La GRC ferme aussi des écoles canado-japonaises et des journaux de langue japonaise. Afin de payer l’internement, le gouvernement saisit et vend les terres, les propriétés et les possessions des Canado-Japonais·es et cela, sans l’autorisation des propriétaires et à une fraction de leur valeur d’origine.

Dans la période avant l’internement, les gens de descendance japonaise, comme les Autochtones et les autres groupes racialisés, font face à beaucoup de racisme. Vers la fin du 19e siècle, la main-d’œuvre bon marché motive l’embauche de travailleurs japonais. On attire les travailleurs en leur faisant croire qu’ils feront un coup d’argent et auront d’excellentes conditions de vie. Ils viennent donc travailler dans l’industrie de la pêche, de l’exploitation minière, de la foresterie et dans la construction de chemins de fer. Avec l’argent qu’ils économisent, ils se lancent dans l’agriculture ou en affaires. Malgré leur contribution, plusieurs colons blancs voient en eux une menace. Le gouvernement canadien implante donc plusieurs politiques racistes, incluant la restriction de l’immigration japonaise et du droit de vote des Canado-Japonais. Lorsque le Canada déclare la guerre au Japon, il n’est pas difficile de convaincre les Canadien·ne·s que les gens d’origine japonaise sont des « étrangers ennemis » qui devraient être internés et même déportés.

Le 16 janvier 1942, le Canada crée une « zone protégée » d’une largeur de 100 miles sur la côte ouest de la Colombie-Britannique. Un mois plus tard, à partir du 26 février, les Canado-Japonais·e·s sont forcé·e·s de quitter leurs maisons à moins de 24 heures d’avis. On dit aux familles qu’elles peuvent prendre avec elles deux valises, mais elles ne sont pas informées de la longueur de leur séjour. Près de 8000 personnes sont détenues au parc Hastings avant d’être envoyées dans des camps d’internement dans les villes fantômes de la Colombie-Britannique entre mars et septembre 1942.

Dans les camps, plusieurs familles vivent dans des tentes ou dans des cabanes construites avec des matériaux inadéquats. Plusieurs se retrouvent sans l’homme de la famille alors que ce dernier est envoyé ailleurs pour construire des autoroutes en Colombie-Britannique, en Alberta et en Ontario. Les hommes qui prennent la parole pour dénoncer l’injustice dont ils sont victimes, notamment ceux qui organisent des arrêts de travail dans les camps, comme Geiki, sont envoyés dans des camps de prisonniers à Angler en Ontario. Certaines familles, pour rester ensemble, sont envoyées dans des fermes de betteraves à sucre en Alberta et au Manitoba où on manque de main-d’œuvre.   

Juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement force les Canado-Japonais·es à déménager dans l’est du Canada ou à retourner au Japon. Des 4000 qui acceptent de retourner au Japon, près de la moitié était née au Canada. Alors que la guerre se termine officiellement en 1945, le gouvernement attend jusqu’en 1949 pour permettre aux Canado-Japonais·es de revenir sur la côte ouest. Cela dit, rien n’attend les Canado-Japonais·es dans l’ouest. Ils et elles doivent recommencer à zéro.

Des années après la reconstruction de leur communauté, plusieurs Canado-Japonais·es ont commencé à partir de 1980 à s’organiser officiellement pour obtenir réparation. En 1988, le gouvernement fédéral offre finalement des excuses officielles pour ses actions durant la guerre et promet qu’une telle chose ne se reproduira plus jamais.

Pourtant, après le 11 septembre 2001, plusieurs Canado-Japonais·es ont une impression de déjà-vu alors qu’ils et elles voient les musulman·ne·s se faire étiqueter de « terroristes » et ce, sans preuve à l’appui. L’augmentation de l’intolérance envers les immigrant·e·s et la hausse de l’islamophobie au Canada et partout sur la planète sont inquiétantes alors que le discours utilisé est similaire à ce qui a été dit à propos des Canado-Japonais·es en 1942. Cela est inacceptable. Aujourd’hui, la communauté canado-japonaise continue de s’exprimer contre le racisme et de travailler avec d’autres communautés pour partager leur histoire et prévenir de nouvelles injustices.

Texte sur l’affiche :

Le retrait forcé et l’emprisonnement de Canadien·ne·s d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale constituent une autre série d’événements profondément racistes de l’histoire du Canada. Quelque 22 000 citoyen·ne·s et résident·e·s canadien·ne·s ont été forcé·e·s de quitter leur domicile de la côte ouest du Canada, sans aucune accusation ni procédure officielle, et ont été exilé·e·s dans des camps situés dans des régions éloignées de la Colombie-Britannique et d’autres régions du pays. De plus, le gouvernement fédéral a dépouillé ces citoyen·ne·s de leurs biens et de leurs terres, puis a fait pression pour qu’ils et elles acceptent la déportation ou l’exil dans l’est après la fin de la guerre. Soixante-quinze ans se sont écoulés depuis que le Canada a qualifié les Canadien·ne·s d’origine japonaise « d’étrangers ennemis ». Nous célébrons le 75e anniversaire pour faire la lumière sur ces évènements et honorer les survivant·e·s.

Biographies

Chris Robertson est un graveur qui consacre son travail à raconter sa propre histoire et à partager les choses qui lui tiennent à cœur et à permettre aux gens, par le biais de la gravure, de partager leurs histoires et de donner aux autres le pouvoir de créer. C’est ce qu’il considère comme vital pour le futur et le plus aidant pour la communauté locale et ailleurs.

Lorene Oikawa est une activiste qui parle et écrit des histoires sur ses passions, les droits humains et son héritage culturel. Elle est une yonsei, Canadienne de quatrième génération, dont la famille a migré du Japon dans les années 1800 et en 1906.

Pour en savoir plus

Adachi, Ken. The Enemy That Never Was: A History of the Japanese Canadians. Toronto: McClelland and Stewart, 1976.

Enomoto, Randy, ed. Honouring Our People: Breaking the Silence. Burnaby, BC: Greater Vancouver Japanese Canadian Citizens’ Association, 2017.

Miki, Roy. Redress: Inside the Japanese Canadian Call for Justice. Vancouver: Raincoast Books, 2004.

Price, John. Seventy Five Years is Long Enough. Victoria, BC: University of Victoria, Centre for Asia-Pacific Initiatives, 2016. https://www.uvic.ca/research/centres/capi/assets/docs/MMP_Price_Working_Paper_v2.pdf.

Roy, Patricia. The Oriental Question: Consolidating a White Man’s Province, 1914-41. Vancouver: UBC Press, 2003.

Stanger-Ross, Jordan, Nicholas Blomley, and The Landscapes of Injustice Research Collective. “‘My land is worth a million dollars’: How Japanese Canadians contested their dispossession in the 1940s.” Law and History Review 35, no. 3 (August 2017): 711-751.

La communauté francophone de l’Alberta réagit à la crise de conscription

Par Rebecca Lazarenko, Université York

Le souvenir de la crise de la conscription (1917-1918) évoque souvent les tensions et le clivage entre les anglophones et les Canadien.ne.s français.es au Québec, mais aussi dans le reste du pays. Comme l’historienne américaine Elizabeth Armstrong le mentionne, cette période est marquée par une profonde hystérie raciale[1]. En bref, en raison d’une différence de pensée au sujet du « devoir » des Canadien.ne.s français.es[2] du Québec pendant la Guerre, les journaux anglophones ont accusé ces derniers d’être de « mauvais Canadiens », des « ennemis intérieurs[3] », des « traitres[4] » et des « déloyaux[5] ». De nombreux journaux ont aussi intensifié leurs attaques contre sir Wilfrid Laurier et, subséquemment, les francophones qui l’appuyaient, clamant qu’« un vote pour Laurier [était] un vote pour le Kaiser[6] »,ou que« […] la doctrine de Laurier recueillait sans aucun doute la faveur du Kaiser[7]. » Cependant, comme il est bien décrit dans l’historiographie, les francophones du Québec ne croyaient pas « devoir » participer à la guerre, jugeant plutôt que l’effort militaire relevait d’un choix et de valeurs individuelles et familiales. Il y avait, par contre, deux responsabilités qui leur tenaient à cœur : la défense du territoire du Canada[8] et la préservation de la culture et de la langue française[9]. Puisque la guerre se déroulait en Europe — et non pas au Canada —, la volonté de protéger la culture canadienne-française de ce qui était perçu comme des assauts d’assimilation des milieux anglophones[10] primait, même si la guerre faisait rage outre-mer. En ce sens, il est normal que les appels à la conscription aient eu peu d’écho chez les Canadien.ne.s français.es du Québec qui, généralement, s’y opposaient.

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