Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Historiographie Page 2 of 7

Au-delà du « système ». L’empreinte durable de la propriété seigneuriale

Par Benoît Grenier (Université de Sherbrooke/CIEQ) et Alain Laberge (Université Laval/CIEQ)[1]
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Ce texte est une réplique au texte d’Allan Greer, « Le système seigneurial? Quel système seigneurial? », paru le 2 octobre dernier sur HistoireEngagée.ca et le 24 septembre sur Borealia : A Group Blog on Early Canadian History. Il est simultanément publié en anglais sur Borealia.

 

Manoir seigneurial de Beauport vers 1850 (Crédit : BAnQ-Q : Fonds Fred. C. Würtele)

Dans la foulée de la parution de son dernier ouvrage[2], une œuvre d’histoire comparée colossale que nous tenons à saluer d’entrée de jeu, notre distingué collègue de l’Université McGill énonce (et ce de manière encore plus affirmative dans la version originale anglaise[3]) l’inexistence du « système » seigneurial. Par-delà le titre ouvertement polémique, les propos défendus par Allan Greer sont assez conformes à l’historiographie et, notamment, à notre propre conception de la seigneurie canadienne. Toutefois, en tant qu’historiens revendiquant la pratique de l’ « histoire seigneuriale[4] », il va sans dire que nous nous sommes sentis interpellés d’autant que l’auteur, en ne se lançant pas dans « une trop longue discussion historiographique », laisse entendre que l’on continue à propager une « image profondément erronée de la Nouvelle-France rurale sous la rubrique « système seigneurial » ».  Qui sont les acteurs de cette « interprétation plus orthodoxe » que la sienne? Outre une référence à Marcel Trudel et à un article signé par Jacques Mathieu dans l’Encyclopédie canadienne, on ne sait pas à qui, au juste, s’adresse la critique de Greer. Aux auteurs des manuels scolaires? Aux auteurs de synthèses thématiques ou générales? Aux spécialistes actuels de ce domaine? Ayant cité les Dechêne, Dépatie et Wien qui ont, sans conteste, contribué à renouveler l’historiographie du régime seigneurial, Greer s’abstient ensuite de nommer qui que ce soit. Nous saisissons donc le prétexte que nous fournit ce texte pour, dans un premier temps, établir les éléments sur lesquels nous sommes d’accord, avant de nous pencher sur la notion de « système » soulevée par notre collègue et, surtout, de rappeler au passage le dynamisme de ce champ fécond auquel nous participons activement depuis plusieurs années.

History: Why It Matters? Recension du dernier ouvrage de Lynn Hunt

Florence Prévost-Grégoire, candidate au doctorat à University College Dublin

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En mars dernier était publié le plus récent ouvrage de Lynn Hunt, History: Why It Matters?. Grande spécialiste de la période révolutionnaire française[1], Hunt a publié, tout au long de sa carrière, plusieurs textes de réflexion sur la discipline. Sensible aux transformations du champ, elle s’est intéressée à l’histoire culturelle, à l’histoire globale et, plus récemment, à la possible collaboration entre historiens.nes et neuropsychologues[2]. Elle était donc la personne tout indiquée pour rédiger le volume « histoire » de la série Why It Matters, lancée par la maison d’édition Polity.  Ayant pour but d’inspirer une « nouvelle génération d’étudiants », la série fait appel à des chercheur.se.s éminent.e.s et les invite à convaincre de la pertinence des disciplines en sciences sociales (il existe à ce jour quatre autres volumes qui traitent de géographie, de linguistique, d’anthropologie et d’études classiques). Le livre est somme toute assez court (115 pages). Il comprend quatre chapitres qui abordent respectivement la crise de la vérité historique, le rôle de l’historien.ne et de la discipline dans la résolution de cette crise, l’évolution de la discipline depuis sa professionnalisation au début du XXe siècle, puis les perspectives d’avenir et le rôle éthique de l’histoire. Cet ouvrage n’apprendra possiblement rien de nouveau à l’historien.ne averti.e. Cela dit, il inspirera fort probablement les professeur.e.s qui doivent enseigner les tenants et aboutissants de la discipline aux étudiant.e.s qui entament des études en histoire. Il inspirera également les étudiant.e.s un peu plus avancé.e.s qui s’intéressent à l’historiographie et à la méthodologie et qui désirent acquérir une compréhension approfondie de leur domaine d’études.

History: Why It Matters?, c’est d’abord un ouvrage qui aborde de front plusieurs concepts complexes fondamentaux de l’histoire. Hunt traite de la notion de vérité historique, qui est centrale à l’ouvrage, mais aussi du rapport entre faits et interprétations, de l’évolution de la conception du temps des historiens ou encore de l’eurocentrisme qui a eu un impact considérable sur la construction et la professionnalisation de la discipline. Hunt explique par exemple que si les faits sont par définition objectifs, le processus qui permet à certains d’entre eux de se rendre jusqu’à nous alors que d’autres non est, lui, loin d’être objectif et est lié de près à la politique et au contexte social et culturel. Ils n’ont aussi que très peu de sens en eux-mêmes et doivent être interprétés. Pour l’autrice, l’interprétation constitue une des forces de la discipline alors qu’elle pousse les historiens.nes à construire des arguments solides qui passeront le test des contre-arguments. L’interprétation encourage également la critique et les remises en question et entraîne du même coup un renouvellement constant de la discipline. Hunt illustre cela en montrant comment le concept même de vérité historique et les standards qui permettent de la déterminer sont aujourd’hui remis en question parce qu’ils ont été établis selon des biais eurocentrés. Elle l’exemplifie aussi avec la transformation du rapport que l’historien entretient avec le temps : alors que le passé a d’abord été perçu comme un modèle à suivre, puis comme quelque chose dont on devait s’affranchir afin que la société puisse évoluer et progresser, Hunt parle aujourd’hui d’une subtile et lente transformation du rapport de l’historien au temps. Liée à l’intérêt récent pour les approches globales et environnementale qui ont remis en question la place centrale de l’homme comme objet d’histoire, cette conception plus profonde du temps ne se limite plus à l’histoire humaine, mais englobe aussi la nature et replace l’être humain dans son environnement. Son analyse rappelle que les systèmes de conception du temps sont eux aussi des construits qui répondent aux enjeux de l’époque et qui peuvent être remis en cause.

Le système seigneurial? Quel système seigneurial?

Par Allan Greer, professeur au département d’histoire de l’Université Mcgill

Ce texte a d’abord paru en anglais sur le site Borealia, A Group Blog on Early Canadian History

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Plan de la seigneurie de Batiscan, 1725

Des manuels scolaires aux articles encyclopédiques en passant par les publications universitaires, aucun ouvrage concernant la Nouvelle-France n’est complet sans une section à propos du « système seigneurial ». Ce phénomène a supposément modelé la société agraire de cette colonie, la différenciant des autres colonies de peuplement[1]. On dit que ce système, imposé sur le Canada par la France absolutiste, accordait aux seigneurs différents droits et devoirs, contrebalancés par un autre ensemble de droits et devoirs consentis aux censitaires. Même si le système seigneurial a changé au fil du temps, ses caractéristiques principales et sa cohésion interne ont perduré depuis 1627, quand il a été instauré par décret royal, jusqu’à son « abolition » dans les années 1850. On sous-entend aussi que les autres colonies avaient bien leurs propres régimes fonciers, mais que seuls la Nouvelle-France et le Bas-Canada étaient sous la poigne d’un « système ». Le « système seigneurial » s’est avéré être un concept abstrait très résilient, inchangé presque en tout point même après un demi-siècle de recherches — par Louise Dechêne, Sylvie Dépatie, Thomas Wien et d’autres — à propos du fonctionnement réel des seigneuries du début de la colonie dans toute leur diversité et complexité.

Se basant sur l’état actuel de la recherche, mon plus récent livre, Property and Dispossession, se penche sur les régimes fonciers coloniaux de manière comparative. Cet angle d’analyse permet de remettre en question chaque détail de l’image très conventionnelle que l’on entretient par rapport au système seigneurial, en commençant par la notion que le régime agraire de la Nouvelle-France avait quelque chose de « systématique »[2]. J’aimerais ici mettre en lumière, brièvement et de manière quelque peu polémique, les points où mon livre diverge de l’interprétation plus orthodoxe (signalée ci-dessous par l’italique) sur le sujet.

Reconnaître l’expertise des historiennes : entrevue avec les cofondatrices de Women Also Know History

Entrevue réalisée par Marilou Tanguay[1], Florence Prévost-Grégoire[2], et Catherine Larochelle[3] avec Emily Prifogle et Karin Wulf, deux des cofondatrices de l’initiative américaine Women Also Know History[4]

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En juin dernier, les historiennes derrière le compte Twitter et le mot-clic #womenalsoknowhistory ont lancé un site web visant à augmenter la diffusion et l’utilisation des expertises et des publications des femmes historiennes. L’initiative, pensée comme une façon de contrer les biais genrés de la discipline historique, s’adresse tout à la fois aux praticien.ne.s de la discipline et aux journalistes qui souhaitent interviewer des expert.e.s dans le domaine. Depuis l’ouverture de leur site web, près de 3000 historiennes se sont créées un profil. Afin d’en apprendre plus sur ce projet encore méconnu au Québec et dans le monde francophone, nous avons interviewé deux des cofondatrices pour qu’elles nous parlent des prémices de leur projet, de ses impacts et de la façon dont elles conçoivent l’apport de cette base de données pour éliminer les biais sexistes dans la pratique et la diffusion de l’histoire.

Marilou, Florence et Catherine : Historiennes québécoises travaillant au Canada et en Europe, nous avons pris connaissance de votre initiative via Twitter il y a quelques mois. Les questions entourant la place des femmes dans le milieu universitaire ont été sources de préoccupations pour nous depuis deux ou trois ans, mais ces derniers mois, nous les avons examinées en profondeur et de façon collective. À la revue HistoireEngagée.ca, nous avons un dossier spécial intitulé « Où sont les femmes », destiné à réfléchir aux liens entre les femmes, la discipline historique et les récits qui en découlent. Le lancement de votre base de données a été un moment crucial pour notre réflexion quant à ces préoccupations. Vous trouverez ci-dessous certaines questions que nous ont inspirées ce lancement et le mouvement qui a suivi.

1. À quel moment et pourquoi avez-vous eu l’idée de cette base de données ? Quelle était votre intention derrière cette initiative ?

Emily Prifogle : L’idée d’une base de données est venue de Women Also Know Stuff, une initiative créée par des femmes en Science politique. Elle nous a inspirées pour créer en 2017 quelque chose d’équivalent pour les femmes historiennes. Depuis le début, l’objectif général du projet est de trouver des façons concrètes de promouvoir et de soutenir le travail des historiennes afin de lutter contre les préjugés sexistes.

Karin Wulf : L’idée est née de l’évidence même de l’existence des préjugés sexistes dans la discipline historique, bien que des progrès aient été réalisés dans ce domaine, les exemples les plus pertinents d’une liste trop longue pour être énumérée étant les auteurs des « meilleurs livres », les conférences plénières, les plans de cours, les tables livres de Barnes & Noble… Bien évidemment, de nombreuses formes de préjugés et d’exclusion existent, mais après avoir constaté le succès de Women Also Know Stuff et parlé avec certaines des membres fondatrices de l’initiative, le moment nous a semblé propice à la création d’une initiative similaire pour la discipline historique.

Recension de l’ouvrage de Catherine Charron, Aux marges de l’emploi. Parcours de travailleuses domestiques québécoises 1950-2000

Par Denyse Baillargeon, professeure au département d’histoire de l’Université de Montréal

Photo: Raymonde Lamothe, 1978

Thème de prédilection des chercheuses féministes dans les années 1970 et 1980, la question du travail domestique, qui était pratiquement tombée dans l’oubli, semble provoquer un nouvel engouement depuis quelques années. C’est du moins ce que suggère la parution des ouvrages de Louise Toupin (Le salaire au travail ménager : chronique d’une lutte féministe internationale, (1972-1977), Montréal, Éditions du remue-ménage, 2014) et de Camille Robert (Toutes les femmes sont d’abord ménagères. Histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager, Éditions Somme toute, 2017), auquel vient s’ajouter cette excellente contribution de Catherine Charron. Mais à la différence de Toupin et Robert qui s’intéressent aux discours et aux luttes entourant la revendication du salaire à la ménagère, Charron, pour sa part, se penche plus exactement sur celles qui ont gagné leur vie en effectuant des tâches domestiques pour d’autres, que ce soit des particuliers ou encore des institutions. Son livre, fruit de sa thèse de doctorat, laisse donc voir l’envers du travail gratuit des ménagères, soit le travail mal rémunéré des femmes de ménage et autres aides domestiques ou familiales qui se retrouvent, en raison même de la non-valorisation monétaire de ces tâches dans la famille, « aux marges de l’emploi ». En ce sens, on peut dire que sa recherche emprunte une perspective tout à fait originale qui renouvelle les questionnements féministes autour d’un objet qui, jadis, a fait couler beaucoup d’encre[1].

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