Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Médias audiovisuels Page 2 of 3

Confusion des genres et méconnaissance

Par Martin Pâquet et Karine Hébert, président et vice-présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française

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La série télévisée Canada: The Story of Us suscite son lot de commentaires dans l’espace public depuis son lancement. Réagissant aux critiques, Chuck Thompson, le directeur des affaires publiques de CBC, s’est excusé en mentionnant que, « [à] titre de diffuseur public du Canada, nous sommes résolus à faire découvrir aux Canadiens leur pays et leur histoire (« history ») et à les aider à tisser des liens. Lorsque nous racontons l’histoire (« history ») d’un pays, il y a inévitablement des citoyens, des historiens et des politiciens qui ont une autre façon de voir les choses, et c’est de toute évidence ce qui se passe avec Canada: The Story of Us ».

Comme historiens, nous aimerions attirer l’attention sur la perspective des concepteurs de cette série. Cette perspective repose à la fois sur une confusion des genres et sur la décision des concepteurs de se priver de l’expertise variée des historiens et de la qualité du rapport au passé qu’ils peuvent offrir. Dès lors, cette perspective ne peut déboucher sur un dialogue fructueux, malgré les souhaits de la CBC.

Vue d’aujourd’hui : la chirurgie vers 1900 dans « The Knick »

Par Philip Rieder et Alexandre Wenger, Université de Genève, iEH2 et CineMed[1]

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The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015).

L’importance que prennent le corps et la santé dans nos sociétés constitue une explication possible à la récurrence de thèmes et de situations médicales dans les productions culturelles contemporaines. La médecine scientifique redéfinit sans cesse les frontières du possible et par conséquent les limites de la vie, suscitant à la fois espoirs et désillusions dans le public. Auteurs de fictions, autobiographes, philosophes, chroniqueurs et cinéastes, entre autres, questionnent le corporel, le biologique voire le biomédical et trouvent régulièrement un public réceptif. Au sein de cette production, les séries de qualité ne sont pas en reste.  L’envolée récente et spectaculaire de Emergency room, Grey’s anatomy, Night Shift, Remedy, Call the Midwife, Masters of Sex, Chicago Med, pour ne citer que les plus connues, démontre que les enjeux médicaux et les questions les plus techniques trouvent aujourd’hui un public jusque sur le canapé familial.

La décision de Cinemax de produire The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015), une série portant sur un hôpital de New York, n’est donc a priori pas radicalement originale. Son réalisateur, Steven Soderbergh, avait déjà démontré sa capacité à aborder des problématiques médicales, notamment dans Contagion (2011), un film profondément ancré dans la médecine contemporaine et porteur de messages de santé publique clairs. L’originalité du scénario de The Knick réside dans le fait de placer l’action dans les premières années du 20e siècle. Les auteurs du scénario, Michael Begler et Jack Amiel, auparavant connus pour l’écriture de sitcoms comiques, expliquent leur volonté de travailler sur un scénario à la fois médical et historique. Michael Begler rapporte avoir été inspiré par sa propre expérience. Étant malade, il avait essayé des soignants alternatifs avant de se décider pour les médecins allopathes : « j’ai alors commencé à réfléchir à quelles auraient été mes options il y a quelque 100 ans », explique-t-il[2].  Si la période choisie relève du hasard, il s’agit d’un hasard judicieux : en 1900, grâce à leur récente maîtrise de l’asepsie et de l’anesthésie, les chirurgiens avaient réuni les outils leur permettant d’intervenir sur les tissus et les organes intérieurs du corps dans de bonnes conditions. En revanche, ils ne savaient pas encore comment faire : les procédures demandaient encore à être inventées. Il y avait là de nouveaux territoires de la connaissance à conquérir, et une abondante matière pour une série épique sur les progrès de la chirurgie. 

« Ceux qui font les révolutions à moitié » : un militantisme par procuration

Par Camille Robert, étudiante au programme court de 2e cycle en pédagogie de l’enseignement supérieur de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), membre étudiante du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca[1]

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Scène tirée du film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2017). Source : KFilms Amérique.

J’ai été de celles et ceux qui ont participé aux mobilisations de 2012. Lorsqu’on m’a invitée à visionner Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau pour livrer mes impressions à Dustin Segura (Urbania), j’ai tout de suite accepté. Ce nouveau film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, connus pour Laurentie (2011), se déroule quelques années après le printemps étudiant. La révolution à moitié, c’est la grève de 2012, qui apparaît tout au long du film sous forme de fragments d’images, de sons, de souvenirs. Les quatre protagonistes poursuivent la lutte sociale à leur manière, dans la semi-clandestinité et en s’enivrant de citations révolutionnaires.

Pour les actrices et acteurs des luttes sociales, les récits qui en sont construits ont quelque chose d’étrange, sorte de dédoublement, de projection imparfaite, décalée. Je m’attendais, dans cette mesure, à ce que cette représentation cinématographique post-grève ne colle pas parfaitement à la réalité. Les critiques ont, jusqu’à présent, parlé d’un film qui abordait la suite de 2012 sans complaisance. D’entrée de jeu, Ceux qui font les révolutions à moitié ne se revendique pas comme un film politique. Il parvient, toutefois, à capitaliser sur un contexte politique en le vidant de sa substance et de son sens.

Confronter « Secret Path » et l’héritage des pensionnats autochtones

Par Sean Carleton, boursier postdoctoral (CRSH et Honorary Grant Notley Memorial Postdoctoral Fellow) au département d’histoire et d’études classiques de l’Université de l’Alberta[1]

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Le projet Secret Path (2016), de Gord Downie.

Bien qu’ayant grandi à proximité du pensionnat autochtone de St. Paul à Vancouver-Nord, je n’avais jamais entendu parler des pensionnats autochtones. Je ne savais rien de Chanie Wenjack – nommé à tort « Charlie » par ses professeurs –, un jeune Anishinaabe de 12 ans qui s’est enfui du pensionnat Cecilia Jeffrey de Kenora, en Ontario, au mois d’octobre 1966. Ce n’est qu’après avoir déménagé en Ontario et après avoir commencé à préparer un cours dédié à la mémoire de Wenjack à l’Université Trent que j’ai pour la première fois entendu, en tant que « colonisateur », son histoire tragique : il est mort de froid alors qu’il tentait de marcher les 600 km qui séparaient son école de sa communauté à Ogoki Post au nord de l’Ontario. C’est pourquoi il m’a semblé à propos, le 23 octobre dernier – date du 50e anniversaire de son décès – d’assister à un évènement bondé au Théâtre Wenjack de Trent pour la diffusion en direct par la chaîne CBC, de Secret Path, le nouveau projet multimédia de l’artiste Gord Downie traitant de l’histoire de Chanie Wenjack.

Comme beaucoup de gens, j’avais de grandes attentes envers l’album solo, le roman graphique et le court film d’animation que comprend ce projet. En tant qu’historien de l’éducation, dont certains membres de la famille doivent composer avec une mémoire encore bien vivante de leurs expériences des pensionnats, j’étais excité à l’idée que Downie utilise son statut et sa popularité afin d’attirer l’attention du public sur l’héritage des pensionnats autochtones du Canada. Après avoir pris connaissance du projet toutefois, je dois avouer partager les inquiétudes de l’écrivain Hayden King à propos de l’utilisation que fait Downie de Wenjack et de l’histoire des pensionnats autochtones afin d’offrir une vision étroite et colonialiste du processus de réconciliation. Dans ce compte-rendu, j’offre une analyse critique des forces et des limites du projet Secret Path afin de promouvoir un dialogue plus large autour des représentations populaires de l’histoire des pensionnats autochtones et de leur rôle dans la réconciliation.

Super-héro.ïnes africain.es de Marvel à Comic Republic : politiques internationales de décolonisation des images et imaginaires (1934 – 2016)*

Par Pierre Cras, docteur et chargé de cours en civilisation américaine et cinéma à l’Université Paris III – Sorbonne Nouvelle et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Les « African Avengers ».

Résumé

Qu’on se le dise : les super-héro.ïnes noir.es ont non seulement du livrer bataille à la fois contre des hordes de super-méchants machiavéliques, mais aussi contre des ennemis encore plus insidieusement glissés au cœur de leur quotidien comme le racisme, l’exclusion ou encore l’oppression systémique induite par des dynamiques coloniales et impérialistes. Qu’elles et qu’ils soient originaires du continent africain, de sa diaspora ou afro-descendant.es, les super-héro.ïnes en question se sont graduellement vu attribuer – en sus de leur qualité de bienfaiteurs de l’humanité – un statut de résistant.es dont le combat s’inscrit à l’aune des luttes sociales et culturelles du monde réel.

Mots clés

super-héros ; marvel ; comic cepublic ; décolonisation ; altérité ; wakanda ; Jide Martin ; Roye Okupe ; guardian prime ; avengers africains


Introduction

C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou a la casuistique des autres. L’heure de nous-mêmes a sonné.

Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956.

Lorsqu’il rédige la lettre de rupture à l’encontre du Parti Communiste Français (PCF), d’où est issue cette citation, le poète et homme politique martiniquais Aimé Césaire exprime sa volonté d’éloignement vis-à-vis d’une idéologie qu’il juge trop empreinte de « fraternalisme ». Ce dernier, empruntant à la fois au paternalisme et à la fraternité, porterait selon lui atteinte à une véritable politique de convergence des luttes qui aurait su combiner les revendications particulières des peuples colonisés et celles du Parti Communiste.

Cette revendication par la séparation d’Aimé Césaire s’inscrit dans un contexte international de Guerre froide et de décolonisation au sein duquel l’écho des velléités d’indépendance des pays/états colonisés est de plus en plus prégnant. Cette vague d’indépendances qui connaît son apogée durant la décennie 1960 possède non seulement un caractère politique, mais également culturel. L’indépendance prônée par Césaire et incarnée par l’aphorisme « l’heure de nous-mêmes a sonné » sied assurément à un certain nombre de disciplines artistiques et culturelles au sein desquelles les populations colonisées se réapproprient leur image et livrent au monde leur propre vision de leurs combats, de leur condition et de leur existence.

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