Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Une épidémie du contrôle

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Depuis que l’épidémie de Covid-19 est devenue une pandémie, tout le monde cherche dans le passé des points de comparaison aptes à éclairer ce présent inédit. Les historiens et les historiennes de la médecine et de la santé, dont on semble actuellement (re)découvrir l’existence, connaissent leur quart d’heure de gloire. Et les parallèles vont alors bon train. On entend ainsi régulièrement parler de la peste[1] qui ravagea à plusieurs reprises au cours des deux derniers millénaires le monde connu, du choléra[2] qui en 1832 mit à mal Paris autant que Montréal, ou de la grippe espagnole qui, à la fin de la Première Guerre mondiale, emporta un nombre inédit de vies[3]. Il est également, mais malheureusement plus rarement, question de la grippe de Hong Kong de 1969[4], de l’épidémie de VIH/sida[5] ou du SRAS de 2003[6]. Pourtant, et malgré les similitudes qui peuvent être ainsi exhumées, il semble bien que cette pandémie qui nous garde actuellement confiné.e.s soit proprement inédite; non en tant que rencontre entre l’humanité et un nouveau pathogène (cela arrive plus souvent qu’on ne le pense), mais plutôt parce cette rencontre intervient dans une époque nouvelle, originale à bien des égards.   

C’est la médecin, philosophe et historienne des sciences Anne-Marie Moulin qui m’a mis sur la piste dans une entrevue pour France Inter diffusée le 26 mars dernier[7]. Elle notait que cette pandémie était certainement la première à faire l’objet d’un comptage mondial régulier et d’une précision horlogère. Chaque jour, nous savons en effet à la victime près le nombre de morts, mais aussi de contaminé.e.s, dans chaque pays (du moins ceux qui peuvent effectuer ce comptage avec précision et qui se veulent également transparents). Et cette réalité est définitivement singulière quand on sait que le nombre de morts pour la grippe espagnole fut estimé entre 20 et 100 millions, entre 1 et 4 millions pour la grippe de Hong Kong de 1968[8], et que le VIH/Sida a, lui, tué entre 26 et 43 millions de personnes depuis son apparition au début des années 1980[9]. Ce chiffrement précis du nombre de cas – il y a à l’heure où j’écris ces mots 932 605 personnes atteintes dans le monde et 46 809 morts[10] – est la partie émergée d’une réalité nouvelle, propre à cette épidémie, et dont les effets se font sentir bien au-delà des seuls enjeux épidémiologiques : elle est la première pandémie des sociétés de contrôle.

Les sociétés de contrôle

La notion de «sociétés de contrôle» a été introduite en mai 1987 par le philosophe français Gilles Deleuze lors d’une conférence à la fondation Fémis, à Paris. Il entendait ainsi caractériser les transformations sociales que les sociétés industrialisées étaient en train de vivre : «Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui se définissent très différemment des disciplines, nous n’avons plus besoin, ou plutôt ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin ou n’auront plus besoin de milieu d’enfermement[11].» Aux sociétés disciplinaires organisées autour des institutions d’enfermement (usines, hôpitaux, écoles, prisons), que Michel Foucault avait décrites une décennie auparavant, succédaient ainsi des sociétés plus fluides, ne passant «évidemment plus par des milieux d’enfermement», mais par une série de dispositifs, souvent technologiques, de contrôle. Deleuze donnait alors l’exemple (assez prémonitoire au vu de la généralisation du télétravail que nous autres enseignant.e.s vivons actuellement) de l’école et de l’enseignement à distance (avec les moyens de l’époque) : «l’identité de l’école et de la profession dans la formation permanente, qui est notre avenir, ça n’impliquera plus forcément le regroupement d’écoliers dans un milieu d’enfermement. Heu…, ha…, ça pourra se faire tout à fait autrement, cela se fera par Minitel.» Avant de poursuivre avec l’exemple, plus obscur, de l’autoroute : «je dirai, par exemple, d’une autoroute, que là vous n’enfermez pas les gens, mais en faisant des autoroutes, vous multipliez des moyens de contrôle. Je ne dis pas que cela soit ça le but unique de l’autoroute {rires}, mais des gens peuvent tourner à l’infini et sans être du tout enfermés, tout en étant parfaitement contrôlés. C’est ça notre avenir.» Plus de murs donc, mais des lignes ouvertes sous constante surveillance. Telle semblait être la nouvelle réalité que Deleuze entendait décrire. 

Relations de genre dans le projet insurrectionnel colombien : le cas des combattantes des FARC-EP et du M-19

Par Frédérique Montreuil, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

Résumé : Cet article s’intéresse à l’expérience des combattantes au sein de la gauche insurrectionnelle colombienne à la fin du XXe siècle, et plus spécifiquement au sein de deux guérillas, les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) et le Mouvement du 19 avril (M-19). En s’interrogeant sur l’articulation des rapports de genre au sein de ces groupes, il met en lumière la tension entre les potentialités d’émancipation et la perpétuation de dynamiques de domination qui se déploient dans l’espace révolutionnaire.

Mots clés : Colombie; conflit armé; combattantes; Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP); Mouvement du 19 avril (M-19); genre


Des pourparlers de paix entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie – Armée du peuple (FARC-EP) se sont déroulés à La Havane, Cuba entre 2012 et 2016. Ces négociations se sont distinguées par la mise sur pied, en septembre 2014, d’une sous-commission chargée de s’occuper spécifiquement des questions de genre. Il s’agit d’une première mondiale dans le cadre de négociations entre un groupe armé et un État. L’accord final, signé le premier décembre 2016, reconnaît «que les femmes font face à davantage de barrières sociales et institutionnelles dans l’exercice de leur participation politique»[1]. Des dispositions sont ainsi prévues pour la réincorporation et la participation citoyenne des ex-combattantes[2]. L’inclusion d’une perspective de genre dans le processus de justice transitionnelle n’allait pas de soi: elle est le fruit d’un long combat, mené de front par des activistes féministes et organisations de femmes colombiennes. Dès les débuts des négociations, la coalition Mujeres por la Paz dénonçait l’absence de femmes dans le processus, et condamnait le filtre masculin d’analyse des questions de paix et de justice, critique matérialisée par le slogan «La paz sin mujeres ¡no va!»[3].

La participation des Colombiennes au conflit armé ne s’est pas confinée au militantisme pour la paix. Elles ont également pris les armes. Le recensement socioéconomique mené par l’Université Nationale de Colombie auprès d’ex-combattant-e-s, en 2017, révélait une proportion de 23% de femmes dans les effectifs totaux des FARC-EP, dont une proportion de 33% dans le corps guérillero armé[4].

Stratégie coloniale 101 : #ShutDownCanada face à l’histoire

Par Sarah Rotz, Daniel Rück et Sean Carleton*

Des Mohawks de Tyendinaga se tiennent près du chemin d efer durant une action près de Belleville, Ontario, Canada, le jeudi 13 février 2020. Photo : Brett Gundlock/Bloomberg.

Le 7 février dernier, des policiers militarisés de la gendarmerie royale du Canada ont arrêté et expulsé des défenseur.e.s des terres Wet’suwet’en de leurs territoires non cédés, déclenchant des manifestations et des blocus dans tout le pays. Avec une grande partie du trafic ferroviaire du pays au point mort et des navires de transport incapables de déplacer des marchandises, les gens constatent que la désobéissance civile pacifique peut contribuer au mouvement #ShutDownCanada.

Alors que les actions de solidarité se sont multipliées, les politicien.ne.s canadien.ne.s, peu importe l’allégeance, ont eu du mal à réagir. Le 14 février, le chef de l’opposition conservatrice, Andrew Scheer, a qualifié les barrages ferroviaires et les perturbations politiques d’« illégaux » et a déclaré que les défenseur.e.s des terres autochtones et leurs partisan.e.s devraient « vérifier leur privilège ». Si la déclaration de Scheer était mal informée et arrogante, elle était surtout prévisible. Ce genre de déclarations est classique dans les sociétés coloniales comme le Canada et fait partie d’un type de comportement proche de ce que l’intellectuel cherokee Daniel Heath Justice a nommé « Settlers With Opinions ».

Quand des mouvements comme Idle No More ou #ShutDownCanada font leur apparition, quand les Canadien.ne.s allochtones sont dérangé.e.s par les déclarations de nationalité et de souveraineté autochtones, les colons répondent souvent par ce qu’Eve Tuck et K. Wayne Yang appellent « moves to innocence », que l’on pourrait traduire par « déplacements vers l’innocence ». Tuck et Yang définissent les mouvements des colons vers l’innocence comme des « strategies to remove involvement in and culpability for systems of domination ». Ces « déplacements » ou ces « jeux » constituent un élément clé du guide de stratégie coloniale : les tactiques et les stratégies habituelles utilisées par les colons pour défendre le statu quo colonial. La violence et la coercition sont des éléments clés de ce guide; cependant, les colons utilisent également un certain nombre de manœuvres discursives pour maintenir les conditions matérielles du colonialisme. La connaissance et l’exhibition du guide de stratégie coloniale peut aider à contrer ces stratégies et à faire progresser la décolonisation. Nous offrons cette courte introduction au guide de stratégie coloniale en tant que colons et intellectuel.le.s militant.e.s.

Digressions sur la boxe, les fourrures et autres histoires politiques de Wendake

Par Jonathan Lainey, Musée canadien de l’histoire.[1]

Archives Conseil de la Nation huronne-wendat (ACNHW), fonds CNHW, PH-14-15.

Évocatrices et éloquentes, bien que muettes par leur nature même, les photographies anciennes sont autant des sources de souvenirs que des mines de renseignements de toutes sortes. Un visage, un détail, un décor, un paysage, tout peut être propice à l’interprétation et chaque élément représenté peut contribuer à une meilleure compréhension du passé, pour qui s’attarde à les faire parler. Comme elles sont riches en information, utiliser les photographies comme véritables sources de renseignements plutôt que comme simples agréments visuels d’un texte peut s’avérer fort profitable et tout autant intéressant. Au hasard des découvertes et des trouvailles, qu’elles errent au fond d’un tiroir ou qu’elles soient précieusement conservées dans un placard ou dans un centre d’archives, les photographies peuvent servir à illustrer un propos, à fournir une preuve légitime, ou bien tout simplement à servir de point de départ à une réflexion plus large et digressive.

Georges Lainé, boxeur ?!

Alors que je menais des recherches iconographiques aux archives de Wendake afin de compléter mon mémoire maitrise en histoire à l’Université Laval[2], j’ai aperçu une photographie ancienne qui a immédiatement capté mon attention. Et pour cause ! On y voit deux jeunes boxeurs amateurs s’affronter le temps d’une photographie dans le studio du photographe professionnel Alphonse Boivin de Loretteville. Ceux et celles qui me connaissent savent bien que je suis un mordu de boxe et de sports de combat en général.

« Les femmes influencent la politique » : le discours de femmes dans le débat sur la parité

Par Carol-Ann Rouillard et Ann-Julie DuRocher, Université du Québec à Trois-Rivières

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Sculpture « La Femme » à l’Assemblée nationale (Crédit photo : Ann-Julie Durocher)

Après avoir été longtemps laissé de côté par les groupes de femmes au Québec[1], l’enjeu de la représentation politique fait désormais l’objet de nombreuses discussions dans l’espace public[2]. À partir de l’étude de deux ouvrages publiés par des femmes, nous proposons de dresser un portrait de l’argumentaire mobilisé dans le discours des femmes au sujet de cet enjeu. Trois volets ont été étudiés : 1) les mesures suggérées pour augmenter le nombre de femmes en politique; 2) les arguments utilisés pour justifier les revendications; 3) les contre-arguments et les mythes que les auteures cherchent à déconstruire. Il en ressort un consensus sur la nécessité de pallier les obstacles systémiques, cause de la sous-représentation politique des femmes.

Mots-clés : Représentation politique; parité; femmes; égalité; politique; discours; quotas

Introduction[3]

Cet article étudie une partie de la contribution de Québécoises au débat portant sur la sous-représentation des femmes en politique. Longtemps absente des doléances du mouvement féministe québécois[4], la représentation politique fait davantage l’objet de discussions et de revendications de la part des femmes elles-mêmes[5] en plus d’être abordée davantage au sein de l’espace public[6]. Le contenu des échanges au sujet de la représentation politique des Québécoises demeure malgré tout peu étudié. Ce texte présente un portrait du discours porté par des femmes qui réclament une meilleure place au sein des institutions politiques à partir des ouvrages Femmes et pouvoir : les changements nécessaires de Pascale Navarro et Manifeste des femmes : pour passer de la colère au pouvoir, rédigé par Le Collectif pour l’égalité des femmes. L’étude de ces deux publications, portant exclusivement ou partiellement sur la parité femmes-hommes en politique, permet de mieux connaitre les arguments évoqués, les solutions proposées et les mythes et contre-arguments qu’elles cherchent à déboulonner. L’objectif est d’établir des pistes pour une analyse argumentative plus globale du discours porté par les femmes au sujet de l’enjeu de la représentation politique. 

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