Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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La « Grande noirceur » catholique et duplessiste au Québec : entre mémoire et histoire.Note critique sur l’ouvrage L’Église et la politique québécoise, de Taschereau à Duplessis d’Alexandre Dumas

Par Jean-Philippe Bernard, étudiant au doctorat à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

L’Église et la politique québécoise, de Taschereau à Duplessis est le second ouvrage publié par l’historien Alexandre Dumas. Tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2016 à l’Université McGill, il paraît dans la prestigieuse série des Études d’histoire du Québec (Studies on the history of Quebec) chez McGill-Queen’s University Press. Soulignons, par ailleurs, que sa publication, en offrant de nouvelles perspectives sur les relations entre la religion et la partisanerie politique dans l’histoire du Québec, s’insère à merveille dans les houleux débats entourant la loi 21 et la question de la laïcité de l’État.

Le titre de l’ouvrage est à cet effet fort bien choisi : ce sont bien les rapports de l’Église à « la » politique dont on parle, et non des rapports de l’Église à l’État ou «au» politique, pris plus largement. L’Église et la politique québécoise explore donc les liens qu’entretiennent l’épiscopat et le clergé avec les députés, les candidats électoraux, les partis politiques, etc., des libéraux de Taschereau aux unionistes de Duplessis. La présence, pourtant importante, des institutions religieuses au sein des différents organes de l’État québécois (santé et services sociaux, éducation, colonisation, agriculture, etc.), de même que leur influence sur l’orientation des politiques, est un aspect qui est peu abordé par l’auteur[1].

Cela étant dit, on s’abstiendra d’insister sur les absences de l’ouvrage pour s’intéresser à ce qu’il contient. À cette fin, plutôt qu’un résumé chapitre par chapitre, j’ai privilégié une recension qui présente et analyse trois des nombreuses thèses soutenues tout au long des dix chapitres du livre. Deux d’entre elles concernent l’Église et ses représentations au sein d’une certaine mémoire collective, alors que la troisième s’intéresse à Maurice Duplessis et à ses relations avec l’institution religieuse.

Des poussières et des femmes : Santé, militantisme et rapports de genre lors de la grève de Thetford Mines (1975)

Par Sandrine Labelle, Université du Québec à Montréal

Le 18 mars 1975, 3000 travailleurs des mines d’amiante de la région de Thedford Mines déclenchent une grève. Les enjeux principaux du conflit sont les risques environnementaux et sanitaires que pose l’exposition à la poussière d’amiante pour les travailleurs. Cette grève est marquée par l’importante mobilisation des épouses de mineurs. Elles s’organisent notamment à travers le Comité des femmes d’appui aux mineurs (CFAM). L’analyse des activités du CFAM permet de mieux comprendre la manière dont ces militantes politisent leur expérience en tant que femmes d’ouvrier au cours de cette lutte. Cet article met en lumière les préoccupations propres à ces femmes d’ouvriers et vise à cerner les motifs qui les amènent à se mobiliser. Il souhaite également valoriser le travail de ces femmes qui, par leur militantisme, réinterprètent le sens de leur identité féminine et ouvrière. Ainsi, elles se positionnent comme des actrices clés de leur communauté.

Mots-clés : Thetford Mines; militantisme féminin; grève; femmes; mines; amiante; santé; rapports de genre; familles ouvrières

« Sauvage », « esclave » et « Nègres blancs d’Amérique » : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

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Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti Pris sort en même temps que Nègres blancs d'Amérique.

Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti pris sort en même temps que Nègres blancs d’Amérique.

Ce texte est la transcription d’une communication présentée le 21 mars 2019, dans le cadre du colloque Maintaining Post-Colonial (Dis)Order à l’Université McGill, organisé par le Collectif interdisciplinaire de recherche sur les identités collectives (CIRIC).

« Aucun peuple n’a le monopole de la souffrance! Bien des blancs se sont fait exploiter et se font encore exploiter! Parlez-en à mes grands-parents qui ont défriché une terre de plusieurs acres à la pelle et à la chaine dans un rang misérable du fond de la Beauce. Sentaient-ils le ‘privilège blanc’? Je ne crois pas. »

« Sachez qu’avant la Révolution Tranquille, les Canadiens français étaient considérés par le pouvoir anglophone comme de vulgaires ‘porteurs d’eau’. Je vous suggère comme lecture, un classique québécois : Nègres blancs d’Amérique. Vous allez peut-être prendre conscience que vous n’avez pas été les seuls exploités de l’histoire… On pourra alors parler des stigmates que nous portons nous aussi, les Québécois. »

Voilà des extraits de l’un des messages les plus polis que j’ai reçus durant les semaines qui ont suivi l’annulation, par le Festival de jazz de Montréal, des représentations du spectacle SLAV de Betty Bonifassi et Robert Lepage. Celui-ci m’a particulièrement marqué. D’abord, accessoirement, parce qu’il est somme toute non-violent dans son ton, même plutôt pédagogique dans son intention, étrangement. Mais, ensuite, surtout parce qu’il met en scène de manière particulièrement juste, concise et efficace deux éléments qui m’apparaissent incontournables pour penser les présents et les futurs des sociétés euro-américaines (ou dans les sociétés euro-américaines) de façon générale, et au Québec de manière probablement encore plus précise et pressante.

Deux éléments, donc. D’une part, la façon dont interagissent différentes relations et figures onto-politiques[1] racialisées, ou si on veut différentes figures d’une mythologie raciale, dans le présent politique du Québec – par exemple quand il est question de « défrichage », dont l’usage discursif présuppose et entretient la substitution et la fossilisation de toute existence autochtone, ou encore de « nègres » blancs, dont la mobilisation permet d’imager l’extériorité d’une pleine humanité. Plus précisément, ces extraits illustrent la manière dont l’auto-compréhension franco-québécoise émerge, existe et se reconduit par la mise en dialogue de deux figures : celle du « sauvage » comme quelque chose de passé, donc de pré- ou ante-ontologique, et celle de l’« esclave », du « nègre » comme la négation de l’existence et de la liberté, donc comme une figure anti-ontologique qui peut être mobilisée métaphoriquement, sans égards à l’existence réelle de personnes et communautés noires. Ce premier élément, donc, le jeu entre ces figures onto-politiques, ces différentes manières intéressées et contextuelles de racialiser les formes d’existence. Et d’autre part, un second élément, à savoir que le message cité en introduction identifie aussi très habilement l’endroit où intervient le fameux texte de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, dans cette structuration. Deux points que j’aimerais aborder pour essayer de suggérer, de façon assez exploratoire, certaines implications, certaines urgences et finalement certains débuts d’hypothèses pour déplier quelques dynamiques contemporaines à la lumière de l’usage de ces positions relationnelles racialisées dans (ou pour) l’affirmation franco-québécoise.

Je vais dans un premier temps revenir brièvement sur les phénomènes et processus historiques et structurels à partir desquels émergent et se solidifient les positions onto-politiques relationnelles autochtones et noires dans et face à la société coloniale blanche, c’est-à-dire la colonisation d’occupation et l’esclavage transatlantique. J’envisagerai ensuite Nègres blancs d’Amérique comme un moment pivot, un moment clé qui laisse place à un montage vraiment particulier et particulièrement tenace, dans le contexte québécois, de la mobilisation du « sauvage » passé et de l’« esclave » non-libre, du « nègre » à l’extérieur de l’existence.

L’éternel retour de l’asile. De l’importance de l’histoire pour l’avenir de la prise en charge de la santé mentale*

(Crédit : Raymond Depardon, San Clemente, 1979)

Par Alexandre Klein, Université Laval

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La psychiatrie québécoise est en crise. Les articles se multiplient en effet depuis plusieurs mois pour dénoncer la dégradation des conditions de prise en charge des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. En février 2018, les infirmières de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec s’inquiétaient déjà de l’absence désormais actée des psychiatres le soir, la nuit et les fins de semaine. Le directeur professionnel indiquait alors que l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, qui pouvait offrir des soins spécialisés en cas d’urgence, n’était qu’à cinq minutes[1].  Pourtant, en juin de l’année précédente, on avait appris qu’avant fin décembre 2018, les 35 lits réservés à la psychiatrie dans cet établissement allaient être fermés[2] ; seule l’urgence resterait accessible jusqu’en 2023. Le 18 octobre 2018, c’est la fin de la psychiatrie à l’Hôpital du Saint-Sacrement qui était confirmée[3], les patients.tes étant progressivement réorientés.ées vers les urgences du CHUL ou de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus. À Sherbrooke, le manque de personnel formé et compétent faisait craindre, en avril dernier, aux employés.ées du département de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu pour leur sécurité, notamment face au débordement des urgences psychiatriques[4]. À Montréal enfin, c’est l’Institut Pinel qui a fait récemment face à une restructuration impliquant la suppression de 37 postes de sociothérapeuthes[5], simplement remplacés par des agents d’intervention. Ainsi, partout à travers la province, la crise est palpable et les psychiatres sont donc nombreux.ses à se mobiliser pour dénoncer « une psychiatrie sans vision et sans leadership[6] », « parent pauvre de la médecine[7] » ou même le pur et simple « retour de l’asile[8] ». Or, dans les différents textes d’opinion parus au cours de ces derniers mois, une même référence, constamment répétée, attire l’attention de l’historien.ne : il s’agit du rapport Bédard et de l’engagement au début des années 1960 d’une politique de désinstitutionnalisation psychiatrique. Ces deux évènements concomitants y apparaissent en effet souvent comme une sorte d’âge d’or, un moment de grâce dont il conviendrait de retrouver les principes directeurs et les valeurs sous-jacentes. C’est cette apparente nostalgie pour une période qui fut qualifiée de « révolution tranquille au chapitre de la psychiatrie » que je souhaite interroger dans cet article afin d’en montrer tant les enjeux historiographiques complexes que les limites théoriques et pratiques importantes.

« Les femmes influencent la politique » : le discours de femmes dans le débat sur la parité

Par Carol-Ann Rouillard et Ann-Julie DuRocher, Université du Québec à Trois-Rivières

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Sculpture « La Femme » à l’Assemblée nationale (Crédit photo : Ann-Julie Durocher)

Après avoir été longtemps laissé de côté par les groupes de femmes au Québec[1], l’enjeu de la représentation politique fait désormais l’objet de nombreuses discussions dans l’espace public[2]. À partir de l’étude de deux ouvrages publiés par des femmes, nous proposons de dresser un portrait de l’argumentaire mobilisé dans le discours des femmes au sujet de cet enjeu. Trois volets ont été étudiés : 1) les mesures suggérées pour augmenter le nombre de femmes en politique; 2) les arguments utilisés pour justifier les revendications; 3) les contre-arguments et les mythes que les auteures cherchent à déconstruire. Il en ressort un consensus sur la nécessité de pallier les obstacles systémiques, cause de la sous-représentation politique des femmes.

Mots-clés : Représentation politique; parité; femmes; égalité; politique; discours; quotas

Introduction[3]

Cet article étudie une partie de la contribution de Québécoises au débat portant sur la sous-représentation des femmes en politique. Longtemps absente des doléances du mouvement féministe québécois[4], la représentation politique fait davantage l’objet de discussions et de revendications de la part des femmes elles-mêmes[5] en plus d’être abordée davantage au sein de l’espace public[6]. Le contenu des échanges au sujet de la représentation politique des Québécoises demeure malgré tout peu étudié. Ce texte présente un portrait du discours porté par des femmes qui réclament une meilleure place au sein des institutions politiques à partir des ouvrages Femmes et pouvoir : les changements nécessaires de Pascale Navarro et Manifeste des femmes : pour passer de la colère au pouvoir, rédigé par Le Collectif pour l’égalité des femmes. L’étude de ces deux publications, portant exclusivement ou partiellement sur la parité femmes-hommes en politique, permet de mieux connaitre les arguments évoqués, les solutions proposées et les mythes et contre-arguments qu’elles cherchent à déboulonner. L’objectif est d’établir des pistes pour une analyse argumentative plus globale du discours porté par les femmes au sujet de l’enjeu de la représentation politique. 

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