Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Le traité de cession : les origines historiques d’un instrument de dépossession britannique

Par Allan Greer, professeur au département d’histoire de l’Université McGill

Ce texte a d’abord paru en anglais sur le site ActiveHistory.

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La signature du traité 1 à Lower Fort Garry, 1871. (Source: Archives du Manitoba)

Le passage crucial de chaque « traité numéroté » rédigé et signé dans les Prairies stipule que les signataires autochtones « cede, release, surrender, and yield up to the Government of Canada for Her Majesty the Queen » la région désignée[1]. Si le langage utilisé ressemble un peu à celui d’une transaction immobilière, les traités conclus plus tôt dans le sud de l’Ontario avaient un ton encore plus commercial. Le traité « Head of the Lake » de 1806, signé par dix des « principaux chefs » ayant reçu chacun cinq shillings, reconnaît qu’ils « have bargained, and sold, and by these presents do, and each of them doth bargain and sell unto His said Majesty » un terrain de 85 000 acres. L’image qui ressort de ces accords est toutefois fondamentalement faussée, même en mettant de côté le fait que les fausses déclarations étaient communes et que le gouvernement s’acquittait rarement des obligations dues selon les traités. Comme plusieurs commentateurs autochtones l’ont déjà soulevé, les peuples autochtones ne voyaient pas les terres comme une commodité monnayable ; leurs langues n’avaient même pas de mot pour transmettre le sens de « céder » ou « vendre » le territoire. Les traités écrits ne pouvaient donc pas reproduire fidèlement les accords verbaux négociés. Citant leurs traditions orales, les Nêhiyawak/Cris des Plaines et d’autres Premières Nations insistent sur le fait que leurs terres n’ont jamais été cédées[2]. Ce n’est pas là un simple malentendu, mais deux positions irréconciliables : les représentants du gouvernement ont acquis un territoire que leurs homologues autochtones n’étaient pas en train de céder.

Les nations autochtones ont d’anciennes traditions de maintien de paix développées par leurs ancêtres bien avant l’arrivée des Européens, traditions qui permettent de construire et d’entretenir des relations avec différents peuples dont, éventuellement, les colonisateurs. Le mot anglais « treaty » — qui semble supposer un seul accord, conclu à un seul moment, mais pour une durée illimitée — est sûrement une traduction inadéquate pour un terme autochtone tel que le mot anishinaabemowin « Gdoo-naaganinaa ». Ce dernier, comme l’explique Leanne Simpson, utilise la métaphore de « notre plat » pour désigner un territoire partagé entre une ou plusieurs nations et pour suggérer une myriade d’attitudes et de pratiques qui permettent de faire perdurer des bonnes relations entre les parties[3]. Il me semble toutefois (merci aux experts autochtones de me corriger au besoin) que ces ententes n’ont jamais concerné la cession d’un territoire. De même, quand les Autochtones se sont assis pour la première fois avec colons et fonctionnaires pour établir la paix et la coexistence, leurs discussions se concentraient sur la traite, sur des visites mutuelles et sur la mise en place d’une culture d’amitié et de connexions familiales étendues. Je ne peux penser à un seul exemple où ils ont songé à renoncer à leurs terres.

Recension de Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme, de Françoise Vergès

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat à l’Université du Québec à Montréal et assistante de recherche au Groupe de recherche Histoire, femmes, genre, et migrations

Françoise Vergès, Le ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminismes, Paris, Albin Michel, 2017, 229 p.

Les 12 et 13 juin 2017, neufs chefs d’État africains étaient réunis à Berlin à l’occasion de la Conférence Partenariat G20 Afrique, investir dans un avenir commun organisée par la chancelière allemande Angela Merkel en vue du G20. De nombreux enjeux concernant l’Afrique étaient au programme. Plus précisément, les membres du G20 disaient souhaiter l’établissement d’un partenariat étroit avec les États du continent africain et adopter un plan de développement – fortement axé sur la croissance économique et encourageant les investissements privés – qualifié par plusieurs de « Plan Marshall pour l’Afrique ». Le 8 juillet, lors de sa dernière conférence de presse au G20, le président français, Emmanuel Macron, soulignait qu’au matin d’importantes discussions concernant le continent africain s’étaient tenues, et félicitait les engagements pris par les représentants.es des pays membres du G20 en matière de développement. Rebondissant sur ces propos lors de la période de questions de cette conférence de presse, le journaliste ivoirien Philippe Kouhon, faisant référence aux milliards investis par l’Europe dans le plan Marshall, adopté soixante-dix ans plus tôt, lui demandait : « concrètement combien les pays du G20 sont prêts à mettre dans l’enveloppe pour sauver l’Afrique, et quelle sera la contribution de la France? » La réponse du président français, par ses caractères colonialiste, sexiste et raciste, a vivement fait réagir : « Le plan Marshall c’était un plan de reconstruction, matériel, dans des pays qui avaient leur équilibre, leur frontière, leur stabilité, le défi de l’Afrique, il est totalement différent, il est beaucoup plus profond, il est civilisationnel. » À cette affirmation, qui fait échos aux discours ayant légitimé la conquête coloniale de l’Afrique par la France, Macron ajoutait que la réalisation d’un tel plan nécessitait « une transition démographique réussie », puisque« quand des pays ont encore aujourd’hui 7 à 8 enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien. » En résumé, le chef de l’État français, formulant un discours qui instrumentalise le corps des femmes africaines, affirmait que les problèmes de développement résultaient d’une surpopulation due à un taux de natalité trop élevé, et faisait complètement abstraction de la domination coloniale passée et présente comme possible cause du « sous-développement ».

Réflexions sur la seconde édition du livre « A National Crime : The Canadian Government and the Residential School System, 1879-1986 » de John S. Milloy

Par Andrea Eidinger, Ph.D., University of British Columbia et rédactrice de Unwritten Histories

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Traduction : Catherine Larochelle et Mathieu Arsenault, HistoireEnagagée.ca

L’autrice remercie Maddie Knickerbocker, Leah Wiener, Sean Carleton, Stephanie Pettigrew et, surtout, Melissa Shaw, pour leur aide. Un merci tout spécial à Ariel Gordon des Presses de l’Université du Manitoba de m’avoir offert l’opportunité de produire ce compte-rendu.


Il y a quelques mois, lorsque les Presses de l’Université du Manitoba m’ont demandé de faire une recension de la nouvelle édition du livre de John S. Milloy, A National Crime : The Canadian Government and the Residential School System, 1879 to 1986, j’ai d’abord hésité. Non seulement je ne suis pas spécialiste de ce domaine, mais je me demandais s’il était vraiment nécessaire d’avoir un énième compte-rendu par une historienne non-Autochtone d’un livre sur l’histoire autochtone du Canada écrit par un historien non-Autochtone. Cette question n’est pas résolue, mais à la lecture du livre, il m’est tout de même venu plusieurs réflexions que je voudrais partager.

Petite mise en garde. Ceci n’est pas un compte-rendu traditionnel. Quoique j’ai littéralement écrit un guide sur la façon de rédiger des comptes-rendus, il m’est apparu plus juste d’offrir les réflexions et questionnements qui me sont venus à la lecture de ce livre qui a d’ailleurs déjà fait l’objet de plusieurs recensions.

Publié à l’origine en 1999, A National Crime a été l’une des premières études approfondies sur le système canadien des pensionnats autochtones et sur le rôle joué par le gouvernement canadien dans l’établissement et la gestion de ces pensionnats des années 1880 aux années 1980[i]. Le livre est basé presque exclusivement sur l’analyse historique des archives gouvernementales et religieuses. Milloy a utilisé les archives de Bibliothèque et Archives Canada (alors les Archives nationales du Canada), celles des Églises presbytériennes, anglicanes et unies, la collection Deschâtelets des Oblats de Marie-Immaculée ainsi qu’une grande variété de plus petits centres d’archives privées disséminées partout au pays. Parmi les documents que l’auteur a consultés se trouvent les dossiers du Département des Affaires indiennes qui étaient inaccessibles au grand public à l’époque (et je crois que c’est toujours le cas). L’accès à ces sources a été facilité par le fait que Milloy a travaillé pour le compte de la Commission royale sur les peuples autochtones (CRPA), malgré qu’il était à l’époque historien et professeur. Le livre est issu des recherches qu’il a menées dans le cadre de la CRPA.

Confronter « Secret Path » et l’héritage des pensionnats autochtones

Par Sean Carleton, boursier postdoctoral (CRSH et Honorary Grant Notley Memorial Postdoctoral Fellow) au département d’histoire et d’études classiques de l’Université de l’Alberta[1]

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Le projet Secret Path (2016), de Gord Downie.

Bien qu’ayant grandi à proximité du pensionnat autochtone de St. Paul à Vancouver-Nord, je n’avais jamais entendu parler des pensionnats autochtones. Je ne savais rien de Chanie Wenjack – nommé à tort « Charlie » par ses professeurs –, un jeune Anishinaabe de 12 ans qui s’est enfui du pensionnat Cecilia Jeffrey de Kenora, en Ontario, au mois d’octobre 1966. Ce n’est qu’après avoir déménagé en Ontario et après avoir commencé à préparer un cours dédié à la mémoire de Wenjack à l’Université Trent que j’ai pour la première fois entendu, en tant que « colonisateur », son histoire tragique : il est mort de froid alors qu’il tentait de marcher les 600 km qui séparaient son école de sa communauté à Ogoki Post au nord de l’Ontario. C’est pourquoi il m’a semblé à propos, le 23 octobre dernier – date du 50e anniversaire de son décès – d’assister à un évènement bondé au Théâtre Wenjack de Trent pour la diffusion en direct par la chaîne CBC, de Secret Path, le nouveau projet multimédia de l’artiste Gord Downie traitant de l’histoire de Chanie Wenjack.

Comme beaucoup de gens, j’avais de grandes attentes envers l’album solo, le roman graphique et le court film d’animation que comprend ce projet. En tant qu’historien de l’éducation, dont certains membres de la famille doivent composer avec une mémoire encore bien vivante de leurs expériences des pensionnats, j’étais excité à l’idée que Downie utilise son statut et sa popularité afin d’attirer l’attention du public sur l’héritage des pensionnats autochtones du Canada. Après avoir pris connaissance du projet toutefois, je dois avouer partager les inquiétudes de l’écrivain Hayden King à propos de l’utilisation que fait Downie de Wenjack et de l’histoire des pensionnats autochtones afin d’offrir une vision étroite et colonialiste du processus de réconciliation. Dans ce compte-rendu, j’offre une analyse critique des forces et des limites du projet Secret Path afin de promouvoir un dialogue plus large autour des représentations populaires de l’histoire des pensionnats autochtones et de leur rôle dans la réconciliation.

L’accouchement : une histoire nécessaire

Par Andrée Rivard, chargée de cours à l’Université du Québec à Trois-Rivières et chercheuse associée à la Chaire Claire-Bonenfant – Femmes, Savoirs, Sociétés[1]

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Accouchements et maternité, photographies d'Antoine Desilets (entre 1951-1997). BAnQ, Cote : P697,S1,SS1,SSS12,D1.

Photographie tirée d’une série portant sur les accouchements et la maternité. Fonds Antoine-Désilets (entre 1951-1997), BAnQ, Cote : P697,S1,SS1,SSS12,D1.

Durant les années 1970 et 1980, la propriété du corps a été une préoccupation centrale chez les féministes. Si l’accès à la contraception et à l’avortement a été son plus grand symbole, l’accouchement, qui participe à une même réalité corporelle et reproductive, a également fait partie des luttes. À l’instar d’autres Nord-Américaines inspirées par le mouvement pour la santé des femmes, des Québécoises ont voulu se « réapproprier » leurs enfantements[2]. Des femmes et des groupes de femmes ont publiquement révélé leurs mécontentements concernant l’extrême difficulté d’avoir des accouchements naturels dans les hôpitaux (où est imposée une panoplie de soins, de médicaments et d’interventions), l’absence de choix quant au lieu (l’hôpital étant pratiquement le seul) et au professionnel qui en aura la « responsabilité » (les médecins détenant un monopole sur les soins obstétricaux), le manque de respect des intervenant.es quant à leurs décisions et leur faible influence dans le système de santé.

En 1999, l’intégration des sages-femmes dans le réseau de la santé, après quatre années d’expérimentation dans des projets-pilotes, et la mise sur pied d’un programme universitaire menant à l’obtention d’un permis de pratique ont été la plus grande réussite du mouvement pour l’humanisation de la naissance[3]. Pour les femmes en santé, les sages-femmes représentaient une alternative au modèle généralisé puisqu’elles offraient un accompagnement démédicalisé permettant d’avoir un accouchement naturel dans le lieu de leur choix (maison de naissance, domicile, hôpital). Les militantes attendaient qu’elles mettent en œuvre les principes féministes en santé, notamment en ayant une relation égalitaire avec leurs clientes et en plaçant l’empowerment au cœur de la démarche d’accompagnement[4]. Ce gain – obtenu à l’arraché au terme d’une longue et difficile lutte avec la gent médicale et leurs allié.es au sein de l’appareil étatique – étant affaire du passé, les femmes n’auraient eu qu’à profiter de l’heureux moment! Dans ces conditions renouvelées, presque parfaites dirait-on, pourquoi sentir le besoin d’y revenir? Un tel passé dont on semble si bien connaître les tenants et aboutissants à cause de sa proximité peut-il être objet d’histoire? Devrait-on pour l’instant se contenter des connaissances éparses (où se mélangent fiction, réalité et mythe) à notre portée? Dans ce texte, je ferai valoir la pertinence d’investiguer l’histoire de l’accouchement pour participer aux débats actuels et j’émettrai quelques hypothèses sur les facteurs explicatifs du faible intérêt pour l’histoire de l’accouchement, en espérant que cette mise au jour permette de surpasser les blocages.

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