Colloque Femmes d’histoire & Histoire de femmes: Montréal, 7 et 8 novembre 2025

Publié le 16 décembre 2025

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Marcheterre-Pina, A. et Gosselin, Ã. (2025). Colloque Femmes d'histoire & Histoire de femmes: Montréal, 7 et 8 novembre 2025. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13658

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Marcheterre-Pina Ariane et Éloïse Gosselin. "Colloque Femmes d'histoire & Histoire de femmes: Montréal, 7 et 8 novembre 2025." Histoire Engagée, 2025. https://histoireengagee.ca/?p=13658.

Les 7, 8 et 15 novembre 2025 s’est tenu le colloque Femmes d’histoire & Histoire de femmes, organisé par le comité Mémoire des femmes de la Fédération Histoire Québec. Fidèle à sa mission de mémoire collective, l’organisme plaçait au cœur de l’événement un thème central : reconnaître la place des femmes dans l’histoire québécoise par une meilleure compréhension de leurs rôles et contributions, ainsi que réfléchir aux moyens concrets pour y parvenir. L’objectif était de croiser les regards, de mettre en lumière des parcours oubliés et d’enrichir la connaissance collective par de nouveaux récits et de nouvelles méthodes. Le colloque s’est articulé en trois journées : le 7 novembre, à l’Université de Montréal, ouvert par une promenade guidée portant sur les pionnières de Côte-des-Neiges et suivi d’une table ronde sur la diffusion de l’histoire des femmes ; le 8 novembre, au Musée des Hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Montréal, structuré autour de trois blocs de présentations ; et le 15 novembre, au Pôle culturel des Ursulines à Québec, également divisé en trois blocs de communications. En somme, les trois journées du colloque ont rassemblé près de 30 conférencières et conférenciers.

Dans cette première partie, Éloïse Gosselin et Ariane Marcheterre-Pina reviennent sur la portion montréalaise de ce colloque.

Journée du 7 novembre 2025

La table ronde du 7 novembre, faisant suite à la visite guidée, a réuni Marie-Hélène Brunet, Bénédict Nguiagain-Launière, Valérie Deschamps et Joëlle Thérien. La discussion avait pour thème la discipline historique et la diffusion de l’histoire des femmes. L’activité a ainsi permis d’aborder les défis, de même que les opportunités en la matière au Québec.

La première communication a été livrée par Marie-Hélène Brunet, professeure agrégée en didactique à la faculté d’éducation à l’Université d’Ottawa. Après une présentation de son propre parcours l’ayant conduit vers la discipline historique et son enseignement, elle a souligné les enjeux concernant la représentation des femmes dans les manuels scolaires québécois. Brunet en a dénoncé le faible pourcentage de femmes présentes, les récits androcentrés, de même que les tangentes narratives dominantes qui font entrer les femmes dans les récits historiques par des voies «contributoires» et «annexées». La professeure a également fait référence à l’étude du chercheur et psychologue américain Samuel Wineburg[1] pour exprimer l’idée que plus l’histoire est enseignée, moins les femmes y apparaissent. Son expérience en tant qu’enseignante au secondaire lui a permis de prendre acte de l’absence de repères des élèves concernant l’histoire des femmes, révélatrice de la faible présence de ces dernières dans les récits dominants.

Bénédict Nguiagain-Launière, historienne, sociologue et chercheuse associée à l’Observatoire des communautés noires du Québec, a ensuite présenté la communication «Histoire des communautés (et femmes) noires au Canada : silence, effacement et réappropriation». Son intervention a exploré les mécanismes d’invisibilisation[2] des personnes noires dans les récits dominants, et plus particulièrement des femmes. La chercheuse a également abordé les stratégies de justice mémorielle mises en place par les communautés noires au Canada qui visent à pallier ces logiques d’effacement. Dénonçant cette invisibilisation persistante à laquelle elles font face, Nguiagain-Launière a affirmé la nécessité de penser au-delà de l’intégration des femmes noires dans les récits officiels. C’est plutôt la réécriture de ces récits collectifs qui semble indispensable à une réelle mise en valeur et compréhension de l’histoire des femmes noires au Canada.

Valérie Deschamps, professionnelle en matrimoine et conteuse, a offert une description de son projet Team Madame, un spectacle de contes féministes, qui a également comme extension un balado portant le même nom. Dans le cadre de sa présentation, Deschamps a présenté les avantages de la médiation historique ludique et interactive, ainsi qu’esquissé les possibilités qu’ouvre une approche créative au travail historien. Une telle démarche permet aux femmes d’être autrices de leurs propres histoires en habitant des espaces où elles peuvent s’accorder un pouvoir décisionnel. Alors que, pour elle, cette approche se met en pratique par la création et/ou la représentation de personnages historiques féminins spécifiques, Deschamps a fait valoir l’effet de résonance qui en découle ; évoquer une femme renvoie, par défaut, à l’expérience de plusieurs.

La dernière intervenante de la table ronde, Joëlle Thérien, a fourni des exemples inspirants montrant le succès d’initiatives visant à valoriser l’histoire des femmes, notamment à Saint-Calixte, Odanak et Gatineau. Détentrice d’un baccalauréat et d’une maîtrise en histoire appliquée, de même que membre du comité Mémoire des femmes de la Fédération Histoire Québec, Thérien a abordé de façon plus précise la sous-représentation des femmes dans la diversité toponymique au Québec. Elle a ainsi procédé à la présentation de sa démarche dans le secteur toponymique québécois, en mettant en lumière le rôle crucial de ce secteur pour la représentation de l’histoire des femmes dans l’espace urbain. Thérien a insisté sur l’importance de saisir toutes les opportunités pour parler/faire l’histoire des femmes au Québec, en se munissant entre autres de lunettes ADS et ADS+[3] comme outils d’analyse historique. Les exemples soulevés ont illustré les obstacles et les réussites d’initiatives citoyennes et communautaires qui ont permis à des figures historiques féminines de s’inscrire dans le paysage urbain, tout en démontrant comment la participation citoyenne offre un réel pouvoir décisionnel dans les choix toponymiques.

Journée du 8 novembre 2025

Bloc 1 : Actrices de la santé

La journée du 8 novembre, à la Cité des Hospitalières, a débuté par un mot de Louise Harel, présidente d’honneur, de même que du président de la Fédération Histoire Québec, Jean-Louis Vallée. Harel a donné le coup d’envoi en abordant le spectre d’effacement de l’univers féminin, en soulignant la propension problématique et toujours tenace d’accepter que des femmes d’exception aient leur place dans les récits historiques dominants. C’est d’ailleurs l’univers féminin, habité par une pluralité d’expériences féminines, qui n’est pas reconnu, selon Harel.

Le premier bloc, «Actrices de la santé», s’est amorcé avec la communication «Au cœur de l’École des infirmières de l’Hôtel-Dieu de Montréal» présentée par Charlotte Moreau de la Fuente. Cette dernière est adjointe à la direction et responsable de la programmation culturelle et éducative du Musée des Hospitalières. Elle a offert un coup d’œil historique sur la naissance de la profession infirmière. Moreau a ensuite axé son propos autour de l’École des gardes-malades, de sa fondation par les Hospitalières de l’Hôtel-Dieu en 1901 jusqu’à sa fermeture en 1967, en illustrant notamment les obstacles surmontés par les jeunes femmes ayant suivi la formation d’infirmière et par celles qui ont œuvré pour la reconnaissance officielle de la profession.

«La profession de sage-femme au Québec (1975-2000), une histoire exceptionnelle» est l’intitulé de la communication de Cassandra Smith. La directrice générale de Patrimoine et Histoire Terrebonne a aussi présenté un survol du métier, du régime français jusqu’au début du 21e siècle. Retraçant les facteurs ayant conduit à la quasi-disparition de la profession sous le régime britannique, Smith a mis en lumière les mouvements sociaux (notamment féministes, d’auto-santé et grassroots) qui ont créé une conjoncture favorable à l’exercice de pressions sur l’État. L’autonomie d’apprentissage des sages-femmes, leur militantisme à l’échelle internationale et leur lutte pour la légalisation de leur pratique face à l’opposition gouvernementale et du corps médical québécois ont constitué le socle de la présentation.

Ce premier bloc s’est conclu avec Alexandre Klein. Lors de son intervention intitulée «Charlotte, Bernadette, Rachel et toutes les autres. L’histoire des infirmières psychiatriques au Québec (1919-1964) et ses défis», le professeur auxiliaire à l’École des sciences infirmières de l’Université d’Ottawa a adopté une approche par étude de cas, en présentant les portraits et parcours de Charlotte Tassé, Bernadette Lépine et Rachel Gagnon, trois figures pionnières dans le milieu psychiatrique, et en mettant en évidence leur effacement dans l’histoire de la psychiatrie au Québec. Klein a d’autant plus souligné l’importance de se questionner sur les archives permettant de trouver les voix et les parcours des femmes (pouvant résonner avec ceux de Charlotte, Rachel et Bernadette), qui favorisent la mise en place des histoires non-héroïsantes et ainsi de s’éloigner des biais cantonnant les femmes à des places périphériques dans l’histoire.   

Bloc 2 : Revisiter l’histoire des femmes

Le deuxième bloc de présentations, intitulé «Revisiter l’histoire des femmes» de la journée du 8 novembre, a réuni trois panélistes qui ont tour à tour proposé, à travers trois contextes distincts, des approches et des méthodes nous permettant d’appréhender sous un nouvel angle la place des femmes dans l’histoire.

Dominique Deslandres, professeure titulaire au département d’histoire de l’Université de Montréal, a ouvert ce deuxième bloc en nous invitant à découvrir une figure effacée dans sa communication «La part de Marie Pournin de La Faye dans la fondation de Montréal». Fondée sur des recherches en archives judiciaires réalisées à l’aide de l’intelligence artificielle et de croisements de bases de données, sa présentation a démontré que ces nouveaux outils permettent, par la transcription automatique de documents, de retrouver des figures féminines oubliées de l’histoire montréalaise. En explorant notamment les origines, les connexions et les réalisations de Marie Pournin, Deslandres fait valoir que l’histoire de cette femme mystérieuse du 17 ͤ siècle reflète les ambiguïtés ayant modelé la destinée des femmes qui ont fait Montréal. Loin d’amoindrir l’héritage de Jeanne Mance, le récit inédit de Marie Pournin exposé par Deslandres invite à revisiter l’histoire de femmes oubliées jusqu’ici, à l’aide de nouveaux outils.

La deuxième communication de ce bloc a été offerte par Émilie Rivard-Boudreau, autrice, journaliste et réalisatrice originaire de Val-d’Or, en Abitibi-Témiscamingue. Sa communication, intitulée «Revisiter l’histoire d’une ville minière sous l’angle des femmes», explorait l’histoire de la condition féminine à Val-d’Or, de sa fondation jusqu’à nos jours. L’intention principale de la conférencière était de faire l’histoire des femmes ordinaires, de «tous les jours», et non seulement celle de quelques femmes extraordinaires dites «héroïnes». L’exploitation minière étant avant tout une activité masculine, Rivard-Boudreau a tenté de réévaluer la place des femmes dans ce milieu, à l’aide d’archives journalistiques et de témoignages. Se disant être au «service de la mémoire», la conférencière avait organisé sa présentation autour des thèmes qui seront abordés dans son livre Val-d’Or au féminin, qui sera publié au printemps 2026, réalisé en collaboration avec la Société d’histoire et de généalogie de Val-d’Or depuis 2017.

La dernière conférencière de ce bloc était Haxan Bondu, historienne de formation et titulaire d’une maîtrise en études et interventions régionales de l’Université du Québec à Chicoutimi, obtenue en 2023. Sa communication, «Femmes et agriculture au Saguenay–Lac-Saint-Jean : positions et mobilisations de l’UCF à l’AFÉAS dans les enjeux ruraux et agricoles, 1949-1980», explorait l’évolution des positions sociopolitiques des associations féminines que sont l’Union catholique des fermières et l’Association féminine d’éducation et d’action sociale. Par l’analyse des positions de ces groupes au sujet de la modestie et des bonnes mœurs, de la ruralité et de l’agriculture, ainsi que de la famille, des enfants et de l’éducation, Bondu a exposé comment l’UCF et l’AFÉAS, sans prendre explicitement position par rapport à la condition des femmes et au féminisme avant les années 1950, ont jeté des bases idéologiques qui seront reprises par les mouvements nommément féministes à partir des années 1960.

Bloc 3 : Militantisme et tensions

Le troisième bloc de conférences, «Militantisme et tensions», était composé de quatre présentations qui invitaient à découvrir des parcours de femmes fortes et déterminées ayant marqué l’histoire du Québec de multiples manières.

La première communication était offerte par Julie Miller, membre du Réseau du patrimoine anglophone du Québec, coordonnatrice du programme Share-Partage Patrimoine et réalisatrice du balado From Burton to Barton. Dans «Joy Whitehead : de Trois-Rivières à la Serbie, 1915-1917», Miller a exploré l’itinéraire d’une figure féminine peu connue. Audacieuse, Whitehead défie les normes sociales et de genre : seule Canadienne active au front lors de la Première Guerre mondiale, conductrice d’ambulances, garde du corps dans un hôpital de femmes médecins écossaises où elle prévient des agressions sexuelles, elle devient aussi coordonnatrice de la sanitation, soldate dans l’armée serbe dès 1915 et même prisonnière de guerre. Avant-gardiste selon Miller, elle refuse de se voir imposer des limites et ouvre la voie aux femmes enrôlées dans les forces armées, tout en incarnant une certaine fluidité de genre autodéfinie.

Marie-Neige Laperrière, professeure au département de droit de l’Université du Québec en Outaouais et membre de la Chambre des notaires du Québec, a été la deuxième conférencière de ce bloc. Sa communication, «Les marchandes publiques : des femmes qui ont marqué l’histoire du droit civil au Québec», visait à revenir sur l’histoire du régime juridique des marchandes publiques et sur ses ambiguïtés inhérentes. Une femme mariée, a expliqué Laperrière, était considérée comme une incapable juridique ; or, par le régime de la marchande publique, cette incapable était, temporairement rendue « capable », avec l’autorisation de son époux, de faire du commerce au nom de la communauté de biens. Par l’entremise de l’exemple de jurisprudence Friedman c. Lajoie et Lajoie (1936), Laperrière a révélé que, si ce régime semble octroyer une certaine liberté aux femmes, une ambivalence de ces dernières à s’y identifier demeure, notamment devant les tribunaux où elles plaident souvent leur propre incapacité juridique. Pour Laperrière, l’étude de ce régime apparaît alors comme un laboratoire pour réfléchir l’histoire juridique et judiciaire des femmes québécoises, exposant au grand jour les tensions existantes entre la revendication d’une certaine capacité d’action et celle de sa propre incapacité juridique.

Enseignante d’histoire au Collège Jean-de-Brébeuf, chroniqueuse, recherchiste et vulgarisatrice historique pour divers documentaires, Geneviève Pronovost a présenté l’avant-dernière communication du troisième bloc, «Joséphine Marchand-Dandurand, pionnière de l’émancipation des femmes». Femme progressiste et instruite, Marchand-Dandurand publie d’abord des articles dans le journal de son père, le Canada français, puis dans L’Opinion publique et La Patrie. Loin de se laisser abattre par les critiques de la presse conservatrice et du clergé, l’intellectuelle libérale fonde en 1893 le premier journal féministe francophone, Le Coin du Feu, puis, en 1898, l’Œuvre des livres gratuits, cherchant à éduquer les femmes, à les cultiver et à les sortir de la sphère privée. Critique du clergé, attentive à la misère humaine et engagée pour l’émancipation des femmes, Marchand-Dandurand apparaît comme une pionnière des droits des femmes, selon Pronovost.

La dernière présentation de la journée était offerte par Alexandra Hénault, candidate à la maîtrise en sociologie avec concentration en études féministes à l’Université du Québec à Montréal, et Sara Landry-Pellerin, détentrice de deux maîtrises, en innovation sociale de l’ESG-UQAM et en muséologie de l’Université de Montréal, ainsi que co-coordinatrice au développement à la Maison Parent-Roback. La présentation visait à mettre en valeur la Maison Parent-Roback, fondée en 1997 par des groupes féministes. La Maison, depuis sa création, a comme objectifs principaux de diminuer les coûts et les dépenses des groupes féministes, de créer un espace fédérateur pour faciliter les échanges, tout en constituant un levier économique et politique ainsi qu’un héritage à laisser au mouvement. Les conférencières ont exposé l’histoire et la mission de l’organisme et ont invité à réfléchir au legs de celui-ci, à l’approche de son 30e anniversaire d’existence. En tenant compte des enjeux politiques actuels, Hénault et Landry-Pellerin ont cherché à revaloriser la Maison en la faisant connaître et en présentant les projets de réaménagement en cours.

Ces deux journées du colloque «Femmes d’histoire et Histoire de femmes» ont permis de mettre en lumière des parcours oubliés, omis par les récits dominants qui valorisent les contributions masculines et qui, aujourd’hui, n’offrent qu’une place limitée à l’univers féminin dans l’histoire. L’événement a permis de constater que des progrès sont encore nécessaires pour dépasser l’inclusion périphérique des femmes dans l’histoire. De plus, le succès du colloque est une autre preuve que les rassemblements autour de questions féminines, l’expression et la mise en valeur d’une pluralité de parcours féminins, permettent d’interagir de manière enrichissante et de soulever des questions plus globales sur l’écriture de l’histoire des femmes et sa diffusion.


[1]  Dans son ouvrage Historical Thinking and Other Unnatural Acts paru en 2001 (Philadelphie, Temple University Press), Wineburg se penche de manière comparative sur la manière dont les étudiant·es et les historien·nes réfléchissent et apprennent le passé pour donner sens au présent. Il aborde également la nature de l’enseignement historique et les cadres cognitifs spécifiques que ces enseignements cultivent.

[2] Elle identifie les mécanismes d’euphémisation du passé esclavagiste, la sélection du patrimoine, les angles morts éducatifs ainsi que l’absence d’archives légitimes.

[3] Les lunettes ADS (Analyse Différenciée selon les Sexes) et ADS+ (Analyse Différenciée selon les Sexes avec approche intersectionnelle) constituent des outils d’analyse qui visent à considérer les réalités différentes vécues par certains groupes de personnes, de sorte à porter une attention sur les spécificités des besoins et des discriminations vécues par celles-ci.