Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Inviter pour intégrer : l’implication politique des groupes minoritaires en Franco-Amérique

Patrick Lacroix, Université du Maine à Fort Kent

Source : https://digitalcommons.assumption.edu/usjb-photographs/19/

François Legault a touché une corde politique sensible en associant un fort taux d’immigration à la chicane et à la violence. La controverse qu’il a suscité en pleine campagne électorale et les propos d’autres chefs s’inscrivent dans un climat d’inquiétude à l’égard des nouveaux arrivants et de l’avenir du peuple québécois. De telles déclarations nous invitent à repenser l’accueil que nous offrons aux gens d’ailleurs et leur rapport à la sphère politique au Québec.

Si Legault a dit regretter ses propos, il hérite tout de même d’un mouvement qui, à l’époque de l’Action démocratique du Québec, agitait la question des accommodements raisonnables et qui s’est de nouveau penché sur le rapport des groupes minoritaires à la culture dominante. Les lois 21 et 96 touchent directement au vécu québécois de plusieurs nouvelles communautés culturelles. Les gens dont le port d’objets religieux est une expression fondamentale de leur identité sont, à moins d’un « droit acquis », exclues de toute position d’autorité. Puis, après six mois au Québec, les allophones ne pourront communiquer avec le gouvernement qu’en français, peu importe leur niveau de compétence, ce qui pourrait limiter leur accès à des services d’accompagnement. À ces politiques aux effets bien concrets, ajoutons le discours d’exclusion qui amplifie le climat d’insécurité et d’hostilité.  Selon le chroniqueur Mathieu Bock-Côté ainsi que Frédéric Lacroix, dont le livre s’est mérité le Prix de la présidence de l’Assemblée nationale [1], l’immigration est une menace : s’ils ne craignent pas la violence, ces personnalités y perçoivent un déluge à caractère existentiel pour le Québec.

La crainte d’un Autre qui ne peut ou ne veut pas se fondre dans le creuset québécois n’a rien de nouveau. Or, l’immigration ne doit pas nécessairement se traduire par l’effilochage du tissu social. Dans certains milieux, on s’inquiète d’une adaptation culturelle qui semble se faire trop lentement et on a choisi le bâton plutôt que la carotte, refusant d’investir dans des moyens d’accompagnement et de soutien pourtant si prometteurs. En réalité, l’intégration ne dépend pas seulement des nouveaux arrivants : elle requiert aussi une volonté politique dans la société d’accueil. On doit lancer une invitation et créer des espaces porteurs d’échanges fructueux entre majorité et minorité. Heureusement, le monde francophone nord-américain offre lui-même des exemples d’acculturation réussie. L’expérience des familles franco-américaines dans le nord-est des États-Unis peut servir de guide à ce débat de société québécois.

Reconnaissons d’emblée que la vie franco-américaine du siècle dernier peut sembler bien loin du cas québécois; comme toujours, en histoire, l’analogie n’est pas parfaite. Le parcours historique des groupes d’ascendance canadienne-française diffère à plusieurs égards des obstacles rencontrés par les nouveaux arrivants au Québec, particulièrement si ceux-ci ne sont pas d’héritage catholique et francophone ou s’ils ne peuvent pas se fondre dans une société où la blanchité domine. Bref, cette comparaison ne vise aucunement à dresser une équivalence dans l’expérience de divers groupes ou à dissimuler l’aspect racial du débat actuel. L’accent est placé plutôt sur un moyen d’inclusion qui promet de porter fruit pour la société d’accueil ainsi que pour les gens venant d’ailleurs et cherchant à s’intégrer.

Vers une représentation politique des « Francos »

L’épisode de la « grande saignée », qui s’étend des années 1840 à l’entre-deux-guerres, est bien connu; le processus d’intégration chez les Canadiennes et Canadiens français établis aux États-Unis l’est moins. On ne doit pas croire que cette population a vécu dans de petites forteresses étanches à l’abri de toute influence de la société d’accueil—forteresses qui se seraient effondrées soudainement après la Deuxième Guerre mondiale. D’une génération à l’autre, l’influence des institutions religieuses, des syndicats et des divertissements de masse accélèrent l’acculturation des familles franco-américaines. L’intégration civique et culturelle de celles-ci passent aussi par la politique, ce que l’écriture de l’histoire franco-américaine a souvent ignoré[2].

La génération immigrante interprète ses nouvelles conditions de vie et son nouvel environnement à partir de son vécu au nord de la frontière—rien de plus naturel. D’ailleurs, « ils sont bien rares ceux qui sont partis du Canada avec l’intention de ne jamais y retourner », soutient Hugo Dubuque, natif du Québec et l’un des pionniers de l’engagement politique franco-américain[3]. Le sentiment d’aliénation est amplifié par un discours d’intolérance. La population irlandaise craint la menace économique que semblent poser les nouveaux arrivants; les « Yankees » s’inquiètent du danger culturel créé par cette masse de gens qu’on croit inassimilable. Parfois exclu et marginalisé, le groupe canadien-français tend à se replier sur ses institutions ethniques.

Tout de même, dans les Petits Canadas, le déboussolement initial fait place à l’adaptation. Sous peu, on y trouve des jeunes gens nés et n’ayant vécu qu’aux États-Unis; ceux-ci n’ont guère de référent canadien et sont plus aptes à s’intéresser à leur milieu civique. S’ils chérissent leur héritage culturel, les « Francos » cherchent à vivre pleinement leur citoyenneté étasunienne. La presse du début du vingtième siècle révèle d’ailleurs une forte participation politique organisée par les grands partis et par la classe moyenne franco-américaine. C’est ce que révèle mon ouvrage sur le sujet, « Tout nous serait possible » : Une histoire politique des Franco-Américains, 1874-1945.

Reconnaissant la force politique que ce groupe ethnique, toujours plus nombreux, est en voie de représenter, les organisateurs et les candidats des deux grands partis politiques se vantent d’être accompagnés par les leaders de la communauté franco-américaine; ils tendent la main aux électeurs en reconnaissant leurs vertus, en pérorant dans les salles des sociétés Saint-Jean-Baptiste et en risquant quelques mots de français. Ils invitent les Franco-Américains et leurs chefs de file à intégrer l’univers politique étasunien. Lors de campagnes, des individus influents—médecins, avocats, rédacteurs, commerçants—deviennent des porte-paroles communautaires qui moulent l’action politique de leurs compatriotes et qui servent de courroie de transmission entre le peuple et le pouvoir. Les partis leur concèdent des nominations et des postes dans l’administration publique.

Source : La Patrie, 7 novembre 1902

C’est ainsi qu’à partir des années 1890, des « Francos » accèdent à des fonctions toujours plus élevées. Le cas le mieux connu est celui d’Aram Pothier, industriel qui sera plusieurs fois gouverneur du Rhode Island. Exceptionnel par ses réussites, Pothier ne l’est pourtant pas dans son implication politique. Les Franco-Américains qui portent les couleurs d’un des grands partis lors de luttes électorales en Nouvelle-Angleterre et dans l’État de New York sont innombrables. Les Républicains Hugo Dubuque, Henri Achin et Alfred Bessette représentent leurs compatriotes de Fall River, Lowell et New Bedford à l’assemblée d’état du Massachusetts. À la même époque, les Démocrates font une place à Pierre Bonvouloir, Joseph Chalifoux, le premier millionnaire franco-américain, et Francis Tétrault sur le bulletin de vote à l’échelle de l’état[4].

Les élections annuelles exigent qu’on entretienne un solide rapport à ce groupe ethnique dont les votes peuvent faire pencher la balance politique d’un côté comme de l’autre. En août 1915, une réunion du Club républicain franco-américain à Fitchburg attire tout un pan de la classe politique du Massachusetts, dont le lieutenant-gouverneur et un représentant à Washington. Quelques semaines plus tard, le gouverneur démocrate David Walsh se rend au congrès des Forestiers franco-américains, réunis au même endroit. Walsh loue les œuvres de bienfaisance de l’association et offre un généreux hommage au président sortant, l’avocat Joseph H. Guillet de Lowell. En présence d’une centaine de « Francos », il reconnaît leur fidélité à la foi et aux idéaux de leurs ancêtres, mais aussi l’intégration de principes étatsuniens. Walsh souhaite à la communauté franco-américaine l’épanouissement que la vie sous le drapeau étoilé doit leur promettre[5].

En offrant cette reconnaissance ethnique, les deux partis raffermissent le rapport de confiance entre cette communauté culturelle et les instances publiques. La présence de Franco-Américains sur les bulletins de vote encourage une mobilisation communautaire et une implication civique qui sera vecteur d’intégration. Le discours des leaders franco-américains tend à ancrer cet esprit d’engagement. C’est le cas en 1911, lorsqu’on célèbre la nomination de Dubuque à la Cour Supérieure du Massachusetts. Au banquet tenu à l’hôtel Mellen de Fall River, les invités d’honneur, Dubuque et Pothier, professent leur loyauté à la République. Ils soulignent la complémentarité des valeurs canadiennes-françaises et étatsuniennes; les « Francos », ajoutent-ils, doivent s’investir dans leurs communautés civiques et non seulement au sein de leurs institutions ethniques[6]. Ce discours est soutenu par des campagnes de naturalisation et des écoles de soir pour les nouveaux arrivants. À Holyoke, à la même époque, la paroisse du Précieux-Sang et la classe moyenne de l’endroit créent un « conseil de ville modèle », un lieu de préparation à la citoyenneté et d’éducation[7].

C’est ainsi que dans les années 1920, lors d’une vacance à la Cour Suprême de l’état, un journal de Fall River souligne cette occasion de reconnaître formellement les « Francos ». Dubuque serait bien sûr le principal candidat pour ce poste. Selon le Globe, les gens d’ascendance française « ont contribué de manière désintéressée et soutenue à l’avancement du bien-être du Massachusetts. Ils se sont établis ici en grands nombres et ont tangiblement ajouté au progrès de la communauté. Ils se sont appliqués et ont réussi à s’établir comme de bons et consciencieux citoyens américains »[8].

On le voit, en certains endroits, dans le Massachusetts mais aussi dans les états voisins du New Hampshire et du Rhode Island, on cherche à ouvrir la porte aux électeurs—et bientôt aux électrices—aux racines québécoises. Même si les deux partis lancent des appels à caractère ethnique, le comportement politique de cette communauté culturelle vient à refléter les choix et les tendances de la société dans laquelle elle s’insère. La politique n’efface pas en soi l’identité ethnique, mais aide à établir un rapport plus ferme à la société d’accueil.

Source : L’impartial, 5 novembre 1932

Exclure ou inviter?

Or, l’expérience historique des Franco-Américaines et des Franco-Américains se voit ternie par une xénophobie qui mine leur engagement avec le groupe dominant. Dans les années 1890, alors que les partis se disputent le vote « franco » dans plusieurs communautés du Massachusetts, le Maine tente de restreindre l’accès de ces gens aux urnes. Plus tard, une loi d’état interdit l’usage du français dans les écoles publiques, puis le discours d’exclusion est repris par le Ku Klux Klan, qui porte lui-même la chicane et la violence. De telles tactiques isolent les groupes minoritaires plutôt que de les inviter à un projet de société ou de créer des ponts entre cultures. Dans certaines régions du Maine et d’ailleurs, coincés entre les inquiétudes des Irlandais et des « Yankees », les Franco-Américaines et les Franco-Américains se replient. Les séquelles psychologiques et sociales de cette marginalisation n’ont à ce jour entièrement disparu[9].

En de tels endroits, l’arène politique aurait pu servir de vanne de sécurité servant à résoudre des tensions culturelles et sociales. Le groupe majoritaire aurait pu cimenter l’appui aux institutions de la société d’accueil et le sentiment d’appartenance à celle-ci. La politique peut effectivement représenter un lieu non seulement de lutte, mais de raccordement où on accompagne les groupes sous-représentés, ce qui ne menace en rien un droit collectif à l’autodétermination. D’ailleurs, ce n’est typiquement pas la diversité, mais bien la marginalisation et le sentiment d’aliénation qui menace la cohésion sociale. La majorité a le pouvoir nécessaire pour mouler un véritable rapport d’estime entre les diverses communautés culturelles.

L’étude des droits des minorités francophones ailleurs nous mènera peut-être à reconnaître la dignité culturelle et la bonne foi des minorités en sol québécois—peut-être même à éviter de croire que le statut minoritaire des francophones en Amérique du Nord dispense le Québec d’obligations envers les nouveaux arrivants. Un tel travail est en quelque sorte un appel à la cohérence dans notre approche envers les groupes minoritaires, qu’ils soient au Québec ou à l’étranger.

La politique n’est pas le seul moyen de faciliter l’intégration des gens venant d’ailleurs, ou encore des groupes minoritaires qui vivent en sol québécois depuis longtemps. Il existe d’autres moyens d’accompagnement que nous devons aussi explorer (par rapport à la francisation, par exemple). Tout de même, en tenant un discours inclusif et en ouvrant des espaces politiques, nous serons en mesure d’étendre l’épanouissement que la vie sous le drapeau fleurdelisé semble promettre.

PATRICK LACROIX est l’auteur de « Tout nous serait possible » : Une histoire politique des Franco-Américains, 1874-1945 (Presses de l’Université Laval, 2021). Il a également signé des articles scientifiques dans Histoire sociale/Social History, les Annales canadiennes d’histoire, Québec Studies et la Revue d’histoire de l’Amérique française. Il est présentement directeur des Archives acadiennes à Fort Kent, dans le Maine.


[1] Frédéric Lacroix, Pourquoi la loi 101 est un échec, Montréal, Éditions du Boréal, 2020.

[2] Yves Roby trace les grandes lignes de l’histoire franco-américaine dans Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre : Rêves et réalités (Sillery : Septentrion, 2000). Pour les principales préoccupations des chercheurs et chercheuses, voir Yves Frenette, « L’historiographie des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1872-2015 », Bulletin d’histoire politique, vol. 24, no. 2, hiver 2016, p. 75-103.

[3] H. A. Dubuque, Le Guide canadien-français [ou Almanach des adresses] de Fall River, et Notes historiques sur les Canadiens de Fall River, Fall River, Edmond-F. Lamoureux, 1888, p. 133.

[4] Martin Pâquet, « Un rêve américain : Aram-Jules Pothier, gouverneur du Rhode Island », Cap-aux-Diamants, no. 61, printemps 2000, p. 27-32; « L’Honorable M. Dubuque », La Patrie, 19 octobre 1898, p. 4; « Un honneur pour les Franco-Américains », La Presse, 27 mai 1915, p. 1; « Succès des Canado-Américains », Le Devoir, 10 novembre 1916, p. 3; Peter Haebler, « Habitants in Holyoke : The Development of the French-Canadian Community in a Massachusetts City, 1865-1910 », thèse de doctorat, University of New Hampshire, 1976, p. 289; Patrick Lacroix, « Chalifoux, Part II : The Franco-American Who Won Boston », Query the Past, 30 septembre 2021, http://querythepast.com/chalifoux-franco-american-won-boston/; « Worcester – Républicains et Démocrates », La Presse, 12 octobre 1904, p. 5.

[5] « Big Outing at Fitchburg », Daily Evening News [Fall River], 26 août 1915, p. 2; « Convention Ends With Big Banquet », Fitchburg Daily Sentinel, 9 septembre 1915, p. 1, 8.

[6] « Dinner Given to Judge Dubuque », Fall River Evening News, 6 septembre 1911, p. 1, 7.

[7] « French Model Parliament Inaugural », Holyoke Daily Transcript, 15 avril 1914, p. 10.

[8] « Judge Dubuque the Man Who Measures Up », Fall River Globe, 1 décembre 1923, p. 4 (traduction).

[9] Voir, à ce sujet, John Higham, Strangers in the Land : Patterns of American Nativism, 1860-1925, New Brunswick, Rutgers University Press, 2002 et, Mark Paul Richard, Not a Catholic Nation : The Ku Klux Klan Confronts New England in the 1920s, Amherst, University of Massachusetts Press, 2015.

L’épidémie que tout le monde a oubliée : Le choléra à Naples en 1910-1911 (partie 2)

Émigrants italiens en partance pour les États-Unis, Port de Naples, 1910 –  Touring Club Italiano, opéré par Archivi Alinari

Catherine Tourangeau, Ph. D., McGill University

L’épidémie de 1910-1911

Les plus fins observateurs avaient anticipé les débuts de l’épidémie de choléra de 1910 et 1911 longtemps avant que les premières éclosions soient détectées en Italie. L’épidémie s’était déclarée au Bengale en 1899 et avait emprunté les routes habituelles de transmission au nord comme au sud pour atteindre le Punjab, l’Afghanistan et l’Iran, puis la Russie et la Pologne. Vers 1902, l’épidémie avait également atteint Bombay et Madras et avait suivi les pèlerins du Haj à la Mecque, d’où elle s’était graduellement dispersée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La maladie cognait déjà, à ce moment-là, aux portes des empires allemand et austro-hongrois et menaçait les ports méditerranéens.

L’Italie est donc déjà sur un pied d’alerte lorsque, à l’été 1910, on note l’apparition des premiers cas d’infection chez les pêcheurs de haute mer de la région des Pouilles. Le préfet de la province de Bari met alors les autorités nationales en garde contre les conséquences économiques et politiques qui pourraient accompagner un état d’urgence. Il suggère même, pour la première fois, une politique de dissimulation partielle, notamment par l’émission de faux diagnostiques de méningite[1].

Bien que l’épidémie commence dans les Pouilles, c’est Naples qui inquiète le plus les autorités; en plus d’être la ville la plus peuplée de la péninsule, elle est aussi au cœur des échanges intérieurs et extérieurs du pays. Et surtout, c’est par le port de Naples qu’on quitte l’Italie par milliers pour migrer aux États-Unis. Les observateurs notent que si le choléra s’implante à Naples, la péninsule en entier sera bientôt aux prises avec une épidémie – sans parler des risques de transmission à bord des navires[2]. Les coûts sociaux, économiques et politiques pourraient être immenses.

Mais il est déjà trop tard. Dès septembre, le choléra atteint les ports de Naples et de Palerme : à l’automne 1910, la maladie fait quelques centaines de morts dans les deux villes. Elle perd de sa virulence à l’hiver, mais revient en force au printemps, à l’été et à l’automne 1911. En l’espace de quelques mois seulement, l’épidémie atteint les quatre coins du pays. Les autorités municipales et nationales ne restent évidemment pas inactives devant la crise sanitaire. Leur réaction évolue toutefois dans le temps; nous pouvons identifier trois grandes phases dans la gestion de la crise entre l’été 1910 et l’hiver 1911.  

L’épidémie que tout le monde a oubliée : Le choléra à Naples en 1910-1911 (partie 1)

Façades du quartier Santa Lucia de Naples, 1878 – Bayerische Staatsgemäldesammlungen / Sammlung Siegert

Catherine Tourangeau, Ph.D., McGill University

Les années 1910 et 1911 sont riches en excitation en Italie. À l’automne 1911, le gouvernement de Giovanni Giolitti entre en guerre avec l’Empire ottoman pour le contrôle de la Libye, rapproche un peu plus l’Europe du déclenchement de la Première Guerre mondiale. La même année, la péninsule italienne célèbre également le 50e anniversaire de son unification. Une série de célébrations et d’expositions organisées à travers le pays attirent des foules s’élevant parfois à plus d’un million de personnes.

Ces années sont également marquées par une grave crise sanitaire. Absente tant de la mémoire collective que des livres d’histoire, une épidémie de choléra fait pourtant rage dans les rues de Naples et à travers la péninsule italienne. Entre l’été 1910 et les premiers mois de 1912, elle fait peut-être jusqu’à 32 000 victimes au pays. 

Cette amnésie collective fait de l’épidémie de choléra de Naples un cas d’étude intéressant. La disparition quasi totale de la crise sanitaire de la mémoire italienne ne résulte ni d’un manque d’éducation ni d’un traumatisme refoulé, mais plutôt d’une politique de dissimulation et de déni. L’épidémie de choléra de 1910 et 1911 a été sciemment dissimulée par les autorités italiennes avec tant de succès qu’il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour que les historiens et les historiennes s’y intéressent. À cet effet, nous devons une dette importante à Frank Snowden, chercheur émérite et professeur d’histoire de la médecine et des sciences à l’Université Yale[1].

Snowden envisageait à l’origine une étude politique sur le mouvement anarcho-syndicaliste du sud de l’Italie à l’aube de la Première Guerre mondiale. Lorsque ses recherches préliminaires ont révélé de nombreux cas de choléra, il a eu la puce à l’oreille et a décidé de creuser un peu plus la question pour réaliser, d’une part, la sévérité épidémique des cas de choléra à Naples en 1910 et 1911 et, d’autre part, le silence quasi complet des sources officielles et de la littérature scientifique[2].

L’histoire de l’épidémie de choléra de Naples et de sa disparition dans les sources vaut la peine d’être racontée aujourd’hui, alors que le monde est aux prises avec un nouvel ennemi invisible; si l’histoire ne nous dit pas précisément ce qu’il faut faire en situation de crise, elle nous indique néanmoins souvent ce qu’il ne faut pas faire.

Pour maintenir le dynamisme du Campus Saint-Jean

Par Valérie Lapointe-Gagnon et Anne-José Villeneuve, respectivement professeures en histoire et en linguistique au Campus Saint-Jean, et 937 signataires

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L’ancien premier ministre albertain, Ralph Klein, en parlait comme du secret le mieux gardé de l’Ouest. Fondé en 1908, le juniorat Saint-Jean, devenu une faculté de l’Université de l’Alberta en 1977, occupe depuis plus de 100 ans une place incontournable dans la francophonie albertaine, canadienne et internationale. Seul établissement postsecondaire francophone en Alberta, le Campus Saint-Jean forme les enseignant.es, juristes, chercheur.es, infirmier.ères, organisateur.trices communautaires, fonctionnaires qui font une différence dans leur communauté et répondent aux besoins des francophones en Alberta et à travers le pays. Celles et ceux qui ont franchi les portes du Campus savent combien son rôle est essentiel ; grâce à sa chorale et à son théâtre, à son offre de cours allant des sciences aux arts de la scène, à sa bibliothèque, il permet aux étudiant.es des 1er et 2e cycles de vivre en français et de savourer les cultures francophones au quotidien, chose précieuse dans une province au visage anglophone aussi affirmé que l’Alberta. Or, ce milieu de vie essentiel au rayonnement du français est aujourd’hui menacé.

Les compressions répétées du gouvernement albertain fragilisent l’ensemble du secteur public et des universités, mais ont une incidence particulière sur l’avenir du Campus Saint-Jean. Aux réductions du financement des établissements postsecondaires de 4,7 % annoncées en décembre, d’autres de 8,5 % se sont ajoutées lors du dernier budget de février. Résultat : le Campus fait face à un déficit de plus de 1,5 million de dollars. Sur l’ensemble du budget d’une province, ce montant représente une goutte d’eau; pour le Campus, c’est ce qui fait la différence entre continuer d’offrir des programmes diversifiés et être sur le respirateur artificiel. Avant même la COVID-19, répondre aux demandes du gouvernement provincial signifiait déjà pour le Campus une asphyxie presque certaine, dont la réduction de 44 % de son offre de cours, soit l’équivalent de 180 cours. Et pourtant, ces compressions arrivent à un moment où, hormis l’incertitude causée par la pandémie, le Campus Saint-Jean a le vent dans les voiles.

L’Union européenne face à la COVID-19 : le principe de « solidarité » et l’utilisation des événements historiques

Par Luca Sollai, chargé de cours et doctorant à l’Université de Montréal

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête.

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles[1] entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête[2].

C’est dans le cadre de ce débat que le traité de Londres (1953) a été instrumentalisé par certains politiciens des pays du Sud. Suite à ce traité, ratifié après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays, dont la France et l’Italie, ont considérablement allégé la dette allemande. L’évocation récente de cet évènement historique visait à convaincre l’Allemagne de changer sa position, sous le prétexte d’une solidarité entre les États européens. Ainsi, le refus de l’Allemagne d’entendre la proposition de neuf pays de l’Union qui proposent de mutualiser les dettes de la crise, à travers la création de « Corona bonds », a causé une vague d’indignation, notamment en Italie. Ces critiques ont non seulement traversé les médias sociaux, mais aussi les institutions italiennes.

Effectivement, une contestation de la part des institutions italiennes se manifeste en date du 31 mars 2020 sur les pages du quotidien allemand conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. En lançant un appel à leurs « chers amis allemands », les présidents des régions de Ligurie et d’Émilie-Romagne en plus de nombreux maires italiens demandent que l’Allemagne offre son soutien à la création de Corona Bond. Selon les auteurs de cet appel, ne pas s’engager dans cette direction menacerait la survie même de l’Union européenne. En critiquant la position des Pays-Bas et en exhortant l’Allemagne à prendre la « bonne décision », les institutions italiennes dénoncent un certain manque d’éthique et de solidarité dans le refus des Corona Bonds. L’argument avancé est le rappel des décisions prises lors du traité de Londres en 1953, où 18 pays, dont la France et l’Italie, ont accepté la réduction de la dette allemande. Ces élus italiens déclarent que « l’Italie est encore aujourd’hui fière et convaincue du bien-fondé de cette décision »[3].

L’utilisation de l’histoire comme outil d’analyse est récurrente dans cette pandémie. Plusieurs références ont été faites à la grippe espagnole, par exemple, pour tenter d’éclaircir la situation actuelle. L’utilisation de pouvoirs spéciaux par les gouvernements pendant cet état de crise a aussi fait l’objet de comparaisons avec le passé. Dans le contexte actuel, la récupération d’un événement historique, comme celui de l’allégement de la dette martiale allemande de 1953, peut apparaître pertinent et approprié, surtout lorsque ça permet de faire voir l’incohérence de certains États, notamment l’Allemagne, face à la crise. En réalité, sous l’utilisation rhétorique, le traité de Londres est évoqué comme solution sans qu’aucun contexte, ni historique ni géopolitique, ne soit précisé : en l’occurrence, les concepts « d’éthique » et de « solidarité » étaient-ils effectivement à la base de la décision sur la dette de guerre allemande en 1953?

En réalité, la question de la dette allemande des années 1950 s’explique par des dynamiques bien plus nuancées et complexes. D’emblée, il convient de s’attarder aux conjonctures historiques qui expliquent la ratification du traité de Londres.

Le contexte historique du traité de Londres

Pour commencer, on ne peut pas évoquer 1953 sans prendre en considération le contexte de la Guerre froide. Cette guerre atypique avait provoqué la division du monde en deux blocs rivaux et avait conditionné l’ensemble des relations internationales[4]. La question de la dette de guerre s’est jouée dans cette réalité dominée par des questions géopolitiques et non pas en raison d’un élan de solidarité ou pour des raisons d’éthique.

Voyons cela plus en détails. Dans le contexte de l’après-guerre, la République fédérale d’Allemagne est devenue le pilier de la stratégie d’endiguement du communisme de l’administration américaine. À la suite de la division de l’Allemagne en deux états, la RFA (sous influence occidentale) et la RDA (sous influence soviétique), les États-Unis sont convaincus de la nécessité d’avoir une Allemagne forte et possiblement réarmée. En effet, « la vitalité et le potentiel économique de l’Allemagne apparaissaient indispensables au renouveau de l’Europe occidentale » [5]. Autrement dit, la défection de l’Allemagne n’a jamais été une option pour les États-Unis, ni pour l’administration Truman (1945-1953), ni pour celle d’Eisenhower (1953-1961).

De plus, les États-Unis veulent éviter que l’Allemagne se retrouve dans la même situation qu’après la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire confrontée à des conditions de paix très dures et à de lourdes réparations de guerre comme celles imposées par le traité de Versailles. Ils y voient la cause de l’instabilité économique et politique qui a été favorable à la montée du nazisme.

Les États-Unis agissent donc après la Seconde Guerre mondiale de sorte qu’on observe une considérable réduction de la « Post-war debt » de l’Allemagne. Pour la période entre 1945 et 1952, elle passe de 3,8 billions de dollars à 1,5 billion[6]. Les États-Unis ont à eux seuls assumé environ 85% de la réduction totale de la dette. Ces sommes ont été déboursées selon le principe qu’il fallait appliquer à l’Allemagne les mêmes conditions favorables qu’aux autres pays européens dans le cadre du plan Marshall, qui prévoyait environ 85% en « dons » et 15% en « prêts »[7].

Ensuite, il faut se rappeler qu’en 1953, on a déjà amorcé le processus d’intégration européenne, avec la création de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier) deux ans plus tôt. Cette organisation a institué la gestion commune de six états européens producteurs de charbon et de d’acier : RFA, France, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxemburg. Cette amorce d’intégration européenne est alors supportée par les États-Unis, qui voit une éventuelle Europe unie, incluant une Allemagne en santé, comme une formidable force d’opposition au communisme.  Cela limiterait les dépenses militaires américaines.

Comme le rappellent Christian Hen et Jacques Léonard, une des priorités américaines à l’époque était de renforcer l’Allemagne de l’Ouest, afin de dresser un rempart contre le bloc de l’Est. Rempart essentiellement économique; le développement de sa production de charbon et d’acier ne doit pas être ralenti par une quelconque opposition française. Selon Jean Monnet, la meilleure solution aura été de « mettre en commun les productions française et allemande en les plaçant sous la direction d’une Haute Autorité, organe supranational composé de membres indépendants » [8].

En 1952, dans leurs efforts conjoints en faveur de l’intégration, les six États fondateurs de la CECA, signent un traité en faveur de la création de la CED (Communauté Européenne de Défense) qui, sous le patronage de l’OTAN, établit la création d’une armée européenne, contenant des forces militaires allemandes[9].

Une interprétation erronée

Un examen rapide du contexte historique et géopolitique du traité de Londres de 1953 démontre bien comment ce pacte n’a pas été conçu comme un acte de solidarité des États européens envers l’Allemagne (RFA) mais qu’il a plutôt été le résultat de dynamiques liées au maintien de l’équilibre d’un monde bipolaire.

Pour éviter tout amalgame ou instrumentalisation, la contextualisation d’un évènement historique est primordiale. La gestion de cette crise s’avère très difficile puisque le processus décisionnel de l’utilisation de ressources financières doit être négocié sur deux niveaux : national et européen. Sans oublier certaines tensions entre les États de l’Union ces dernières années qui se manifestent entre autres par la naissance, ou la plus grande portée, de courants nationalistes et eurosceptiques de gauche ou de droite dans plusieurs États. Or, dans la conjoncture actuelle exceptionnelle, où la population est massivement confinée, où beaucoup perdent leur emploi, etc., chaque État membre de l’Union européenne s’attend à des réponses rapides et efficaces de la part de l’organisation.

L’interprétation erronée d’un évènement historique, comme celui du pacte de Londres, peut engendrer de graves conséquences comme la résurgence des nationalismes. L’instrumentalisation de cet évènement peut animer l’exaspération populaire et aggraver davantage la crise de l’Union européenne. Il est indéniable que les mécanismes politiques, institutionnels et décisionnels de l’Union doivent être revus et possiblement réformés. À l’heure actuelle, l’absence de plan prédéfini pour la gestion de crise le souligne. Mais les modifications structurelles de l’Union européenne ne doivent pas être motivées par l’émotion populaire du moment, ni sous quelconque menace d’une rhétorique nationaliste et populiste.

Dans une situation inédite comme celle d’une pandémie, alors que l’aspect émotif prend souvent le dessus sur le rationnel, nous, les expert.e.s en histoire, devons être prêt.e.s à offrir notre contribution. Cette contribution est plus que jamais essentielle car les prochains mois seront de plus en plus difficiles sur le plan politique et social : les longs confinements, l’augmentation probable des limitations aux libertés individuelles, des gouvernements qui vont étendre leur pouvoir d’intervention, etc. Le cadre inédit de la crise donnera probablement lieu à des polémiques politiques et des contestations sociales. Dans ce contexte, on doit s’attendre à ce que les événements historiques soient de plus en plus évoqués, souvent de manière instrumentale, et propagés sans contrôle par les médias sociaux.

Notre devoir en tant qu’expert.e.s de la matière est d’essayer de recadrer et d’expliquer l’histoire à l’intérieur de son contexte historique, politique et social, pour éviter la diffusion de faux mythes et éviter que l’histoire ne soit qu’un élément de la rhétorique polémique. Soyons vigilant.e.s, car dans un contexte extraordinaire comme le nôtre, toutes les expertises seront utiles pour analyser les faits et contrebalancer l’aspect émotionnel. La bataille sera longue, alors engageons-nous!


[1] Alexandre Massaux, « Europe du Nord contre Europe du Sud, la fracture qui va tout changer », Contrepoints [en ligne], 25 mai 2019, www.contrepoints.org.

[2] Thomas Wieder Isabelle MandraudJean-Pierre Stroobants et Virginie Malingre, « Coronavirus : les divisions de l’Union européenne la placent face à un « danger mortel » », Le Monde, [en ligne], 01 Avril 2020, www.lemonde.fr

[3] Mutualisation des dettes : le virus ne fait pas plier l’Allemagne, Le quotidien [en ligne], 31 mars 2020, www.lequotidien.lu.

[4] Stanislas Jeannesson, « V. Le système de guerre froide », dans Stanislas Jeannesson éd., La guerre froide, Paris, La Découverte, 2014, p. 96.

[5] Nicolas Vaicbourdt, « Les ambitions américaines pour l’Europe », dans Gérard Bossuat,

 et Nicolas Vaicbourdt. Etats-Unis, Europe et Union européenne / The United States, Europe and the European Union. Bern, Suisse. Peter Lang B, 2001, p. 22.

[6] H. J. Dernburg, « Some Basic Aspects of the German Debt Settlement », The Journal of Finance, Vol. 8, No3, (1953), p. 302.

[7] Timothy W. Guinnane, « Financial Vergangenheitsbewältigung: The 1953 London Debt Agreement », Bankhistorisches Archiv. Vol. 40, No 1–2, (2014), p. 87.

[8] Christian Hen et Jacques Léonard. « I. La logique de la Communauté : une intégration économique approfondie », dans Christian Hen éd., L’Union européenne. Paris, La Découverte, 2006, p 13.

[9] Vaicbourdt, Op. cit., p. 36-38. 

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