Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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L’épidémie que tout le monde a oubliée : Le choléra à Naples en 1910-1911 (partie 2)

Émigrants italiens en partance pour les États-Unis, Port de Naples, 1910 –  Touring Club Italiano, opéré par Archivi Alinari

Catherine Tourangeau, Ph. D., McGill University

L’épidémie de 1910-1911

Les plus fins observateurs avaient anticipé les débuts de l’épidémie de choléra de 1910 et 1911 longtemps avant que les premières éclosions soient détectées en Italie. L’épidémie s’était déclarée au Bengale en 1899 et avait emprunté les routes habituelles de transmission au nord comme au sud pour atteindre le Punjab, l’Afghanistan et l’Iran, puis la Russie et la Pologne. Vers 1902, l’épidémie avait également atteint Bombay et Madras et avait suivi les pèlerins du Haj à la Mecque, d’où elle s’était graduellement dispersée au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La maladie cognait déjà, à ce moment-là, aux portes des empires allemand et austro-hongrois et menaçait les ports méditerranéens.

L’Italie est donc déjà sur un pied d’alerte lorsque, à l’été 1910, on note l’apparition des premiers cas d’infection chez les pêcheurs de haute mer de la région des Pouilles. Le préfet de la province de Bari met alors les autorités nationales en garde contre les conséquences économiques et politiques qui pourraient accompagner un état d’urgence. Il suggère même, pour la première fois, une politique de dissimulation partielle, notamment par l’émission de faux diagnostiques de méningite[1].

Bien que l’épidémie commence dans les Pouilles, c’est Naples qui inquiète le plus les autorités; en plus d’être la ville la plus peuplée de la péninsule, elle est aussi au cœur des échanges intérieurs et extérieurs du pays. Et surtout, c’est par le port de Naples qu’on quitte l’Italie par milliers pour migrer aux États-Unis. Les observateurs notent que si le choléra s’implante à Naples, la péninsule en entier sera bientôt aux prises avec une épidémie – sans parler des risques de transmission à bord des navires[2]. Les coûts sociaux, économiques et politiques pourraient être immenses.

Mais il est déjà trop tard. Dès septembre, le choléra atteint les ports de Naples et de Palerme : à l’automne 1910, la maladie fait quelques centaines de morts dans les deux villes. Elle perd de sa virulence à l’hiver, mais revient en force au printemps, à l’été et à l’automne 1911. En l’espace de quelques mois seulement, l’épidémie atteint les quatre coins du pays. Les autorités municipales et nationales ne restent évidemment pas inactives devant la crise sanitaire. Leur réaction évolue toutefois dans le temps; nous pouvons identifier trois grandes phases dans la gestion de la crise entre l’été 1910 et l’hiver 1911.  

La première de ces phases peut être qualifiée d’autoritaire. Au cours de l’été 1910, le gouvernement de coalition de centre-droite de Luigi Luzzatti cherche d’abord à contenir la maladie et à éviter ainsi une catastrophe nationale à l’image de celle de 1884. Le « traitement-choc » qu’envisage le premier ministre n’est pas déraisonnable sur le plan épidémiologique, mais son exécution musclée ne tient pas compte du climat social et n’obtient pas les résultats escomptés. Plutôt que d’enrayer l’épidémie, la politique de Luzzatti provoque des vagues d’anxiété et des épisodes de violence à travers le pays. Les populations vulnérables comme les Roms, les Juifs et les réfugiés, particulièrement, sont victimes de comportements discriminatoires et parfois même d’agressions physiques[3]

La deuxième phase de la gestion de la crise commence à l’automne 1910. Au mois de septembre, les ports de Palerme et surtout de Naples rapportent leurs premières centaines de victimes. Le gouvernement Luzzatti constate l’échec de sa politique et se ravise. Il accorde cette fois-ci plus de place aux experts de la santé publique; sur leurs conseils, il adopte des mesures sanitaires qui dépendent en grande partie de la collaboration populaire et conséquemment d’une communication ouverte avec le public italien. Ce qui est de prime abord une bonne idée sur les plans scientifique et épidémiologique s’avère fatal sur le plan politique. Malgré toutes les bonnes intentions de la Santé Publique, l’approche de Luzzatti ouvre la porte à la contestation politique à gauche comme à droite. Lorsque, le 25 septembre, son gouvernement déclare le port de Naples contaminé, une coalition redoutable se forme pour monter une véritable campagne « anti-choléra ». Cette coalition rassemble le conseil municipal, la chambre de commerce, le patronat et les associations de travailleurs. Elle inclut également les locandieri de Naples, ces propriétaires d’auberges pour migrants et migrantes dont les intérêts sont intimement liés à ceux de la Camorra – l’influente mafia napolitaine[4]. Sous le cri de ralliement « Naples se meurt! », la cabale anti-choléra discrédite le gouvernement et clame haut et fort que l’épidémie a été créée de toutes pièces pour tuer l’économie napolitaine au profit des villes du nord de la péninsule.

Devant les pressions de cette coalition, qui menace bientôt Rome d’une insurrection armée si la fermeture du port de Naples n’est pas levée, Luzzatti finit par céder au mois de février 1911. Malheureusement pour lui, sa décision de révoquer les mesures sanitaires est mal accueillie tant au Parlement national que dans la presse d’opposition. Le journal Avanti!, organe privilégié des socialistes, accuse le gouvernement d’avoir plié l’échine devant la Camorra : « [L]a démagogie frondeuse de 22 locandieri soutenus par la pègre napolitaine suffit pour que le gouvernement abdique aux raisons souveraines de la défense hygiénique… [5] ». Luzzatti ne se remet jamais, politiquement, d’un tel coup.

Au plus fort de l’épidémie, le gouvernement chancelant de Luzzatti est ainsi renversé et se voit remplacé par le gouvernement de centre-gauche de Giovanni Giolitti. Voulant à tout prix éviter le sort de son prédécesseur, ce dernier entend contrôler la gestion de la crise sanitaire d’une main de fer. Lorsque les cas se multiplient rapidement au printemps, la politique gouvernementale est claire : il faut préserver l’ordre social et la vitalité économique de Naples et de l’Italie à tout prix, et ce même si cela implique de manipuler l’information communiquée au public.

Pour parvenir à ses fins, Giolitti centralise la campagne anti-choléra du gouvernement à Rome et mobilise les ressources de l’État pour mettre en œuvre une ambitieuse politique du silence. Ses intentions, telles qu’articulées dans une missive à Rocco Santoliquido, son Directeur Général de la Santé Publique, ne pourraient être plus claires : « Le sérieux de la situation qui se développe à Naples … demande le déploiement énergique et ininterrompu de tous les moyens à votre disposition. Il est essentiel, quel qu’en soit le coût, d’enrayer l’infection. En même temps, ce travail doit s’effectuer sans aucune publicité non essentielle … Le but est d’obtenir et de maintenir le plus grand secret possible[6] ».

Comment le gouvernement italien peut-il contrôler l’information qui circule au pays et à l’international? Ainsi que le suggère Giolitti à Santoliquido, les autorités entendent y arriver par tous les moyens. Pour attirer l’attention de la population loin des considérations sanitaires, par exemple, le gouvernement joue la carte du pain et des jeux et promeut avec pompe les célébrations qui entourent le 50e anniversaire de l’unification du pays. Du même coup, les forces gouvernementales discréditent les sources qui semblent indiquer la présence d’une crise sanitaire ou qui critiquent trop vertement les politiques gouvernementales. Dans certains cas, les autorités ont même recours aux pots-de-vin et au chantage – ou encore à des moyens de répression plus musclés impliquant la police. 

Les résultats ne sont pas difficiles à observer : on les trouve, en fait, dans le silence des sources.

La presse est si bien muselée que dans son ensemble elle reste remarquablement silencieuse sur le sujet du choléra en 1911; la seule exception notable est l’Osservatore romano, le journal du Vatican. Thomas Mann, auteur de Mort à Venise et témoin de l’épidémie de 1910 et 1911, note avec justesse qu’il est impossible pour ses protagonistes d’obtenir des nouvelles de l’épidémie en lisant les journaux. C’est dans la presse étrangère, spécialisée et généraliste, que l’on peut suivre les progrès de l’épidémie : le Lancet et le British Medical Journal, notamment, et le New York Times. Toutefois, ces publications manquent d’informations fiables pour étoffer leurs articles. Seules quelques publications osent critiquer ouvertement l’approche de la crise sanitaire de Giolitti – et encore, bien tièdement vu le manque d’informations fiables.

Au Parlement, à Rome et à l’Hôtel de Ville de Naples, des discussions et des débats ont bien lieu à propos de mesures de santé publique et hygiénique. Le mot « choléra » est, toutefois, pratiquement tabou : il est évacué de toutes les conversations et de toutes les communications officielles. Un silence similaire s’observe dans les archives des hôpitaux et des cimetières. Alors que les livres comptables suggèrent que ces institutions reçoivent un plus grand financement qu’à l’habitude en 1911, les documents officiels ont  été manipulés de façon à dissimuler la surmortalité de 1910-1911. Certaines morts n’ont certainement pas été comptabilisées; d’autres ont été attribués à une pathologie vague, ou encore à une autre maladie – tout pour cacher les cas répétés de choléra.

Les associations scientifiques et les journaux médicaux emboitent également le pas des autorités civiles et des hôpitaux et cimetières. Pendant toute l’année 1911, l’Académie royale de médecine de Naples n’aborde ni le choléra ni la santé publique dans ses rencontres. L’Igiene moderna de Gêne et le Giornale della Reale Società Italiana d’Igiene de Milan, les principales publications spécialisées en santé publique au pays, adhèrent sans équivoque à la position de Giolitti. Le journal de la Société royale d’hygiène proclame même que l’état de la santé publique italienne est excellent et suggère que ceux qui croient autrement sont coupables de « diffamation sanitaire[7] ». Même les scientifiques semblent avoir été muselés.

Peut-on donc affirmer que la politique de dissimulation et de déni orchestrée par Giolitti et ses collègues est un succès? Force est d’admettre que le gouvernement italien parvient généralement à ses fins. Pourtant, malgré toutes les ressources et les énergies investies, rien n’est entièrement sans faille.

Les sources américaines, moins compromises que les sources italiennes, sont particulièrement éloquentes. Lorsque des cas de choléras sont détectés dans le port de New York, la santé publique américaine enquête et découvre que les malades sont originaires de Naples. Les autorités sanitaires confrontent alors le gouvernement de Giolitti, qui propose une entente à l’avantage de tous. Pour des motifs avant tout économiques, les autorités américaines respecteront la politique de dissimulation du gouvernement italien. En contrepartie, elles insistent pour que des mesures sanitaires robustes soient adoptées. De son côté, le gouvernement italien s’engage à fournir aux Américains des bulletins réguliers sur les progrès de l’épidémie. En réalité, comme on le sait, ces bulletins sont tronqués; ils ne reflètent en aucun cas l’ampleur de la crise sanitaire ou son évolution dans le temps.

Le Docteur Henry Geddings, spécialiste de la santé publique associé au consulat américain de Naples, s’indigne de la conduite du gouvernement italien[8]. Giolitti ignore néanmoins les avertissements répétés de Geddings, qui ne mâche pas ses mots dans sa correspondance avec le gouvernement américain : « [L]es autorités italiennes, par leur politique de retardement, de tromperie et d’évasion des provisions de la Convention de Paris, sont responsables de l’introduction du choléra aux États-Unis et du trouble, de l’anxiété et des dépenses qui y sont associées[9]».

Conclusion

Cet article n’est en rien une invitation aux théories du complot. Il vise plutôt à souligner la facilité avec laquelle les autorités publiques peuvent tomber dans l’autoritarisme en temps de crise sanitaire et à mettre en lumière l’importance des communications saines et ouvertes avec le public. La politique du silence mise en place par le gouvernement de Giovanni Giolitti à partir du printemps 1911 accomplit certes son but premier. Elle évite au premier ministre d’avoir à gérer une crise politique et sociale majeure et préserve son régime du stigma associé aux épidémies de choléra depuis le 19e siècle. Pourtant, cette politique est un échec retentissant sur les plans médicaux et démocratiques.

La dissimulation de la vérité se traduit par une mortalité élevée, qui s’élève peut-être à 32 000 âmes en moins de deux ans[10]. Sans trop s’avancer, il y a fort à parier que ce nombre aurait été moindre si le gouvernement et la Santé Publique avaient été honnêtes avec la population et s’ils avaient mis en place des mesures sanitaires efficaces sur la base de données exactes.  Le bilan de la gestion de crise du gouvernement Giolitti n’est pas plus reluisant sur le plan démocratique. La politique du silence privilégié par les autorités nationales a sans aucun doute bafoué la liberté de presse et d’expression de la population italienne, en plus de violer les traités internationaux sur la gestion des épidémies. Dans le long terme, la gestion de la crise sanitaire de 1910 et 1911 peut aussi avoir contribué à miner la stabilité d’un État italien toujours fragile au début du 20e siècle. Elle a ainsi pu participer au processus d’émiettement de la vie démocratique qui s’est soldé, en 1922, par la marche de Mussolini sur Rome[11].


Pour en savoir plus

[1] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p.238-239.

[2] Le Chirurgien Général américain, Walter Wyman, note à cet effet : « from the moment of the appearance of cholera in Bari and the rest of Apulia, the more or less rapid infestation of Naples … became a foregone conclusion” Cité dans Snowden, Naples in the Time of Cholera …, p. 236.

[3] La tendance à blâmer une épidémie sur un bouc émissaire remonte à loin. Voir par exemple Samuel K. Cohn, « Pandemics : Waves of Disease, Waves of Hate from the Plague of Athens to AIDS”, History Journal, Vol. 85, No. 230 (2012), pp. 535-555.

[4] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 272-291.

[5] Avanti!, 6 mars 1911.

[6] Santoliquido est cité dans Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 306. Ma traduction.

[7] « Atti della Camera : sulla sistematica denigrazione sanitaria dell’Italia », Giornale della Reale Società d’Igiene, volume 33 (1911), pp. 126-127; « Cose d’attualità: le condizioni sanitarie del nostro paese”, Giornale della Reale Società d’Igiene, volume 33 (1911), pp. 410-411.

[8] Geddings était par ailleurs particulièrement bien placé pour comprendre la stratégie du gouvernement Giolitti : il avait été aux premières loges de l’épidémie de peste bubonique qui avait frappé San Francisco en 1900-1901.

[9] Missive du Dr H. Geddings au Chirurgien-Général des États-Unis, le 8 août 1911, citée dans Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 325.

[10] Les sources italiennes ne font état que de 2 ou 3 milliers de morts en 1910 et 1911; pour le pays entier, les calculs de Snowden suggèrent plutôt entre 14 et 16 000 morts pour l’année 1911, et un conservateur 18 000 pour la période 1910-1912. Certains observateurs estiment que le chiffre pourrait monter jusqu’à 32 000. Le nombre réel, impossible à vérifier en raison de l’état des sources, se situe probablement entre les deux extrêmes. Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 329. 

[11] Snowden, Naples in the Time of Cholera, p. 367.

L’épidémie que tout le monde a oubliée : Le choléra à Naples en 1910-1911 (partie 1)

Façades du quartier Santa Lucia de Naples, 1878 – Bayerische Staatsgemäldesammlungen / Sammlung Siegert

Catherine Tourangeau, Ph.D., McGill University

Les années 1910 et 1911 sont riches en excitation en Italie. À l’automne 1911, le gouvernement de Giovanni Giolitti entre en guerre avec l’Empire ottoman pour le contrôle de la Libye, rapproche un peu plus l’Europe du déclenchement de la Première Guerre mondiale. La même année, la péninsule italienne célèbre également le 50e anniversaire de son unification. Une série de célébrations et d’expositions organisées à travers le pays attirent des foules s’élevant parfois à plus d’un million de personnes.

Ces années sont également marquées par une grave crise sanitaire. Absente tant de la mémoire collective que des livres d’histoire, une épidémie de choléra fait pourtant rage dans les rues de Naples et à travers la péninsule italienne. Entre l’été 1910 et les premiers mois de 1912, elle fait peut-être jusqu’à 32 000 victimes au pays. 

Cette amnésie collective fait de l’épidémie de choléra de Naples un cas d’étude intéressant. La disparition quasi totale de la crise sanitaire de la mémoire italienne ne résulte ni d’un manque d’éducation ni d’un traumatisme refoulé, mais plutôt d’une politique de dissimulation et de déni. L’épidémie de choléra de 1910 et 1911 a été sciemment dissimulée par les autorités italiennes avec tant de succès qu’il a fallu attendre le milieu des années 1990 pour que les historiens et les historiennes s’y intéressent. À cet effet, nous devons une dette importante à Frank Snowden, chercheur émérite et professeur d’histoire de la médecine et des sciences à l’Université Yale[1].

Snowden envisageait à l’origine une étude politique sur le mouvement anarcho-syndicaliste du sud de l’Italie à l’aube de la Première Guerre mondiale. Lorsque ses recherches préliminaires ont révélé de nombreux cas de choléra, il a eu la puce à l’oreille et a décidé de creuser un peu plus la question pour réaliser, d’une part, la sévérité épidémique des cas de choléra à Naples en 1910 et 1911 et, d’autre part, le silence quasi complet des sources officielles et de la littérature scientifique[2].

L’histoire de l’épidémie de choléra de Naples et de sa disparition dans les sources vaut la peine d’être racontée aujourd’hui, alors que le monde est aux prises avec un nouvel ennemi invisible; si l’histoire ne nous dit pas précisément ce qu’il faut faire en situation de crise, elle nous indique néanmoins souvent ce qu’il ne faut pas faire.

Pour maintenir le dynamisme du Campus Saint-Jean

Par Valérie Lapointe-Gagnon et Anne-José Villeneuve, respectivement professeures en histoire et en linguistique au Campus Saint-Jean, et 937 signataires

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L’ancien premier ministre albertain, Ralph Klein, en parlait comme du secret le mieux gardé de l’Ouest. Fondé en 1908, le juniorat Saint-Jean, devenu une faculté de l’Université de l’Alberta en 1977, occupe depuis plus de 100 ans une place incontournable dans la francophonie albertaine, canadienne et internationale. Seul établissement postsecondaire francophone en Alberta, le Campus Saint-Jean forme les enseignant.es, juristes, chercheur.es, infirmier.ères, organisateur.trices communautaires, fonctionnaires qui font une différence dans leur communauté et répondent aux besoins des francophones en Alberta et à travers le pays. Celles et ceux qui ont franchi les portes du Campus savent combien son rôle est essentiel ; grâce à sa chorale et à son théâtre, à son offre de cours allant des sciences aux arts de la scène, à sa bibliothèque, il permet aux étudiant.es des 1er et 2e cycles de vivre en français et de savourer les cultures francophones au quotidien, chose précieuse dans une province au visage anglophone aussi affirmé que l’Alberta. Or, ce milieu de vie essentiel au rayonnement du français est aujourd’hui menacé.

Les compressions répétées du gouvernement albertain fragilisent l’ensemble du secteur public et des universités, mais ont une incidence particulière sur l’avenir du Campus Saint-Jean. Aux réductions du financement des établissements postsecondaires de 4,7 % annoncées en décembre, d’autres de 8,5 % se sont ajoutées lors du dernier budget de février. Résultat : le Campus fait face à un déficit de plus de 1,5 million de dollars. Sur l’ensemble du budget d’une province, ce montant représente une goutte d’eau; pour le Campus, c’est ce qui fait la différence entre continuer d’offrir des programmes diversifiés et être sur le respirateur artificiel. Avant même la COVID-19, répondre aux demandes du gouvernement provincial signifiait déjà pour le Campus une asphyxie presque certaine, dont la réduction de 44 % de son offre de cours, soit l’équivalent de 180 cours. Et pourtant, ces compressions arrivent à un moment où, hormis l’incertitude causée par la pandémie, le Campus Saint-Jean a le vent dans les voiles.

L’Union européenne face à la COVID-19 : le principe de « solidarité » et l’utilisation des événements historiques

Par Luca Sollai, chargé de cours et doctorant à l’Université de Montréal

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête.

La COVID-19 a frappé lourdement les pays de l’Union européenne qui essaient en ce moment de trouver des moyens pour lutter contre les effets de la pandémie. À ce jour, les pays européens n’ont pas été capables de s’entendre sur une solution partagée à l’intérieur de l’U.E et cette situation a ravivé d’anciennes querelles[1] entre le groupe des États du sud de l’Europe, l’Italie, l’Espagne et la France entre autres, et le groupe de pays du nord, avec l’Allemagne et les Pays-Bas en tête[2].

C’est dans le cadre de ce débat que le traité de Londres (1953) a été instrumentalisé par certains politiciens des pays du Sud. Suite à ce traité, ratifié après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs pays, dont la France et l’Italie, ont considérablement allégé la dette allemande. L’évocation récente de cet évènement historique visait à convaincre l’Allemagne de changer sa position, sous le prétexte d’une solidarité entre les États européens. Ainsi, le refus de l’Allemagne d’entendre la proposition de neuf pays de l’Union qui proposent de mutualiser les dettes de la crise, à travers la création de « Corona bonds », a causé une vague d’indignation, notamment en Italie. Ces critiques ont non seulement traversé les médias sociaux, mais aussi les institutions italiennes.

Effectivement, une contestation de la part des institutions italiennes se manifeste en date du 31 mars 2020 sur les pages du quotidien allemand conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. En lançant un appel à leurs « chers amis allemands », les présidents des régions de Ligurie et d’Émilie-Romagne en plus de nombreux maires italiens demandent que l’Allemagne offre son soutien à la création de Corona Bond. Selon les auteurs de cet appel, ne pas s’engager dans cette direction menacerait la survie même de l’Union européenne. En critiquant la position des Pays-Bas et en exhortant l’Allemagne à prendre la « bonne décision », les institutions italiennes dénoncent un certain manque d’éthique et de solidarité dans le refus des Corona Bonds. L’argument avancé est le rappel des décisions prises lors du traité de Londres en 1953, où 18 pays, dont la France et l’Italie, ont accepté la réduction de la dette allemande. Ces élus italiens déclarent que « l’Italie est encore aujourd’hui fière et convaincue du bien-fondé de cette décision »[3].

L’utilisation de l’histoire comme outil d’analyse est récurrente dans cette pandémie. Plusieurs références ont été faites à la grippe espagnole, par exemple, pour tenter d’éclaircir la situation actuelle. L’utilisation de pouvoirs spéciaux par les gouvernements pendant cet état de crise a aussi fait l’objet de comparaisons avec le passé. Dans le contexte actuel, la récupération d’un événement historique, comme celui de l’allégement de la dette martiale allemande de 1953, peut apparaître pertinent et approprié, surtout lorsque ça permet de faire voir l’incohérence de certains États, notamment l’Allemagne, face à la crise. En réalité, sous l’utilisation rhétorique, le traité de Londres est évoqué comme solution sans qu’aucun contexte, ni historique ni géopolitique, ne soit précisé : en l’occurrence, les concepts « d’éthique » et de « solidarité » étaient-ils effectivement à la base de la décision sur la dette de guerre allemande en 1953?

En réalité, la question de la dette allemande des années 1950 s’explique par des dynamiques bien plus nuancées et complexes. D’emblée, il convient de s’attarder aux conjonctures historiques qui expliquent la ratification du traité de Londres.

Le contexte historique du traité de Londres

Pour commencer, on ne peut pas évoquer 1953 sans prendre en considération le contexte de la Guerre froide. Cette guerre atypique avait provoqué la division du monde en deux blocs rivaux et avait conditionné l’ensemble des relations internationales[4]. La question de la dette de guerre s’est jouée dans cette réalité dominée par des questions géopolitiques et non pas en raison d’un élan de solidarité ou pour des raisons d’éthique.

Voyons cela plus en détails. Dans le contexte de l’après-guerre, la République fédérale d’Allemagne est devenue le pilier de la stratégie d’endiguement du communisme de l’administration américaine. À la suite de la division de l’Allemagne en deux états, la RFA (sous influence occidentale) et la RDA (sous influence soviétique), les États-Unis sont convaincus de la nécessité d’avoir une Allemagne forte et possiblement réarmée. En effet, « la vitalité et le potentiel économique de l’Allemagne apparaissaient indispensables au renouveau de l’Europe occidentale » [5]. Autrement dit, la défection de l’Allemagne n’a jamais été une option pour les États-Unis, ni pour l’administration Truman (1945-1953), ni pour celle d’Eisenhower (1953-1961).

De plus, les États-Unis veulent éviter que l’Allemagne se retrouve dans la même situation qu’après la Première Guerre mondiale, c’est-à-dire confrontée à des conditions de paix très dures et à de lourdes réparations de guerre comme celles imposées par le traité de Versailles. Ils y voient la cause de l’instabilité économique et politique qui a été favorable à la montée du nazisme.

Les États-Unis agissent donc après la Seconde Guerre mondiale de sorte qu’on observe une considérable réduction de la « Post-war debt » de l’Allemagne. Pour la période entre 1945 et 1952, elle passe de 3,8 billions de dollars à 1,5 billion[6]. Les États-Unis ont à eux seuls assumé environ 85% de la réduction totale de la dette. Ces sommes ont été déboursées selon le principe qu’il fallait appliquer à l’Allemagne les mêmes conditions favorables qu’aux autres pays européens dans le cadre du plan Marshall, qui prévoyait environ 85% en « dons » et 15% en « prêts »[7].

Ensuite, il faut se rappeler qu’en 1953, on a déjà amorcé le processus d’intégration européenne, avec la création de la CECA (Communauté européenne du Charbon et de l’Acier) deux ans plus tôt. Cette organisation a institué la gestion commune de six états européens producteurs de charbon et de d’acier : RFA, France, Italie, Pays-Bas, Belgique et Luxemburg. Cette amorce d’intégration européenne est alors supportée par les États-Unis, qui voit une éventuelle Europe unie, incluant une Allemagne en santé, comme une formidable force d’opposition au communisme.  Cela limiterait les dépenses militaires américaines.

Comme le rappellent Christian Hen et Jacques Léonard, une des priorités américaines à l’époque était de renforcer l’Allemagne de l’Ouest, afin de dresser un rempart contre le bloc de l’Est. Rempart essentiellement économique; le développement de sa production de charbon et d’acier ne doit pas être ralenti par une quelconque opposition française. Selon Jean Monnet, la meilleure solution aura été de « mettre en commun les productions française et allemande en les plaçant sous la direction d’une Haute Autorité, organe supranational composé de membres indépendants » [8].

En 1952, dans leurs efforts conjoints en faveur de l’intégration, les six États fondateurs de la CECA, signent un traité en faveur de la création de la CED (Communauté Européenne de Défense) qui, sous le patronage de l’OTAN, établit la création d’une armée européenne, contenant des forces militaires allemandes[9].

Une interprétation erronée

Un examen rapide du contexte historique et géopolitique du traité de Londres de 1953 démontre bien comment ce pacte n’a pas été conçu comme un acte de solidarité des États européens envers l’Allemagne (RFA) mais qu’il a plutôt été le résultat de dynamiques liées au maintien de l’équilibre d’un monde bipolaire.

Pour éviter tout amalgame ou instrumentalisation, la contextualisation d’un évènement historique est primordiale. La gestion de cette crise s’avère très difficile puisque le processus décisionnel de l’utilisation de ressources financières doit être négocié sur deux niveaux : national et européen. Sans oublier certaines tensions entre les États de l’Union ces dernières années qui se manifestent entre autres par la naissance, ou la plus grande portée, de courants nationalistes et eurosceptiques de gauche ou de droite dans plusieurs États. Or, dans la conjoncture actuelle exceptionnelle, où la population est massivement confinée, où beaucoup perdent leur emploi, etc., chaque État membre de l’Union européenne s’attend à des réponses rapides et efficaces de la part de l’organisation.

L’interprétation erronée d’un évènement historique, comme celui du pacte de Londres, peut engendrer de graves conséquences comme la résurgence des nationalismes. L’instrumentalisation de cet évènement peut animer l’exaspération populaire et aggraver davantage la crise de l’Union européenne. Il est indéniable que les mécanismes politiques, institutionnels et décisionnels de l’Union doivent être revus et possiblement réformés. À l’heure actuelle, l’absence de plan prédéfini pour la gestion de crise le souligne. Mais les modifications structurelles de l’Union européenne ne doivent pas être motivées par l’émotion populaire du moment, ni sous quelconque menace d’une rhétorique nationaliste et populiste.

Dans une situation inédite comme celle d’une pandémie, alors que l’aspect émotif prend souvent le dessus sur le rationnel, nous, les expert.e.s en histoire, devons être prêt.e.s à offrir notre contribution. Cette contribution est plus que jamais essentielle car les prochains mois seront de plus en plus difficiles sur le plan politique et social : les longs confinements, l’augmentation probable des limitations aux libertés individuelles, des gouvernements qui vont étendre leur pouvoir d’intervention, etc. Le cadre inédit de la crise donnera probablement lieu à des polémiques politiques et des contestations sociales. Dans ce contexte, on doit s’attendre à ce que les événements historiques soient de plus en plus évoqués, souvent de manière instrumentale, et propagés sans contrôle par les médias sociaux.

Notre devoir en tant qu’expert.e.s de la matière est d’essayer de recadrer et d’expliquer l’histoire à l’intérieur de son contexte historique, politique et social, pour éviter la diffusion de faux mythes et éviter que l’histoire ne soit qu’un élément de la rhétorique polémique. Soyons vigilant.e.s, car dans un contexte extraordinaire comme le nôtre, toutes les expertises seront utiles pour analyser les faits et contrebalancer l’aspect émotionnel. La bataille sera longue, alors engageons-nous!


[1] Alexandre Massaux, « Europe du Nord contre Europe du Sud, la fracture qui va tout changer », Contrepoints [en ligne], 25 mai 2019, www.contrepoints.org.

[2] Thomas Wieder Isabelle MandraudJean-Pierre Stroobants et Virginie Malingre, « Coronavirus : les divisions de l’Union européenne la placent face à un « danger mortel » », Le Monde, [en ligne], 01 Avril 2020, www.lemonde.fr

[3] Mutualisation des dettes : le virus ne fait pas plier l’Allemagne, Le quotidien [en ligne], 31 mars 2020, www.lequotidien.lu.

[4] Stanislas Jeannesson, « V. Le système de guerre froide », dans Stanislas Jeannesson éd., La guerre froide, Paris, La Découverte, 2014, p. 96.

[5] Nicolas Vaicbourdt, « Les ambitions américaines pour l’Europe », dans Gérard Bossuat,

 et Nicolas Vaicbourdt. Etats-Unis, Europe et Union européenne / The United States, Europe and the European Union. Bern, Suisse. Peter Lang B, 2001, p. 22.

[6] H. J. Dernburg, « Some Basic Aspects of the German Debt Settlement », The Journal of Finance, Vol. 8, No3, (1953), p. 302.

[7] Timothy W. Guinnane, « Financial Vergangenheitsbewältigung: The 1953 London Debt Agreement », Bankhistorisches Archiv. Vol. 40, No 1–2, (2014), p. 87.

[8] Christian Hen et Jacques Léonard. « I. La logique de la Communauté : une intégration économique approfondie », dans Christian Hen éd., L’Union européenne. Paris, La Découverte, 2006, p 13.

[9] Vaicbourdt, Op. cit., p. 36-38. 

Une épidémie du contrôle

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

Depuis que l’épidémie de Covid-19 est devenue une pandémie, tout le monde cherche dans le passé des points de comparaison aptes à éclairer ce présent inédit. Les historiens et les historiennes de la médecine et de la santé, dont on semble actuellement (re)découvrir l’existence, connaissent leur quart d’heure de gloire. Et les parallèles vont alors bon train. On entend ainsi régulièrement parler de la peste[1] qui ravagea à plusieurs reprises au cours des deux derniers millénaires le monde connu, du choléra[2] qui en 1832 mit à mal Paris autant que Montréal, ou de la grippe espagnole qui, à la fin de la Première Guerre mondiale, emporta un nombre inédit de vies[3]. Il est également, mais malheureusement plus rarement, question de la grippe de Hong Kong de 1969[4], de l’épidémie de VIH/sida[5] ou du SRAS de 2003[6]. Pourtant, et malgré les similitudes qui peuvent être ainsi exhumées, il semble bien que cette pandémie qui nous garde actuellement confiné.e.s soit proprement inédite; non en tant que rencontre entre l’humanité et un nouveau pathogène (cela arrive plus souvent qu’on ne le pense), mais plutôt parce cette rencontre intervient dans une époque nouvelle, originale à bien des égards.   

C’est la médecin, philosophe et historienne des sciences Anne-Marie Moulin qui m’a mis sur la piste dans une entrevue pour France Inter diffusée le 26 mars dernier[7]. Elle notait que cette pandémie était certainement la première à faire l’objet d’un comptage mondial régulier et d’une précision horlogère. Chaque jour, nous savons en effet à la victime près le nombre de morts, mais aussi de contaminé.e.s, dans chaque pays (du moins ceux qui peuvent effectuer ce comptage avec précision et qui se veulent également transparents). Et cette réalité est définitivement singulière quand on sait que le nombre de morts pour la grippe espagnole fut estimé entre 20 et 100 millions, entre 1 et 4 millions pour la grippe de Hong Kong de 1968[8], et que le VIH/Sida a, lui, tué entre 26 et 43 millions de personnes depuis son apparition au début des années 1980[9]. Ce chiffrement précis du nombre de cas – il y a à l’heure où j’écris ces mots 932 605 personnes atteintes dans le monde et 46 809 morts[10] – est la partie émergée d’une réalité nouvelle, propre à cette épidémie, et dont les effets se font sentir bien au-delà des seuls enjeux épidémiologiques : elle est la première pandémie des sociétés de contrôle.

Les sociétés de contrôle

La notion de «sociétés de contrôle» a été introduite en mai 1987 par le philosophe français Gilles Deleuze lors d’une conférence à la fondation Fémis, à Paris. Il entendait ainsi caractériser les transformations sociales que les sociétés industrialisées étaient en train de vivre : «Nous entrons dans des sociétés de contrôle qui se définissent très différemment des disciplines, nous n’avons plus besoin, ou plutôt ceux qui veillent à notre bien n’ont plus besoin ou n’auront plus besoin de milieu d’enfermement[11].» Aux sociétés disciplinaires organisées autour des institutions d’enfermement (usines, hôpitaux, écoles, prisons), que Michel Foucault avait décrites une décennie auparavant, succédaient ainsi des sociétés plus fluides, ne passant «évidemment plus par des milieux d’enfermement», mais par une série de dispositifs, souvent technologiques, de contrôle. Deleuze donnait alors l’exemple (assez prémonitoire au vu de la généralisation du télétravail que nous autres enseignant.e.s vivons actuellement) de l’école et de l’enseignement à distance (avec les moyens de l’époque) : «l’identité de l’école et de la profession dans la formation permanente, qui est notre avenir, ça n’impliquera plus forcément le regroupement d’écoliers dans un milieu d’enfermement. Heu…, ha…, ça pourra se faire tout à fait autrement, cela se fera par Minitel.» Avant de poursuivre avec l’exemple, plus obscur, de l’autoroute : «je dirai, par exemple, d’une autoroute, que là vous n’enfermez pas les gens, mais en faisant des autoroutes, vous multipliez des moyens de contrôle. Je ne dis pas que cela soit ça le but unique de l’autoroute {rires}, mais des gens peuvent tourner à l’infini et sans être du tout enfermés, tout en étant parfaitement contrôlés. C’est ça notre avenir.» Plus de murs donc, mais des lignes ouvertes sous constante surveillance. Telle semblait être la nouvelle réalité que Deleuze entendait décrire. 

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