Le diptyque du fleuve : le territoire québécois, d’hier à aujourd’hui
Citer cet article
APA
Tremblay, A. (2026). Le diptyque du fleuve : le territoire québécois, d’hier à aujourd’hui. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13898Chicago
Tremblay Ariane. "Le diptyque du fleuve : le territoire québécois, d’hier à aujourd’hui." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13898.Par Ariane Tremblay, département d’histoire de l’Université de Montréal
La pièce de théâtre Le diptyque du fleuve, une production du Théâtre PàP présentée à l’Espace Libre du 20 janvier au 7 février 2026, est écrite et mise en scène par Sébastien Dodge et soutenue par la performance de huit interprètes. Elle se déroule en deux temps et se déploie de façon chronologique à travers les époques sur les rives du fleuve Saint-Laurent, symbole fort de l’histoire et de la géographie du Québec. La première partie, « Effondrement », revient sur la conquête par la Grande-Bretagne de la vallée laurentienne lors de la guerre de Sept Ans en suivant l’avancée le long du fleuve des troupes britanniques depuis la chute de Louisbourg, en 1758, jusqu’au départ pour la France de l’élite de la colonie après la défaite des plaines d’Abraham, à Québec. La deuxième partie, « Jean de Laurentienne », invite le public à faire un saut de près de 275 ans pour rejoindre le 21e siècle, alors qu’un jeune utopiste, surnommé le Jeune, cherche à construire son refuge dans la forêt québécoise, un rêve qui se heurte aux obstacles posés par l’exploitation industrielle du territoire, l’insatiabilité du capitalisme et les changements climatiques.

Rivière-du-Loup, fleuve Saint-Laurent. Fonds Henry Percy, c013617k.
Crédit : Bibliothèque et Archives Canada, no d’acc 1939-399-15
Le diptyque du fleuve, première partie : le temps de l’histoire
C’est en emboitant le pas aux hauts gradés de l’administration et de l’armée françaises dans la colonie de la Nouvelle-France que le public suit l’avancée des forces britanniques dans l’estuaire du Saint-Laurent et le long du fleuve. La pièce s’appuie sur les comptes rendus que ces hommes[1] font de l’avancée des Britanniques, des stratégies militaires qu’ils élaborent, des conflits qui éclatent entre eux et des accusations qu’ils se lancent à la figure, chaque faction reprochant à l’autre les défaites françaises et l’incapacité de la colonie à stopper l’avancée ennemie.
Huit protagonistes puissants
Alors que ces hauts gradés envahissent l’espace de la scène et racontent la défense de la colonie comme ils la voient et la guerre comme ils la vivent, qu’en est-il du peuple canadien, des femmes et des Autochtones? Ces personnes subissent aussi les effets de cette guerre et y participent activement, mais leur présence est largement invisibilisée dans le récit de la Conquête qu’offre la pièce. La population est mentionnée à quelques reprises, notamment pour rappeler qu’elle souffre de l’inflation, du rationnement et de l’incendie de nombreuses terres cultivées par l’armée britannique. Les Autochtones font également quelques apparitions fugaces, à la mention des guerriers alliés ou de la diplomatie autochtone dans la région des Grands Lacs, mais restent globalement en retrait des mouvements de troupes auxquels la pièce accorde pourtant une place importante. Si les femmes demeurent elles aussi largement absentes du récit, la distribution compte néanmoins des interprètes féminines.
Bien que ce choix puisse soulever des questionnements, il est toutefois assumé. Avant de prendre cette forme, la pièce avait été imaginée comme un opéra rock dont la gamme de personnages était plus diversifiée. Cette version comprenait, par exemple, des guerriers autochtones[2]. Pour toutes sortes de raisons, le projet s’est finalement recentré sur huit hauts officiers français. Qu’on trouve à la critiquer ou non, la distribution a au moins le mérite d’être le résultat d’un choix assumé et non d’un oubli ou d’une vision de l’histoire centrée sur certains grands hommes, comme elle le fut pendant trop longtemps.
L’histoire, des archives au théâtre
Pour offrir à son auditoire son interprétation de l’histoire, Sébastien Dodge s’est plongé dans les archives. Le projet de cette pièce a été formulé il y a 10 ans déjà, et les années prises pour lui donner lentement forme font écho au temps que nécessite le travail en histoire. Se sont révélés tout particulièrement importants la correspondance et les échanges épistolaires entre les huit protagonistes, puisqu’ils ont nourri le processus créatif. Au travail de repérage de ces lettres s’est adjoint celui de reconstitution de la chronologie des échanges, de manière à voir émerger dans le discours un dialogue à travers lequel se dessinent les conflits, notamment entre l’administration et l’armée, les animosités personnelles, les accusations d’incompétence et de corruption et les réponses pour défendre sa réputation et ses actions[3].
Ce travail avec les échanges épistolaires qui se retrouve au cœur de la composition de la pièce pose par ailleurs une question bien connue dans la communauté historienne sur ces traces qui restent du passé : qui a écrit ces échanges, qui a vu ses écrits être conservés? Nous avons mentionné les groupes absents de cette pièce, toutes ces personnes qui ont fait l’histoire, mais qui n’étaient pas des hauts gradés au sein de l’administration française et de son armée dans la colonie. Le même travail de reconstitution des dialogues issus de la correspondance entre les personnages interprétés n’aurait pas été possible avec une gamme plus étendue, et plus diversifiée, de ces personnages, car, et c’était d’autant plus le cas il y a presque 300 ans, ce n’est pas tout le monde qui peut écrire son histoire et qui la voit être conservée à travers les âges pour nous parvenir sous la forme d’une correspondance abondante.
Grâce à l’insertion de ce matériel archivistique dans les échanges qui se produisent sur scène, Le diptyque du fleuve est plus qu’une pièce de théâtre portant sur un sujet historique, mais une proposition tout à fait différente sur la façon de travailler avec les archives. Certaines citations tirées de ces lettres ont été conservées presque telles quelles, mais la langue adoptée par les interprètes de la pièce est celle d’un Québec bien moderne. Ainsi, l’archive et l’art s’entremêlent et s’interpénètrent pour se transformer et former un nouveau matériau. En partant de l’archive, comme on le fait en histoire, l’artiste peut la travailler d’une manière tout à fait nouvelle, qui lui est propre et qui permet d’offrir au grand public un lien tout à fait différent avec l’histoire que ne le ferait un livre. Le passé trouve ainsi son chemin jusqu’à nous, transformé par la main de l’artiste.
L’art cherche toujours à susciter des émotions. Le médium du théâtre invite ainsi à se placer dans les souliers d’autrui et à s’imaginer vivre ce que des personnes d’un autre espace-temps ont traversé. Comment ne pas ressentir l’indignation ou le sentiment de perte que nous communiquent les interprètes du Diptyque du fleuve? L’art nous invite donc à nous engager, au moins émotionnellement. Il me semble ainsi que, même comme membre du public, il est impossible de rester dans une posture passive. C’est à travers cet engagement artistique et émotionnel que des réflexions humaines tournées vers l’actualité émergent. L’art suscite un engagement différent avec l’histoire; grâce à la représentation théâtrale, le temps et la distance qui séparent du passé s’abolissent. Émancipé des contraintes d’une discipline qui se veut scientifique, l’art invite ainsi peut-être plus aisément à l’action.
Le diptyque du fleuve, deuxième partie : le territoire et nous
La mise en scène de la pièce se distingue par son dépouillement, puisque c’est à l’imagination qu’est laissé le soin de recréer le décor dans lequel l’action prend place. À son arrivée, le public se voit remettre une carte qui représente, d’un côté, la vallée laurentienne à l’époque de la guerre de la Conquête et, de l’autre, esquissé comme par la main d’un enfant, le terrain sur lequel se transpose l’action dans la seconde partie de la pièce. Ainsi, le territoire fait une première apparition avant même que la réplique initiale ne soit donnée. Cette carte rappelle la matérialité du territoire, mais elle est aussi une abstraction, car le territoire est représenté par une vue à vol d’oiseau, en noir et blanc et en deux dimensions. D’un côté, en fixant sur la feuille rivières, places fortes et villages selon une géographie et une toponymie qui datent du 18e siècle, cette carte rend intelligible le territoire comme il était à l’époque de la Conquête, et invite à s’approprier un nouvel espace-temps, à découvrir ce territoire comme on ne le connaît plus et comme il ne sera jamais plus. Se révèle de l’autre côté une création de l’esprit, un territoire dont on ne sait quelle réalité il possède, et qui s’ouvre tout entier à l’imagination[4].
Le territoire est bien présent tout au long de la pièce, mais de manière différente dans les deux parties qui la compose. Dans la première partie, il est essentiellement évoqué à travers le nom qu’on lui donne, alors qu’abondent les noms d’affluents du Saint-Laurent, de places-fortes et d’autres lieux qui traduisent l’avancée des forces britanniques le long du fleuve et le positionnement des forces françaises. Qu’est-ce que cette guerre, au fond, sinon une volonté de conquérir le territoire, un appétit pour le posséder et pour l’exploiter? Dans la deuxième partie, le traitement du territoire subit un effet miroir : cette fois, il n’est jamais nommé, mais il est abondamment décrit. Il est sensible, il se voit, se touche, se sent. Le terrain qu’achète le personnage principal de cette partie de la pièce et sur lequel il veut s’établir est décrit, comme la nuit étoilée, comme la rivière qui coule aux limites de ce terrain. C’est un territoire à admirer et à aimer, qui est beau, presque poétique.
Exploitation
Dans cette deuxième partie, un jeune homme, appelé le Jeune, achète une terre dans la forêt québécoise, sur laquelle il souhaite construire une maison qui pourra accueillir, à l’abri d’un monde menacé de déperdition, des proches qui partagent ses rêves utopistes. Le Jeune exprime un amour, une admiration, un respect du territoire et une volonté de le protéger. Dans ce qu’il imaginait pouvoir être son petit coin de paradis, cependant, il se retrouve confronté à l’exploitation industrielle du territoire et de ses ressources, aux ravages du capitalisme. Tout autour de son terrain, cette forêt qu’il aime tant est ravagée par une exploitation forestière dont le rythme est dicté par la quête de profits. La scierie doit rouler, toujours et sans jamais s’arrêter, les arbres doivent arriver continuellement, et cette nécessité impose à l’exploitation un rythme infernal et un horaire qui débute avant les aurores.
L’expérience du Jeune est une dénonciation non seulement d’un système économique qui ne suit que ses propres règles, mais aussi d’une certaine hypocrisie dans le rapport à la nature, de la part notamment du gouvernement. Si dans la pièce le capitaliste reconnaît ouvertement son rapport d’exploitant face au territoire et à ses ressources, il en va autrement des membres du gouvernement. Sur son terrain, le Jeune possède une tourbière, une zone humide précieuse qu’il se donne pour mission de protéger. Or, un représentant de l’État vient un jour lui annoncer que cette parcelle de terre qui lui appartient est appelée à devenir une propriété de l’État provincial en tant que zone protégée, en vertu des objectifs gouvernementaux de protection de l’environnement. Le Jeune en perd ainsi la propriété, mais aussi l’usage. Malgré toute son indignation, il n’a pas les moyens de se battre contre la machine de l’État. Or, après sa mort, lorsqu’il n’est plus là pour défendre la tourbière, les règles changent et l’État pense maintenant à construire des condos sur ces terres humides si précieuses, en dépit de la menace des changements climatiques qui se fait sentir et que rappelle la pièce[5].
À travers cette histoire semble ainsi poindre la question suivante : l’administration et le gouvernement sont-ils à nouveau, comme lors de la guerre de la Conquête, en train de faillir à leur tâche? La quête de profit l’emporte-t-elle sur la protection du territoire et des personnes qui l’habitent? Un territoire qui, au demeurant, se recompose constamment sous l’action humaine, mais aussi d’autres forces, notamment géologiques et climatiques. Ce dynamisme se voit dans la pièce à l’occasion d’une inondation importante du terrain du Jeune, lorsque la rivière sort de son lit, un phénomène appelé à se reproduire de plus en plus fréquemment en raison des changements climatiques.
Possession
La pièce amène à réfléchir à la possession (et à la dépossession) du territoire. Plusieurs types de propriété se côtoient dans la seconde partie : terrain privé, terres publiques, terres concédées pour l’exploitation. Qu’est-ce que c’est que de posséder le territoire? Est-ce que le rapport au territoire passe uniquement par les notions de possession et de propriété? Est-ce que seule la propriété confère des droits sur le territoire? Qu’en est-il du droit de propriété privé face aux puissances coloniales et au pouvoir de l’État? Ces questions soulèvent un enjeu que connaît bien le Québec, et qui reste d’actualité, comme le rappelle la première partie de la pièce, alors que deux puissances coloniales se battent pour la possession de l’Amérique du Nord, pourtant habitée depuis des milliers d’années par les nations autochtones. Enfin, comment, et selon quels modes, peut-on imaginer entrer en relation avec le territoire, l’habiter, sans mobiliser la notion de possession?
Conclusion
Cette pièce en deux temps est divertissante et bien jouée. S’il y a des échos entre les deux parties, celles-ci se répondent-elles néanmoins comme le met de l’avant leur auteur? Entre les deux parties de ce diptyque, Sébastien Dodge voit la faillite d’un monde qui essaie de se rattraper, la perpétuation des mécanismes employés par les systèmes du pouvoir, des oppressions qui se répètent et l’envie de construire quelque chose en dépit de tout ce qui a été perdu : « Ultimement, [explique-t-il] c’est deux pièces sur […] notre dépossession d’une certaine idée de territoire, de pays, de système, par une autre puissance et […] les conséquences de ce système d’exploitation anglo-saxon sur le territoire, qui va provoquer d’immenses changements climatiques dans la deuxième partie, va provoquer aussi notre dépossession de ce qui reste de notre occupation du territoire. […] La guerre de la Conquête, ça met la table à l’autre guerre, la guerre de la nature.[6] » S’il y a des éléments de continuité, notamment dans le ton, le style du jeu, le sentiment d’une catastrophe à venir, et dans certains thèmes, comme l’incompétence de l’administration, l’abus de pouvoir et la cupidité, c’est plutôt un sentiment de rupture qui a marqué pour nous le passage entre les deux parties. Peut-être le malaise vient-il du fait que la seconde partie, présentée comme une suite, voire une conséquence de la première, a un caractère plus universel. Si l’histoire se déroule au Québec, elle aurait tout aussi bien pu se dérouler ailleurs, n’importe où. Les thèmes et les expériences abordées ont quelque chose d’universel, et le cadre est suffisamment flou pour aisément les transposer dans un tout autre contexte géographique. La première partie a un caractère beaucoup plus spécifique, puisqu’elle relate un événement historique précis et qui a acquis une importance particulière dans l’histoire et la mémoire québécoises. Est-ce que ce diptyque aurait finalement pu être deux pièces? Nous pensons que oui, et que le propos serait resté pertinent.
Et quand est-il du fleuve? N’est-ce pas le diptyque du fleuve? Dans la première partie, il est évidemment un lieu central, celui de la remontée ennemie. Mais il est remarquablement invisible dans la seconde partie. Il y a bien une rivière qui jouxte le terrain, mais est-ce le fleuve? Rien ne permet de le penser. Il y a ici une occasion manquée, considérant l’importance de ce fleuve dans l’expérience du territoire de ce qui est aujourd’hui le Québec pour les populations qui l’ont habité, d’hier à aujourd’hui, et la place centrale qui lui a été faite dans le titre de la pièce. La proposition de Dodge a néanmoins le mérite d’inviter le public à réfléchir, au terme de la pièce et après un moment de divertissement, à son histoire, à son rapport au territoire et au système économique et politique qui le gouverne.
[1] Ils sont, respectivement, lieutenant général des armées en Nouvelle-France (Montcalm); gouverneur général de la Nouvelle-France; intendant de la Nouvelle-France; commandant en second des armées; aide de camp de Montcalm, avant d’obtenir le grade de colonel; commandant de l’une des deux compagnies d’artillerie de la colonie et conseiller de Montcalm; lieutenant du roi dans la colonie; major général et inspecteur des troupes de la Marine au Canada.
[2] Sébastien Dodge, entrevue réalisée par Ariane Tremblay, 11 février 2026.
[3] Sébastien Dodge, entrevue réalisée le 11 février 2026.
[4] La deuxième partie de la pièce, « Jean de Laurentienne », est inspirée par une histoire vécue par l’auteur de la pièce. Le terrain que l’on voit au verso de la carte et qui sert de cadre à cette deuxième partie a donc bel et bien un fondement dans le réel.
[5] Il est à noter que le Jeune a lui-même ses propres contradictions. S’il aime et souhaite protéger le territoire et la nature, cela ne l’empêche pas de s’emporter contre ce qui l’incommode : un raton laveur, la rivière qui déborde, etc. Il semble que ce qui mérite d’être aimé, et par conséquent protégé, procède d’un jugement de valeur qui s’ancre dans des considérations esthétiques ou pratiques.
[6] Sébastien Dodge, entrevue réalisée le 11 février 2026.
Articles sur les mêmes sujets
