L’objet comme archive : le cas de Robert Perriard
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François-Xavier Alarie, . (2026). L’objet comme archive : le cas de Robert Perriard. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13799Chicago
François-Xavier Alarie . "L’objet comme archive : le cas de Robert Perriard." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13799.Par François-Xavier Alarie, muséologue aux Forges de Montréal et bachelier en histoire (UdeM) et archéologie (ULaval)

Le travail des spécialistes des sciences historiques requiert impérativement un contact avec les sources primaires de l’époque étudiée. Si ces archives prennent souvent une forme textuelle, il n’est pas toujours possible de trouver des traces écrites de la vie quotidienne d’antan. Dans le cas des porteurs de savoirs traditionnels, comme l’apprentissage des métiers artisanaux se fait par transmission d’un maître vers un élève, il n’existe pas vraiment de documents permettant de retracer leurs connaissances immatérielles. Cependant, il s’avère que la production matérielle et les outils employés par ces porteurs de savoirs offrent de nombreux renseignements sur les techniques, les ressources et les savoir-faire artisanaux.
Avec une collection de plus de 550 objets en fer et en acier, l’organisme à but non lucratif Les Forges de Montréal (LFM) participe activement à la pérennisation du patrimoine immatériel de la forge traditionnelle. Il y a quelques années, la famille Perriard a fait don d’une série d’objets appartenant à feu M. Robert Perriard, forgeron et maréchal-ferrant suisse venu s’établir à Lasalle et à Laval. En plus d’illustrer des fragments de vie d’un artisan ayant choisi le Québec comme terre d’accueil, la collection Perriard témoigne de l’importance de la culture matérielle dans la sauvegarde et la compréhension de l’histoire des métiers traditionnels au Québec.
Forgeron sans frontières
Robert Perriard naît en 1926 dans le canton de Fribourg, en Suisse. À 16 ans, il entreprend un apprentissage de quatre ans en forge et soudure. Lors de son service militaire obligatoire, il apprend les rudiments du travail de maréchal-ferrant pour la cavalerie. Vers 1950, après son service militaire, il relance la forge du village de Cormérod. Dans cet atelier, il devient un acteur central de la communauté : il fabrique des outils de toutes sortes, ferre des chevaux et répare les machines agricoles des fermiers locaux. Avec sa femme et leurs enfants, il quitte la Suisse pour le Québec en 1957, mais la famille y revient en 1962. C’est finalement en 1965 que les Perriard s’installent définitivement dans la province. Robert travaille surtout comme soudeur pour une compagnie privée, mais n’arrête jamais vraiment de forger, puisqu’il œuvre, à temps perdu, dans la forge d’un ami suisse lui aussi établi au Québec. M. Perriard a également participé à de multiples Salons des métiers d’art pour mettre de l’avant ses compétences artisanales.
À sa retraite, Robert Perriard visite de nombreux pays, notamment en Afrique et dans les Caraïbes. Dès 1984, il voyage en tant que coopérant volontaire pour le Centre d’études et de coopération internationale (CECI) et pour le Service d’assistance canadienne aux organismes (SACO) en plus de rejoindre les rangs de la World Society for Protection of Animals (WSPA). Son objectif est simple : initier les communautés visitées à la maréchalerie en adaptant les techniques employées aux ressources locales. Afin de maximiser l’efficacité des apprentis, il invente même une machine pour plier des fers à cheval sans avoir à posséder une parfaite maîtrise du feu. Cette invention qu’il nomme la « machine verte » contribue à former une toute nouvelle génération de forgerons dans des endroits comme le Maroc, le Burundi et Cuba. Il obtiendra d’ailleurs une reconnaissance de la part de la CECI-SACO, qui lui offre un trophée « avec la plus profonde reconnaissance pour le service volontaire accordé1 » dans le monde entier.
Au sein des organismes où il s’implique, Robert Perriard semble fort apprécié. Dans une correspondance privée en 2003, John Walsh, directeur des projets internationaux de la WSPA, prend le temps de lui communiquer ses meilleurs vœux dans son rétablissement d’une chirurgie au cœur. Il lui rappelle que :
We at WSPA are gratefully thankful for your wisdom and expertise in developing the horseshoe machine, which is now in use in several countries. The use of your machine has greatly reduced the suffering caused to horses in many areas around the world. For this, our sincerest thanks. I look forward to seeing you when I am in Quebec.2
Dans le même esprit, l’Abbaye des Maréchaux de Fribourg (Suisse) lui expédie une copie d’un livre publié à l’occasion du 600e anniversaire de la confrérie « en reconnaissance pour l’amitié et la fidélité témoignée année après année » (Abbaye des Maréchaux, s.d.). Robert Perriard semble avoir été un homme fort apprécié dans tous les projets où il était engagé.
Robert Perriard décède en 2016, à 90 ans. Il laisse dans le deuil sa femme, leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants, mais son implication dans de multiples projets porte à croire que son départ affecte également l’ensemble de la communauté internationale autour de laquelle il s’était ancré.
Le patrimoine matériel comme source primaire
La collection Perriard comporte plus de 75 outils, fers, photographies et documents variés. L’ensemble de la collection a été ajouté à la collection permanente de LFM. Témoins du travail du maréchal-ferrant, ces outils révèlent de multiples secrets sur sa débrouillardise, son désir d’aider sa communauté et l’innovation dont il a dû faire preuve pour y arriver.
Sans surprise, une bonne partie de la collection est composée de fers à cheval. La diversité des modèles que possédait Robert Perriard traduit ses compétences de maréchal-ferrant. Il s’y trouve des fers à cheval « classiques » forgés à la main, des fers industriels à crampons amovibles pour une meilleure adhérence dans la neige, des fers à âne et à chèvre dont les sabots sont encore en place et des fers produits à l’aide de son invention personnelle, la « machine verte ». Comme les dessins et les devis techniques de cette invention ont été offerts à LFM, il est possible de constater à quel point celle-ci simplifie grandement le travail de maréchal : alors que la fabrication d’un fer classique requiert trois chauffes, l’invention permet de forger le fer en une seule chauffe en pliant le métal entre les rouleaux de la machine. Le fer ainsi produit est « standard, plus économique, conforme à l’aplomb et au mécanisme du sabot pour le bien-être des équidés3 ».
Au-delà des fers, des outils uniques se trouvent également dans la collection, notamment une serpe à forme atypique. Sur la branche qui fait office de manche, il est gravé au crayon « Burundi – 1982 – Umuhoro ». Le terme Umuhoro réfère à un type traditionnel de longue faucille s’apparentant à une serpe vigneronne propre au Rwanda et au Burundi. Son long manche en métal ou en bois et sa lame plus large s’apparentant à un croissant permettent de débroussailler et couper de petites branches. Il n’est pas clair si l’outil a été fabriqué par M. Perriard ou s’il lui a été offert en cadeau, mais il atteste de sa présence au Burundi en 1982. L’Umuohoro traduit aussi un échange culturel de savoir-faire entre le forgeron et les locaux. Ces échanges culturels sont primordiaux au développement des connaissances dans les métiers traditionnels, puisqu’ils participent à la dissémination des savoirs4, et LFM peut ainsi aujourd’hui élargir la portée de sa diffusion des savoirs immatériels au grand public à travers ce type d’outil.

Le cure-sabot de M. Perriard est un autre outil qui témoigne de sa mobilité internationale. L’outil, composé d’un pic similaire à un cure-dent permettant de nettoyer les sabots des chevaux, porte l’estampe « Musée du fer – Vallorbe ». Il semble que ces objets aient été fabriqués par le musée entre 1980 et 2005 lors de démonstrations devant public. Le forgeron du musée chauffait alors un vieux fer usé, le dépliait à la main et l’aplatissait avec un marteau-pilon avant de lui donner sa forme finale sur l’enclume. Kilian Rustichelli, conservateur du musée, avance que M. Perriard l’a probablement acquis dans les années 1980-1990, soit lors d’une visite au musée ou lors d’une compétition de maréchalerie dans laquelle le musée offrait divers outils aux participants s’étant bien illustrés.
La culture matérielle comme archive des savoirs traditionnels
La culture matérielle ne doit plus être considérée comme un élément marginal « à travers lequel vivifier une représentation du passé souvent aride et abstraite, mais [plutôt] un document à travers lequel explorer des phénomènes économiques, sociaux, culturels et scientifiques5 ». Dans le cas de la collection Perriard, la culture matérielle témoigne, d’une part, des connaissances techniques de l’artisan, mais aussi de l’importance des porteurs de savoirs au sein des communautés où ils œuvrent. Au-delà des feux suisses de Cormérod et de la forge de son ami suisse, Robert Perriard a également travaillé dans les villes marocaines de Fez, Imouzzer, El Jadida, ainsi qu’à La Havane (Cuba) et de nombreux autres coins du globe.
L’apprentissage du forgeron se fait par transmission des connaissances depuis un maître; il n’existe donc pas de manuel pour apprendre comment fabriquer ses propres outils. De pertinents ouvrages ont néanmoins été rédigés dans les années 1970-1980 pour sauvegarder certaines informations sur la pratique de la forge. Parmi ceux-ci, L’artisan forgeron (1979) de Jean-Claude Dupont se démarque en ce qu’il traite à la fois des techniques employées, de la vie du métier et de sa transmission ainsi que du folklore qui l’entoure. Selon Dupont, le forgeron occupe une place charnière au Québec :
Non seulement ces hommes d’hier ont véhiculé un folklore de métier, mais leur boutique a joué un rôle social qu’il faudrait presque réinventer. Comment ne pas reconnaître qu’en 1975, les rentiers, les chômeurs et les assistés sociaux des rangs et des villages n’ont plus de lieux de rencontre pour jaser depuis que le magasin général et la boutique de forge sont à peu près disparus6.
Pour bien comprendre l’importance de ces artisans d’autrefois, il importe donc de se pencher sur leur production matérielle pour combler l’absence de leur production de sources primaires textuelles. Au Québec, l’illustration de l’Habitation de Champlain atteste de la présence d’une forge dès 1608. Les fouilles archéologiques à Pointe-à-Callière ont permis de mettre au jour des preuves de production métallurgique dès les débuts de Ville-Marie, en 1642. Les forges du Saint-Maurice représentent le premier complexe industriel en Amérique française. Depuis 400 ans, les forgerons occupent un rôle de bâtisseurs dans la province, tant pour les colons que pour les Autochtones : il n’est pas rare, au 18e siècle, qu’à la conclusion d’une alliance diplomatique, le gouverneur envoie un forgeron vivre parmi les nouveaux alliés7. Alors que l’industrialisation a remplacé leur production artisanale par des biens manufacturés en grandes quantités, il s’avère aujourd’hui impératif de préserver leurs savoir-faire, tant par la médiation culturelle et l’analyse de la culture matérielle que par l’enseignement des techniques millésimes de la forge.

Le patrimoine matériel des porteurs de savoir doit être reconnu comme une source primaire d’importance majeure pour la pérennisation de leurs connaissances, mais également parce qu’il permet de retracer l’histoire individuelle des hommes et femmes qui ont bâti le Québec. Certains ouvrages mettent déjà de l’avant l’importance de la culture matérielle du métal en histoire, notamment pour mieux comprendre les réutilisations des outils en fer8 et sur le mode de transmission des savoir-faire du père vers le fils9. Le cas de Robert Perriard souligne simplement à quel point l’étude de la culture matérielle mérite sa place dans les études historiques, en ce qu’elle permet de mieux comprendre la transmission de savoirs dans les métiers traditionnels tout en illustrant un récit micro-historique de leur propriétaire.
Dans une province dont la devise prétend se souvenir de son histoire, l’héritage des forgerons semble pourtant laissé pour compte. La collection muséale de LFM permet de mettre de l’avant l’importance de ces piliers communautaires au Québec, tout en valorisant le travail individuel d’artisans comme Robert Perriard qui, à travers ses outils et ses documents personnels, contribue à sensibiliser le public sur les pratiques traditionnelles de la forge.

Bibliographie
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BOUCHARD, René et al. (1982). Les artisans traditionnels de l’est du Québec. Québec, ministère des Affaires culturelles.
CHAMPLAIN, Samuel (1613). Les Voyages du Sieur de Champlain Xaintongeois, capitaine ordinaire pour le Roy, en la marine. Paris, Jean Berton.
DUPONT, Jean-Claude (1979). L’artisan forgeron. Québec, Presses de l’Université Laval.
MOREAU, Jean-François. « Le chaudron en alliage de cuivre », dans GATES ST-PIERRE, Christian et MONETTE, Yves (2022). Feu. Québec, Éditions de l’Homme, p. 111-117.
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WALSH, John (2003). Personal letter from John Walsh / WSPA to Robert Perriard. Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, document 2024.2.76.
SACO-CESO(s.d.) Trophée CECI-SACO remis à Robert Perriard (1998). Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, document 2024.4.2.
Photographies
Serpe / Umuhoro. Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, 2024.2.24.
Robert Perriard exposant son invention, la « machine verte » (ca. 1995). Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, 2024.4.71.
Robert Perriard forgeant sur une forge-mobile installée dans un camion (1992). Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, 2024.4.74.
- SACO-CESO(s.d.) Trophée CECI-SACO remis à Robert Perriard (1998). Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, document 2024.4.2. ↩︎
- John Walsh, Personal letter from John Walsh / WSPA to Robert Perriard, 2003, Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, document 2024.2.76. ↩︎
- Perriard, Projet – Plieuse manuelle pour la fabrication de fers à cheval. Collection des Forges de Montréal, fonds Robert Perriard, 2024.4.79., 1995, p. 3. ↩︎
- Gianenrico Bernasconi, « L’objet comme document – Culture matérielle et cultures techniques » Artefact – Techniques, histoire et sciences humaines, 2016, 4, p. 42. ↩︎
- Ibid., p. 32. ↩︎
- Jean-Claude Dupont, L’artisan forgeron, Québec, Presses de l’Université Laval, 1979, p. 324. ↩︎
- Jean-François Moreau, « Le chaudron en alliage de cuivre », dans Christian Gates Saint-Pierre et Yves Monette, Feu, Québec, Éditions de l’Homme, 2022, p. 116. ↩︎
- Lester Ross et John Light, « Guide servant à décrire et interpréter les limes de métal », dans Karlis Karlins , Études en culture matérielle, Ottawa, Parcs Canada, 1991, p. 24-37. ↩︎
- René Boucahrd et al., Les artisans traditionnels de l’est du Québec, Québec, ministère des Affaires culturelles, 1982. ↩︎
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