Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Histoire de l’enfance

Recension : Pignot, Manon. L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Paris: Anamosa, 2019

Par Benoit Gaudreault, étudiant à la maîtrise à l’Université de Montréal

Les «ado-combattant.e.s», âgés de 12 à 16 ans, véritable angle mort de la Première Guerre mondiale, sont les protagonistes du dernier livre de Manon Pignot : L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Le projet de l’historienne est de redonner de l’agentivité à ceux et celles qu’elle qualifie d’«invisibles visibles», c’est-à-dire d’absents des sources officielles, mais présents sur les photographies[1]. Bien qu’ils et elles représentent moins de 1 % des effectifs militaires durant la Grande Guerre sur les fronts de l’Ouest et de l’Est en Europe, les combattant.e.s juvéniles étaient un phénomène transculturel[2] important pour les nations impliquées dans ce conflit. Au même titre que le phénomène des embusqués qui refusent la guerre, celui de ces jeunes combattants éclaire un autre aspect de ce conflit : celui du «désir de guerre[3]» et de l’efficacité du discours de mobilisation des gouvernements. Aux confluences de la microhistoire, des études psychologiques et de l’anthropologie historique, Manon Pignot nous propose un portrait «au ras du sol[4]» de ces ado-combattant.e.s qui ne sont pas en «crise» comme on le laisse croire durant la Première Guerre mondiale, mais plutôt dans une transgression volontaire et un «désir de sens» inhérent à cet âge[5]. Pour donner une voix à ces dernier.e.s, l’historienne utilise des mémoires et des récits de guerre qu’ils et elles ont laissés[6], des archives gouvernementales (principalement françaises) et finalement des photos qui sont les éléments centraux de sa recherche, parce que ce sont elles qui font «littéralement exister le sujet[7]». Loin de simplement ornementer le texte de l’historienne, les photos ont pour Pignot une véritable fonction heuristique, elles permettent à l’historienne «d’écouter les morts avec les yeux[8]».

La « grève du chocolat » de 1947 : une mobilisation enfantine d’un océan à l’autre

Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Collectif de recherche Action et politique et démocratie (CAPED)

Les grèves de la jeunesse pour le climat, interrompues par la pandémie de la COVID-19, reprendront sans doute très prochainement. Cette mobilisation a débuté en 2018 lorsque la jeune suédoise de 15 ans Greta Thunberg a commencé à faire la grève de l’école, tous les vendredis après-midi, pour manifester devant le parlement. Un peu partout dans le monde, d’autres jeunes — surtout des filles — ont répondu à son appel et organisé à leur tour des grèves de l’école, puis des manifestations de masse. À Montréal, par exemple, une élève de 5e secondaire, Sara Montpetit, a lancé le mouvement Pour le futur Montréal. En 2019, les journées mondiales de manifestation pour le climat ont été exceptionnelles par leur ampleur et celles de Montréal ont été qualifiées des plus importantes de l’histoire du Canada, par le nombre de personnes y participant. Or les gouvernements ont décrété le confinement et la fermeture des écoles en réaction à la pandémie, mesure qui a interrompu ce mouvement de la jeunesse. Des élèves au Japon ont même manifesté contre la réouverture des classes, de crainte que les mesures sanitaires prévues ne soient pas adéquates[1].

Aussi exceptionnelle soit-elle, cette mobilisation de la jeunesse marquée par des grèves d’élèves s’inscrit dans l’histoire longue des grèves scolaires, un phénomène relativement peu connu et peu étudié, à l’exception du cas britannique[2] et, dans une moindre mesure, du Chili[3]. Au Canada et au Québec, l’histoire est également marquée par des grèves dans les écoles, entre autres contre l’antisémitisme, contre la misère économique, contre des réformes pédagogiques, etc[4]. Plusieurs raisons peuvent expliquer que cette histoire reste dans l’ombre, notamment le fait que les ex-enfants maintenant adultes ne considèrent pas les jeunes qui n’ont pas encore atteint l’âge de majorité civique comme une force politique et sociale dotée d’une capacité d’action autonome. Au mieux cherche-t-on à expliquer leur action par l’influence et même la manipulation qu’exerceraient des adultes mal intentionnés.

Heureusement, quelques anciens enfants devenus adultes mènent des recherches qui prennent les jeunes au sérieux, en tant qu’acteurs et actrices politiques ayant des intérêts, une volonté et une capacité d’agir individuellement et collectivement. La sociologue Caroline Caron, par exemple, défend l’approche « différentialiste » de la citoyenneté qui reconnaît aux jeunes la capacité autonome de participer à leur manière aux débats et aux conflits sociaux, en fonction de leur identité, de leur le besoin de reconnaissance, de la défense de leur dignité, etc.[5]. Plus généralement, la « nouvelle sociologie de l’enfance » — ou les Childhood Studies — s’intéresse à la capacité d’agir des jeunes[6], tout comme de nombreuses études historiques.  

Certes, les jeunes participent depuis les débuts de l’école publique au 19e siècle à différentes activités civiques dans leurs établissements scolaires, par exemple la marche Miles for Millions dans les années 1960[7] ou aujourd’hui la Marche-Monde d’Oxfam pour recueillir de l’argent pour les plus pauvres, les comités d’Amnistie internationale, de la diversité sexuelle ou écolo. Plusieurs s’impliquent politiquement en siégeant au conseil d’élèves de leur établissement scolaire[8]. Même lorsqu’elles ne sont pas directement pensées par et pour les adultes, ces activités restent sous le contrôle des adultes, n’ont pas de portée contestatrice et sont même perçues par les autorités scolaires comme favorisant la socialisation et l’intégration des élèves.

C’est tout le contraire avec la « grève du chocolat », déclenchée en 1947 par des jeunes en Colombie-Britannique et qui va rapidement toucher toutes les provinces. Cette mobilisation démontre à la fois la capacité des jeunes à se mobiliser de manière autonome et conflictuelle, y compris avant les fameux médias sociaux, et permet de saisir comment des adultes tentent de miner la légitimité de telles mobilisations en laissant entendre qu’elles ne sont que le résultat d’une manipulation des enfants.

Le retour de Tom, ou l’aventure héroïque d’une petite fille ? Une écolière canadienne raconte la Première Guerre mondiale

Par Sarah Glassford[1]

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Ce texte a d’abord été publié en anglais sur la plateforme ActiveHistory. Nous les remercions de nous laisser le publier en traduction française.

Que pensaient les enfants canadiens de la Première Guerre mondiale ? Nous savons qu’ils s’amusaient avec des jeux et des jouets inspirés par la guerre, qu’ils lisaient des récits d’aventures et se mettaient en scène dans des intrigues centrées sur la guerre, qu’ils étaient mobilisés pour amasser de l’argent pour des causes qui y étaient liées, et que, dans certains cas, ils mentaient sur leur âge dans le but de s’enrôler [2]… Cependant, il est difficile de parler de la guerre dans leurs propres mots, de savoir quelles étaient leurs pensées juvéniles, leurs émotions et l’image qu’ils en avaient. L’étude de Norah Lewis sur les lettres que des enfants envoyaient à cette époque aux périodiques canadiens destinés aux familles propose un exemple rare et précieux[3]. Toutefois, trouver dans les archives des documents non publiés rédigés par des enfants de la Première Guerre mondiale constitue un véritable défi. Les enfants écrivent relativement peu, de tels documents sont donc rares, et quand ils le font, les pages qu’ils noircissent disparaissent le plus souvent après l’enfance. D’ordinaire, peu d’écrits de ce type passent le test de « l’importance historique » et sont conservés dans les archives accessibles au public. Ceux qu’on y retrouve constituent une infime partie de fonds familiaux et sont plus susceptibles d’être découverts par hasard que dans le cadre de recherches intentionnelles.

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