« Qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui ?». Les travailleurs.ses de la trace et l’histoire artificielle
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Bazile, J. (2026). « Qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui ?». Les travailleurs.ses de la trace et l’histoire artificielle. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13679Chicago
Bazile Julien. "« Qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui ?». Les travailleurs.ses de la trace et l’histoire artificielle." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13679.Julien A. Bazile
Julien Bazile est historien, responsable de la recherche au Musée d’histoire de Sherbrooke. Il est aussi chargé de cours à l’Université de Sherbrooke et à l’Université Bishop’s
Historien.nes, l’IA a le pouvoir de nous faire changer nos habitudes de travail, notre rapport à l’œuvre historique et sa production. La question la plus importante à ce sujet n’est pas posée à ChatGPT, mais par lui, sur l’écran d’accueil : « qu’est-ce qui vous intéresse aujourd’hui » ? La question de notre intérêt, à conserver, remplacer ou suppléer d’outils, est au cœur de nos pratiques.
La réflexion qui suit se déroule à partir d’une prémisse : celle que la production de l’histoire – questionnement, recherche, et écriture – constituent un artisanat[1]. Un travail humain de compréhension et de transformation d’un matériau, aboutissant à la production d’un objet, d’une œuvre.
Qu’est-ce qu’une œuvre, historique ou non, qui soit produite sans temps et sans effort ?
Est-ce que « générer » sans délai, sans médiation ni hésitation, ne change pas radicalement notre rapport à la production historique ? Une des forces du travail historien ne réside-t-elle pas dans ce trait d’union apporté par le temps dépensé à douter, hésiter ou changer d’avis ?
Qu’est-ce qu’une œuvre s’il n’y a personne au bout du fil ? Un récit d’histoire n’est pas que le résultat d’un calcul, ni le reçu d’une transaction. À travers lui s’expriment aussi la voix humaine, le déséquilibre qui l’a mise en mouvement, la tension qui la traverse, l’émotion de son contact au passé. Quelque chose d’un espoir d’être compris.
Qu’est-ce qu’une œuvre produite par un « créateur » privé d’accès au réel physique ? Un « auteur » dénué de vertiges, produisant sans que jamais son corps soit sollicité par la tâche, ni ses sens impliqués par les parfums de la décrépitude des documents et des lieux ?
Qu’est-ce qu’une œuvre au-delà de laquelle on ne peut diriger aucune gratitude ? Quelle conversation possible avec des générateurs de bilans ?
L’informatique est une amie précieuse des historiennes et historiens : ils et elles construisent, utilisent et critiquent ces outils depuis longtemps[2]. Grâce à elle, depuis des décennies, on travaille (ensemble) plus rapidement et facilement. Il n’est pas un jour sans que je n’utilise mon cher ordinateur, pour lire et écrire, ranger et retrouver. Ce fantastique outil de gestion documentaire à la « mémoire surabondante » n’oublie rien[3]. Dans ce contexte, il ne me remplace pas : il est une extension d’un travail que je pourrais faire à la main seule. Il me permet de faire l’économie d’étapes que je maîtrise, parce que je sais à quels moments elles peuvent être dispensables.
Je suis aussi de ceux qui aiment les crayons de bois, les stylos à encre et le papier, et la lenteur, et qui y voient de l’intérêt. Qui, ringards devant l’éternel, voient l’utilité anachronique mais sincère à la lenteur et à la friction. Pourtant, je n’ai pas plus de valises en bois que de bagage en informatique, ni une connaissance technicienne des rouages (des interrupteurs) des LLM, des interfaces conversationnelles, des types et sous-types d’IA. Je suis incapable de prédiction ou de commentaire techniques. Je demeure sceptique des « innovations » déguisées en progrès, qui ne sont que les pardessus de la nouveauté ou de la mode.
Je ne suis pas plus béat que je ne suis catastrophiste : je dis que je ne me peignerais pas les sourcils avec ce râteau-là. Ce que je suis, à ce jour, c’est un non-utilisateur probablement capable d’articuler les raisons de sa non-utilisation de certains outils que j’ai testés, partant sans grandes attentes et arrivant avec des déceptions tièdes.
Mon point de vue est le suivant : les technologies mues par « l’intelligence artificielle » (à l’exception possible de certains outils de reformulation, et encore), ne remplaceront pas le travail de l’historien ou de l’historienne. Comme aucun autre travail de sciences, humaines ou non. Car s’extraire d’une tâche ne suffit pas à détruire un travail.
Parce que le travail ne peut pas être compris à travers la seule finalité de produire : c’est, plus largement, une démarche intentionnée. Un processus, dont certaines étapes ne sont pas dispensables. S’affranchir de l’effort fait pour comprendre, c’est ne pas comprendre que l’effort est l’intérêt. Dans un travail de recherche, le voyage est la majeure partie de la destination. L’étreinte du questionnement initial, les mots que l’on cherche, les traces que l’on découvre, les stratégies de mise en place de la preuve… Il n’est pas toujours profitable de considérer qu’on peut prendre toujours des raccourcis dans ces étapes.
Ce serait bien stupidement qu’on ferait remarquer à un marathonien qu’il y a des manières plus rapides et moins douloureuses de parcourir 42 kilomètres, ou à une pratiquante de musculation qu’une grue est un meilleur outil pour soulever 100 livres. Pourquoi le faire avec ses muscles, de surcroît plusieurs fois de suite, et pour le reposer au même endroit ? Voilà pourquoi : parce qu’un effort évité est un apprentissage perdu, et parce qu’une compétence non utilisée s’atrophie bien vite. Rechercher et écrire est parfois cette occasion de nous améliorer dans nos compétences et notre humanité.
Même une « IA géniale » qui serait capable d’écrire en parfaite autonomie La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II ou The Making of the English Working Class, serait aussi dépourvue d’intérêt que celle qui parviendrait à « générer » La Joconde ou Citizen Kane. Beau ou pas, vrai ou pas, personne n’est au bout du fil. Personne ne s’adresse à vous, personne ne cherche à vous communiquer quoi que ce soit. « L’IA géniale » est un automate à s’en foutre.
Parlant de sources, souvenons-nous qu’aucune intelligence artificielle n’a accès aux archives physiques. En fait, c’est parce que la plus vaste partie de ce qui est entre mes mains, les sources de l’histoire locale, n’a pas d’existence numérique. Les traces restent, fidèles à leur nom, des traces. Des fragments élusifs, égarés entre des lignes. Cryptiques, cachés. En de nombreux endroits, les informations ne sont pas (encore) des data, elles demeurent faites d’encre et de papier. Elles sont des paysages, des paroles et des souvenirs. Et nécessitent des travailleurs et travailleuses de la trace.
Aucune IA n’est capable de « dépouiller », d’errer, de musarder, d’hésiter, de revenir, de peser le poids des pièces les unes par rapport aux autres, d’entrevoir un ordre ou de contempler un désordre, de percevoir des récurrences, des structures ou des significations depuis un point de vue « personnel ». Aucune IA n’est capable d’une chose qu’on puisse appeler, à moins d’un effort poétique, un point de vue.
On voudrait chanter les louanges de l’IA géniale comme œil divin surplombant l’océan des data, avec neutralité et impartialité. Et reprocher aux récits historiques « humains » de ne pas (assez) savoir se tenir à distance de la position d’un individu, situé dans son temps, sa mentalité, son genre, ses convictions, sa biographie. Je reproche à l’IA de ne pas avoir de position, ni d’incarnation. Pire, de faire croire que parce qu’elle aurait « aspiré » sans appétit données, travaux et points de vue, elle serait devenue capable d’objectivité désincarnée. Mais l’IA, comme automate à s’en foutre, n’a pas de point de vue, cette signature par laquelle la réflexion peut avancer[4].
Aussi travail d’émotion, l’histoire demeure une activité humaine[5]. Aucune IA ne sentira « le goût de l’archive[6] ». Aucune IA ne prêtera une oreille attentive aux récits des gens. Aucune ne pourra partager d’émotion historique, ni de vertige patrimonial. Pas d’amertume, de joie ou de crainte face au spectacle du temps qui passe. Une IA ne réfléchit pas, et ne perçoit pas. L’histoire, comme travail de sens effectué sur le passage du temps, ne peut pas être un récit écrit de main machinique. Quand elle prend la forme de l’histoire publique, elle est un dialogue d’humain à humain qui ne peut pas être supplanté par un agent conversationnel.
L’interprétation des sources, la signification des évènements, leur poids, leur place au sein d’un récit de progrès ou de déclin, de résistance ou d’hégémonie : la définition de ce qui est « important » [7]. Le travail d’appréciation n’est pas réductible à un travail de calcul. Une machine n’a pas de regard : elle traite.
Produit d’esprits humains, l’histoire n’est pas un empilement ou un output. Elle n’est pas une collecte exhaustive, ni un traitement sériel, ni un compte rendu définitif, ni un résultat logique. La mission de quiconque l’écrit est de « faire savoir, faire comprendre, mais aussi de faire sentir[8] ».
Disant cela, je ne voudrais pas opposer des historien.nes « scientistes », trop technophiles ou trop inhumain·es, à des « compassionnels[9] » qui feraient de leurs bons sentiments un rempart contre leur mise au rebut. Je crois la réalité plus complexe que cela : face à l’IA, comme par le passé, il est nécessaire de nous interroger sur ce que nos outils font de nous, et de notre métier.
Il suffit d’une question qui tient en deux mots pour rendre vaines les prouesses des intelligences les plus artificielles, ou des artifices les plus intelligents : « et alors » ? Cette question est au début et à la finalité de la recherche historique. Jamais prise d’aucune curiosité, une machine ne s’interroge pas elle-même, pas plus qu’elle ne s’interroge sur elle-même. Et elle ne sera jamais impliquée dans les résultats qu’elle compose. L’humain demeure maître de la question du sens, et du sens des questions.
[1] Depuis Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire. Essai d’épistémologie, Paris, Seuil, 1971, pour qui « les évènements ne sont pas des choses » existant en dehors d’un travail qui les fait naître, et jusqu’à Martin Pâquet, Sur la pratique de l’histoire, Montréal (Québec), Boréal, 2025.
[2] Jo Guldi et David Armitage, The History Manifesto, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.
[3] Philippe Joutard, « Révolution numérique et rapport au passé », Le Débat, vol. 177, no 5, 2013, p. 145, 10.3917/deba.177.0145.
[4] Eric Hobsbawm, On History, London, Abacus, 2005, reprint.
[5] Simon Jolivet, « Plaidoyer pour une autre forme d’engagement historien », HistoireEngagée.ca, 23 novembre 2010, https://histoireengagee.ca/?p=591.
[6] Arlette Farge, Le goût de l’archive, Paris, Seuil, 1989.
[7] Nicole M. Brown et al., « Mechanized Margin to Digitized Center: Black Feminism’s Contributions to Combatting Erasure within the Digital Humanities », International Journal of Humanities and Arts Computing, vol. 10, no 1, 2016, p. 110‑125, 10.3366/ijhac.2016.0163.
[8] Arlette Farge, « Écrire l’histoire », Hypothèses, vol. 7, no 1, décembre 2008, p. 317.
[9] Christophe Prochasson, L’empire des émotions. Les historiens dans la mêlée, Paris, Demopolis, 2008.
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