Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Discipline historique Page 1 of 9

Réfléchir en temps de crise

Sommaire des premiers numéros des revues L’Esprit international, L’Année politique française et étrangère, Affaires étrangères et L’Europe nouvelle

Florence Prévost-Grégoire, candidate au doctorat à University College Dublin[1]

Comme plusieurs d’entre nous, depuis maintenant près de sept semaines, je vis dans un nuage de confusion causé par la perte de repères. S’alternent angoisse, tristesse, colère et lassitude face à la situation. Au travers de cela, il y aussi l’appréhension quant au travail et à la rédaction. Une réflexion m’habite pourtant : la pandémie se présente en quelque sorte comme une occasion pour empreindre mon travail d’historienne d’une émotion longtemps recherchée. Ma thèse de doctorat portent sur l’internationalisme des intellectuel.le.s français.es après la Première Guerre mondiale.  Alors que je n’ai peu, voire pas du tout accès à ce que ces gens pouvaient ressentir au sortir de la guerre (et ce n’est pas faute d’avoir cherché dans de très nombreuses archives personnelles), l’expérience que nous vivons sur les plans collectif et individuel est potentiellement ce qui me permettra le mieux de comprendre dans quel état d’esprit ces intellectuel.le.s se trouvaient lorsqu’elles et ils ont mis sur papier leurs idées chargées d’espoir pour un monde nouveau. 

Avant même la fin de la Première Guerre mondiale, un grand effort de réflexion sur le maintien de la paix s’est organisé en France pour éviter qu’un conflit d’une telle ampleur ne se reproduise. L’atteinte de cet objectif a d’abord été envisagée sur la base d’une meilleure gestion des relations entre les nations. S’appuyant sur l’idée d’internationalisme, les contemporain.e.s ont imaginé une organisation (en l’occurrence la Société des nations) pour arbitrer les conflits entre les nations et encourager les échanges entre elles. Avec davantage d’arbitrage, d’interconnexions et d’interdépendance, la guerre n’aurait plus raison d’être. Convaincu.e.s de la valeur de l’arbitrage international et de l’intérêt de créer la Société des Nations, les intellectuel.le.s français.es ont vite tourné leur réflexion vers d’autres enjeux : de quelle façon articuler cet internationalisme et les instances nouvellement créées? Quels genres d’échanges mettre de l’avant? Comment, concrètement, changer la conception que les gens se faisaient de leur monde? Comment, enfin, cultiver ce que plusieurs nommaient « l’esprit international »? Les horreurs de la guerre ont motivé les intellectuel.le.s à investir l’internationalisme et à imaginer un monde nouveau.  Les années 1920 ont conséquemment été le théâtre d’un grand bouillonnement d’idées.

Pourquoi la pratique du Blackface persiste-t-elle, et que peut faire la communauté historienne pour que les choses changent?*

Par Cheryl Thompson, Ryerson Univsersity

Il y a quelques années, celui qui était alors mon superviseur postdoctoral et qui est aujourd’hui professeur émérite au Centre for Theatre, Drama and Performance Studies de l’Université de Toronto, Stephen Johnson, était invité à intervenir dans une émission de radio sur les raisons expliquant la résurgence de la pratique du Blackface dans la société actuelle. L’entretien n’a cependant jamais eu lieu, puisque la priorité a été accordée à la couverture d’évènements jugés plus significatifs.

J’ai depuis repris le flambeau sur cette question, et en réfléchissant aux discussions que j’ai eues avec Stephen sur le sujet, j’en suis venue à la conclusion que la pratique du Blackface n’a en fait jamais cessé.

Du film Tropic Thunder (Tonnerre sous les tropiques), sorti en 2008 et mettant en vedette l’acteur Robert Downey Jr. dans le rôle du soldat noir Kirk Lazarus, à cette scène de 2013 de la série Mad Men (qui se déroule dans les années 1960), dans laquelle Roger Sterling (John Slattery) apparait avec un visage peint en noir pour chanter à sa fiancée My Old Kentucky Home (une chanson de Minstrel Show écrite par Stephen Foster en 1853) lors d’une assemblée publique, le recours au Blackface est toujours bien présent. La population canadienne n’a d’ailleurs jamais cessé de consommer ces représentations.

Émanciper l’histoire. Pour une histoire de la Multitude

Par Catherine Larochelle, Université de Montréal[1]

Je sortais tout juste de la lecture du livre de Laurence De Cock, de Mathilde Larrère et de Guillaume Mazeau, L’histoire comme émancipation[2], dont je devais faire une recension, lorsque je suis tombée sur ce livre – jamais ouvert, malgré les années – dans ma bibliothèque : Grammaire de la multitude, de Paolo Virno[3]. Ce mot – multitude – m’a tout de suite semblé être le morceau manquant du projet d’histoire émancipatrice défendu par cette triade d’historien.ne.s engagé.e.s. Dans son essai, Virno s’attarde au couple peuple/multitude comme conceptualisation du corps social, le second terme devant remplacer le premier, selon lui, pour comprendre les formes contemporaines de la vie sociale. « Le peuple est le résultat d’un mouvement centripète : à partir des individus atomisés vers l’unité du « corps politique », vers la souveraineté. L’Un est l’issue extrême de ce mouvement centripète. La multitude, par contre, est le résultat d’un mouvement centrifuge : de l’Un au Nombre[4] », écrit Virno, mentionnant au passage le beau défi que pose la « multitude » à l’analyse, concept sans lexique, sans codes, et – presque – sans histoire[5]. Il y a là une dialectique fondamentale entre d’une part, l’Unité, l’universel et, d’autre part, la Multitude, la singularité. L’histoire, comme discipline, incarne cette injonction dialectique : astreinte à produire un récit apte à inclure et à rendre lisible la cacophonie de l’expérience humaine singulière et universelle, individuelle et collective, intime et partagée.

On retrouve dans le livre de De Cock, Larrère et Mazeau, cette tension entre un appel en faveur d’une émancipation collective et l’engagement pour une historicisation des expériences de la « multitude », forme historique et contemporaine du corps social, qui permet de porter enfin la voix des oublié.e.s de l’histoire. En revenant sur les différents thèmes abordés dans ces deux ouvrages, je proposerai l’établissement d’un nouveau paradigme pour la discipline historique – une histoire de la multitude – qui s’attaque aux différentes dimensions de la praxis historique universitaire : le récit national et l’écriture de l’histoire, les conditions du travail historien et l’histoire dans la cité. 

Ce texte ne constitue pas une recension de L’histoire comme émancipation, on l’aura compris. Inspirée par la lecture de ce livre et d’autres, je présente plutôt ici un essai sur l’imbrication entre l’écriture des histoires et les formes actuelles de leur fabrication universitaire[6]. Les historiographes me donneront raison, je l’espère : il est impossible de faire l’économie de la relation étroite qui lie le contenu de l’énonciation des conditions matérielles de sa production.

Histoire de la sexualité : Critique de l’hétéronormativité et représentation de la diversité

Par Shawn McCutcheon, doctorant en histoire à l’Université McGill

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Crédit photo : https://www.flickr.com/photos/aquerry/8018470282

Résumé : À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans l’historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les stratégies qui y sont suggérées visent à contourner un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. L’auteur invite les lecteur.rice.s à  s’interroger sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois. La réflexion qui en découle propose un projet d’histoire des possibles sexuels, affectifs et érotiques, libéré des catégorisations et des idées reçues actuelles. Une histoire ouverte à la pluralité des relations possibles entre partenaires de même sexe ou non, qui pourrait apporter un éclairage différent sur les phénomènes politiques, sociaux et culturels ayant marqué la population.

Mots-clés : Québec; sexualité; homosexualité; hétérosexualité; bisexualité; homoérotisme; homoaffectivité; homosocial; hétéronormativité; hétérosexisme; historiographie; épisthémologie; LGBTQIA2; queer.

L’histoire de la sexualité a le vent dans les voiles depuis quelques années. Reflet d’une ouverture sociale croissante, le Parlement écossais annonçait même en novembre 2018 que l’Écosse deviendra sous peu le premier État à inclure l’histoire de la diversité sexuelle et de genre dans son curriculum scolaire[1]. D’un point de vue académique, l’engouement qu’elle suscite se manifeste autant dans l’offre de nouvelles positions académiques au sein des départements universitaires, que dans l’organisation de colloques ou la parution de publications dédiées au sujet. Au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis et au Canada anglais, pour ne mentionner que ces régions, le bilan historiographique ne cesse de s’enrichir de recherches nouvelles et stimulantes. Les œuvres de synthèse, même celles d’excellente qualité, peinent à suivre la production des historien.ne.s européen.ne.s, ou nord-américain.ne.s[2]. À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans cette historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les travaux sur lesquels s’appuie cette réflexion ont surtout été choisis en raison de l’impact théorique ou conceptuel qu’ils ont eu sur l’histoire de la sexualité internationale, ainsi que sur les possibilités épistémologiques nouvelles qu’ils permettent lorsqu’appliqués à l’écriture de l’histoire du Québec. Les stratégies suggérées dans cet article visent en premier lieu à contourner dans la mesure du possible un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. D’autre part, ce bilan historiographique – qui est loin d’être exhaustif – invite à  réfléchir sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois, ainsi que sur l’élargissement du concept de sexualité lui-même, pour y inclure l’affectif. Il va sans dire que mon intérêt pour l’étude de la diversité sexuelle, ainsi que ma spécialisation en tant que doctorant en histoire du monde atlantique des XVIIIe et XIXe siècles influencent l’approche que je propose. Si la réflexion décrite au fil des pages qui suivront concerne aussi le XXe siècle, sa pertinence augmente proportionnellement à l’éloignement temporel et prend vraiment toute sa force lorsque l’objet de l’étude historique concerne la période préindustrielle.

La première partie de l’article établit d’abord une brève définition du concept d’hétéronormativité et en dresse une généalogie succincte, depuis sa naissance au sein des groupes féministes lesbiens des années 1970 jusqu’à l’institutionnalisation universitaire de la théorie queer au cours des années 1990. Établir le sens du concept d’hétéronormativité – qui est central dans la réflexion proposée dans cet article – permet de mieux cerner ce que je qualifie d’hétéronormativité historique. Par-là, j’entends le phénomène de distorsion du regard posé par l’historien.ne sur le passé sexuel. Il est causé par l’introduction d’anachronismes dans la perception de celui ou celle-ci des façons antérieures de comprendre et de structurer la sexualité. Le constat s’appuie sur la réflexion ayant émergé au cours des dernières décennies suite aux travaux d’historicisation des idées relatives à la sexualité. Appuyée sur certaines œuvres incontournables sur le sujet, la seconde section de cet article procède à une brève déconstruction de nos conceptions actuelles de la sexualité, ainsi que des notions d’orientations sexuelles, d’hétérosexualité et d’homosexualité. Après avoir souligné le potentiel d’une telle approche quant à la construction d’une narration historique plus représentative de l’altérité du passé sexuel et plus inclusive de sa diversité, la troisième section de l’article suggère quelques pistes ayant émergé au sein de l’historiographie qu’il serait intéressant d’appliquer en histoire québécoise – ou canadienne. Des pistes décloisonnantes qui permettent d’envisager un champ d’enquête étendu aux possibles affectifs et érotiques et aptes à enrichir le récit historique.

Une pénurie d’enseignant.e.s? Des solutions existent!

Par Brigitte Caulier, présidente de l’Institution d’histoire de l’Amérique, Karine Hébert, vice-présidente et Louise Bienvenue, membre régulière

version PDF (à venir)

*Cette lettre a été publiée dans Le Devoir le mercredi 27 février 2019.

Il est temps de diversifier les voies d’accès à la profession

Ces dernières semaines, les médias d’information ont publié quantité d’articles et d’éditoriaux annonçant une pénurie de main-d’œuvre dans le monde de l’enseignement primaire et secondaire au Québec. Données à l’appui, on nous apprend que les banques de suppléant.e.s fondent à vue d’œil et que les rangs réguliers sont de plus en plus clairsemés. Les vagues de départs à la retraite chez les baby-boomers n’expliqueraient pas tout; ce déséquilibre n’a rien de temporaire si l’on en croit les Facultés d’éducation universitaires qui observent des baisses importantes d’inscriptions.

On invoque différents facteurs pour expliquer cette situation préoccupante, surtout dans la filière de l’enseignement secondaire (Radio-Canada, 25 janvier 2019). Au premier chef, le manque d’attractivité d’un métier qui a eu la vie dure ces dernières années : salaires parmi les plus bas au Canada, hausse du nombre d’élèves en difficulté dans les classes, alourdissements de tâches depuis le vent d’austérité, instabilité chronique, infrastructures scolaires en désuétude, parents peu solidaires lorsque vient le temps de valoriser l’autorité des enseignant.e.s auprès de leurs enfants, etc.

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