Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Les thèses d’histoire au Québec (2016-2022) : survol

Par Will Langford, professeur au département d’histoire de l’Université Dalhousie

Le Groupe de travail sur l’avenir du doctorat en histoire au Canada – formé par la Société historique du Canada et composé des historien.ne.s Catherine Carstairs, Sam Hossack, Tina Loo, Christine O’Bonsawin, Martin Pâquet, John Walsh, et moi-même – a récemment publié son rapport (disponible en français et en anglais). Le rapport contient de nombreux faits et chiffres qui proviennent de la recherche que nous avons effectuée, laquelle fut soutenue par l’assistante de recherche Danielle Mahon. Nous avons mené des sondages, tenu des consultations, organisé des ateliers, examiné les exigences des programmes de doctorat, étudié les conventions collectives, calculé les frais de scolarité, considéré le marché du travail, consulté des statistiques gouvernementales, et plus encore.

Dans le cadre de cette recherche, j’ai compilé une série de données concernant les thèses d’histoire au Canada. Il existe 24 programmes de doctorat en histoire, au sein de 26 départements d’histoire. Cinq cents soixante-deux thèses d’histoire ont été complétées entre septembre 2016 et août 2022 au pays, parmi lesquelles 102 ont été rédigées en français et 460 en anglais. La majorité des thèses en français ont été réalisées dans des universités francophones au Québec. Néanmoins, sur les 17 thèses de l’Université d’Ottawa huit étaient en français; l’une des 16 de l’Université de Guelph; l’une des 42 de l’Université York; à McGill, trois thèses sur les 30 déposées étaient dans cette langue et l’une des 11 de l’Université Concordia également. De même, l’une des 20 thèses de l’Université Laval et l’une des 36 thèses à l’Université de Montréal étaient écrites en anglais.

« Il n’y a que des rendez-vous manqués avec l’histoire. » Régine Robin entre réflexion historiographique, mémoire culturelle et fiction

Emmanuel Delille, chercheur au Centre Marc Bloch et chercheur invité au Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCÉAE)

L’historienne française et canadienne Régine Robin (née Rivka Ajzersztejn, 1939-2021) nous a quittés il y a quelques mois. De nombreux hommages lui ont été rendus par ses proches. Impossible de me joindre à leurs voix sous la forme d’un dialogue intime : d’une part je ne connais guère toute sa production scientifique, d’autre part j’ai surtout lu ses livres à la lumière de mon exil berlinois avant de la rencontrer brièvement à Montréal. Aussi je me propose de parler de son œuvre critique en rendant compte de deux publications posthumes, tout en tissant quelques liens avec des ouvrages plus anciens. Il s’agit d’un livre d’entretiens et de la réédition d’un ouvrage plus académique dont la parution ce printemps risque d’être passée inaperçue en raison de la pandémie. Ces deux volumes publiés à trente ans d’intervalle, Les Ombres de la mémoire (2021) et Le Roman mémoriel (1ère éd. 1989 ; nouvelle édition 2021), traitent largement la question des rapports entre histoire et mémoire, mais pas seulement et pas de la même manière. En effet, l’étude des rapports entre genre romanesque et sciences sociales a pris une place prépondérante dans sa pratique de l’écriture, jusqu’à son dernier livre sur l’univers de Patrick Modiano, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre (2019). En outre, les deux ouvrages actuellement en librairie s’inscrivent dans la continuité d’autres essais sur les cadres collectifs de la mémoire, comme Berlin Chantiers (2001) et La Mémoire saturée (2003)[i]. Ces titres viennent rappeler en même temps l’un des évènements majeurs qui a bouleversé notre rapport à la mémoire depuis plusieurs décennies, notamment du point de vue des historien·ne·s de la génération de Régine Robin, née au début de la Seconde Guerre mondiale : la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande qui l’a suivie.

               Nous devons le projet des Ombres de la mémoire à Christian Nadeau, directeur de la collection « D’ailleurs » aux Éditions Somme toute, et à Stéphane Lépine, journaliste et acteur des institutions culturelles québécoises. Ce dernier a réalisé une série d’entretiens avec Régine Robin entre l’été 2019 et l’été 2020. Au cours de ce dialogue fécond, elle revient sur l’ensemble de son parcours intellectuel, ses lectures, ses rencontres et son rapport à la ville. Car l’historienne se définissait volontiers comme une « flâneuse sociologique »[ii]. Observer l’espace urbain était une manière d’exercer son regard de chercheuse en sciences sociales, dans la lignée de Walter Benjamin (Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages). L’expression ne qualifie pas seulement son rapport à Paris mais aussi à d’autres métropoles qu’elle avait adoptées comme Berlin, Montréal et New York. Les mégalopoles modernes sont à la fois des lieux de vie, de visite, de découverte, de perte ou encore des lieux d’exil et d’imaginaire, ce qui est peu dire pour expliquer ce que l’espace urbain moderne a représenté pour cette fille d’immigrant·e·s, elle-même immigrée en Amérique du Nord. Née au sein d’une famille de Juifs polonais pauvres arrivés à Paris au début des années 1930, Régine Robin et sa mère ont échappé aux rafles sous l’Occupation en trouvant refuge dans les terrains vagues aujourd’hui disparus de Belleville, non loin de la rue Vilin où l’écrivain Georges Perec a grandi. Tout en répondant aux questions de Stéphane Lépine, Régine Robin raconte ses débuts dans la vie et dans l’écriture : le Paris de l’après-guerre, le communisme déçu de son père (objet d’un livre marquant : Le Cheval blanc de Lénine, 1979), la réussite scolaire et la méritocratie républicaine. Normalienne et agrégée, si elle a choisi de faire des études classiques en histoire jusqu’au doctorat (avec une thèse consacrée aux cahiers de doléance du bailliage de Semur-en-Auxois à l’aube de la Révolution française), c’est finalement en tant que professeure au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal que Régine Robin aura fait l’essentiel de sa carrière. Cette évolution ne peut être comprise sans la prise en compte du tournant structuraliste, qui a façonné et modifié son rapport à l’histoire sérielle, au marxisme, à l’archive et, finalement, à l’étude de la littérature du point de vue des sciences sociales.

               Sa formation aux méthodes de la linguistique dans les années 1960-70 a eu pour premier résultat la publication de Histoire et linguistique (1973), un essai méthodologique à l’usage des historien·ne·s encore peu au fait, à l’époque – mais est-ce vraiment différent aujourd’hui ? – de l’apport des sciences du langage aux sciences sociales. Le second résultat, plus profond dans l’orientation de son écriture de fictions et d’essais, est son investissement dans la « sociocritique », un cadre d’analyse alors promu par le professeur de littérature française Claude Duchet. Dès lors, sa réflexion s’est ouverte à l’analyse des œuvres littéraires saisies dans leur rapport à la société et aux croisements interculturels où elles s’inscrivent. Les identités de traverse, reconstruites et inventées au carrefour de plusieurs cultures, la dimension polyphonique du roman (au sens de Mikhaïl Bakhtine) et la « transculture » urbaine qui est le produit des grandes villes cosmopolites seront au centre de ses combats théoriques et politiques, la mettant en porte-à-faux avec d’autres intellectuel·.le·s plus sensibles aux revendications nationalistes, autant en France qu’au Québec ou en Allemagne réunifiée. Cette ouverture vers l’autre, vers la fiction et vers l’ensemble des sciences humaines et sociales (dont la psychanalyse, sur laquelle elle n’a, paradoxalement, pas vraiment exercé de regard critique) lui permettra aussi de réinvestir sous un angle nouveau son rapport au yiddish, langue maternelle à laquelle elle a consacré des traductions (au moins deux romans) et un essai (L’Amour du yiddish, 1984).

               Langue maternelle ? Le yiddish était la langue d’usage des communautés juives d’Europe centrale qui furent détruites par le régime national-socialiste et que Régine Robin avait parlé dans son enfance. Au cours de sa trajectoire académique, bien plus tard, c’est une langue qu’elle a réinvestie dans un second temps, depuis son pays d’adoption, après l’avoir redécouverte à Montréal, non sans surprise, dans la vie quotidienne à Outremont, le quartier où elle a vécu et qui est habité par des communautés juives ultra-orthodoxes. Déboussolée face à ce retour intempestif du yiddish – langue en voie d’extinction en Europe mais paradoxalement bien vivante en Amérique du Nord –, Régine Robin a fait de ses interrogations par rapport à la langue, l’identité, la mémoire et la ville des objets de recherche. C’est ainsi que les usages contemporains du français et du yiddish, en tant que langues transnationales, l’ont amenée à réfléchir sur la « transculturalité » et à dénoncer les obsessions identitaires sur les deux continents. Car langue et identité ne correspondent pas. En d’autres termes, si la culture québécoise est bel et bien une culture de langue française, elle n’en est pas moins une culture américaine ; réciproquement, le nationalisme et l’antisémitisme posaient pour elle des problèmes similaires en Europe et en Amérique du Nord. C’est pourquoi la réflexion sur l’hybridité et les transferts culturels est indissociable du travail du·de la chercheur·euse en sciences sociales du point de vue de Régine Robin, qui a opposé aux représentations communes de la mémoire collective une notion de « mémoire culturelle », c’est-à-dire une mémoire remaniée, faite d’emprunts aux récits issus d’autres lieux, ou de possibles lieux interculturels inscrits dans l’espace urbain : des lieux interstitiels, lisières ou « zones neutres » chères à Patrick Modiano, inventeur d’une mémoire culturelle de Paris inspirée à la fois de faits vrais tirés des années d’Occupation et de l’immédiat après-guerre, de fiction et de sa saga familiale.

               En d’autres termes, le problème du rapport entre histoire et mémoire n’est pas seulement celui du « présentisme », mais aussi celui du rapport à l’autre. Parmi différentes définitions de la mémoire, Régine Robin apporte son soutien à la perspective défendue par les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger de l’« invention de la tradition » : la tradition est toujours une construction arbitraire, instrumentalisée par des intérêts politiques, bric-à-brac mémoriel mobilisé dans l’espace public en fonction des enjeux sociétaux contemporains, et non pas du passé tel que les historien·ne·s sont susceptibles de le reconstruire à partir d’archives, au terme d’un long processus d’interprétation des sources. En prendre acte fut la condition de possibilité pour Régine Robin et d’autres intellectuel·le·s pour aller explorer les « communautés imaginées[iii] » qui tiennent lieu de mémoires collectives en Amérique du Nord.

               Si, en règle générale, les travaux spécialisés sur les usages politiques du passé sont focalisés sur les rapports entre mémoire et histoire, l’une des originalités du travail de recherche de Régine Robin est d’avoir introduit très tôt, dès les années 1970-80, la réflexion sur les récits fictionnels comme troisième terme de l’équation, bien avant que la question de la subjectivité de l’historien·ne ne se pose de manière aiguë dans l’historiographie. Il ne s’agit pas uniquement d’une analyse sociologique du roman, mais de l’introduction de l’« autofiction » dans sa pratique de l’écriture, développée et comprise comme un processus qui complexifie et dialectise les rapports entre histoire, récit de soi et mémoire. La lecture de Serge Doubrovsky (Fils, 1977) a joué un rôle central dans cette métamorphose. Pour Régine Robin, l’autofiction a eu pour fonction de mettre à distance les illusions simplificatrices de l’autobiographie et des légendes familiales : l’autofiction est en même temps autoréflexion. Elle installe une distance et un rapport critique avec les genres et les types de récits. Car l’autofiction est une manière d’instaurer un jeu, une manière de prendre en compte l’aspect normatif des codes narratifs (par exemple, le réalisme comme style rhétorique) et d’explorer les expériences vécues avec les outils de la fiction :

Je m’amuse à ne pas prendre l’autobiographie au sérieux, à ne pas me laisser piéger par la mémoire collective, celle-là même que je me réapproprie. Pour cela, il vaut mieux jouer avec elle, la déconstruire, l’ironiser. Ainsi, passant constamment de la fiction au métadiscours ironique, j’explicite ce travail de mise en pièces de la généalogie et du légendaire familial.[iv]

               Plusieurs livres en résulteront, dont La Québécoite (1983) et L’Immense fatigue des pierres (1996). Au détour du dialogue avec Stéphane Lépine, nous apprenons de surcroît que Régine Robin avait le projet d’un essai intitulé Histoire et fiction, qui n’a malheureusement jamais vu le jour. Toutefois elle a contribué à la littérature québécoise en participant à l’aventure de l’« écriture migrante ». La Québécoite est justement le type du roman expérimental (technique du collage, montage, assemblage) qui prend pour cadre à la fois la ville de Montréal, différentes strates mémorielles et différents espaces urbains, pour rendre objectif les expériences diverses d’une Québécoise venue d’ailleurs, dans toute leur hétérogénéité. Stéphane Lépine met en relation cette fiction avec l’aventure d’une revue transculturelle, Vice Versa (1983-1997), qui a publié des auteur·rice·s en français, anglais et italien dans l’objectif de promouvoir l’expressiond’une hybridité culturelle originale à Montréal. Pour Régine Robin, participer à Vice Versa c’était résister aux sirènes des revendications identitaires et des pièges de la mémoire collective québécoise : « Celui qui arrive d’ailleurs ne peut pas faire sienne la mémoire collective si prégnante d’un peuple. Sa mémoire est autre[v] ». Cette mémoire autre est justement ce qu’elle concevait comme une mémoire culturelle, faite d’appropriations aussi bien factuelles qu’imaginaires, de souvenirs et d’emprunts, une mémoire toujours réinventée.

               Bien sûr, l’intérêt porté aux phénomènes interculturels ne doit pas occulter d’autres enjeux que Régine Robin passe sous silence, par exemple les politiques de défense de la langue française et des institutions culturelles canadiennes-françaises, dont elle ne dit rien, alors qu’elle était une grande consommatrice de la scène culturelle parisienne, très dépendante des politiques et des subventions publiques françaises. Néanmoins il y a bien d’autres choses à découvrir dans ce long dialogue. Stéphane Lépine et Régine Robin y parlent notamment des deux Allemagne, celle de l’Ouest et celle de l’Est, des écrivain·e·s de République Démocratique Allemande (Heiner Müller, Christa Wolf, etc.) et de la mémoire de l’Holocauste dans la littérature allemande après 1945, telle qu’elle apparaît dans les romans de Jurek Becker, Jakob le menteur et Le Boxeur. Les lecteur·rice·s se reporteront également à Un roman d’Allemagne (2016) pour approfondir cette matière et explorer la riche intertextualité que Régine Robin a su insuffler dans ses récits.

               Le second ouvrage sorti récemment en librairie, Le Roman mémoriel, est la réédition par les Presses de l’Université de Montréal d’un essai publié en 1989, en pleine commémoration de la Révolution française et, inopinément, à la fin du régime Est-allemand. Il correspond au mémoire complémentaire d’une thèse d’État dont l’historien Marc Ferro avait accepté la direction. Ce type de diplôme a été aboli en France pour être remplacé par l’Habilitation à diriger des recherches, sorte de second livre après la thèse de doctorat, sur le modèle du système universitaire allemand.

               La réédition du Roman mémoriel donne la mesure du chemin parcouru par Régine Robin dans les années 1960-70. L’étude de configurations d’énoncés compris comme des « sociogrammes » (Claude Duchet) d’une époque historique, et la lecture des philosophes poststructuralistes, l’ont conduite à l’analyse de « domaines de mémoire » et de « formations discursives », selon la terminologie de Michel Foucault, mais avec les outils de la sociocritique, et moins dans la perspective du philosophe français. Régine Robin s’est ainsi approprié la notion de « discours social » telle que Marc Angenot l’a articulée dans une dynamique de recherche universitaire à Montréal :

Le discours social, c’est dans un état synchronique de société, non seulement la rumeur, mais tout le système de la circulation discursive, le fait que les groupes se livrent sur le plan symbolique, une lutte pour l’hégémonie sémantique, c’est, dans une évidence non questionnée la façon de poser des questions. C’est plus que l’art du temps, c’est un système articulé de présupposés.[vi]

Car la recherche historique n’est pas une archéologie ni une généalogie, mais une analyse critique des sources – un travail qui inclut la réflexion sur leur destruction ou leur escamotage. Là encore, la ville de Berlin a servi de cadre d’analyse à Régine Robin, décontenancée par la rapidité de la disparition des indices du passé de l’Allemagne de l’Est dans l’espace urbain, tandis que des vestiges du nazisme restent très présents, muséifiés dans la ville réunifiée. Les lecteur·rice·s curieux se reporteront judicieusement au collectif dirigé par l’historienne Sonia Combe, Berlin, l’effacement des traces (2009), auquel Régine Robin a contribué.

               Outre la prise en compte des strates mémorielles pour penser les enjeux des régimes d’historicité, Régine Robin plaide aussi dans cet essai pour la mobilisation de savoirs interdisciplinaires. Une nouvelle fois, c’est au passé « fantasmé », à la nostalgie et aux aspects mortifères de la recherche d’origine identitaire qu’elle s’est attaquée, en prenant l’exemple du Historikerstreit (la « querelle des historiens »), mais encore en dénonçant les dérives des discours nationalistes. Rappelons que l’expression l’Historikerstreit désigne un conflit opposant des historiens conservateurs allemands, qui ont banalisé les crimes nazis par rapport aux crimes de Staline dans les années 1980, à d’autres historien·ne·s et chercheur·euse·s en sciences sociales soucieux·ses de ne pas réduire la destruction des Juifs d’Europe à une simple réaction allemande au bolchévisme. Ensuite, loin de distinguer de manière simpliste un bon et un mauvais usage de l’histoire, ou de promouvoir une impossible histoire délivrée d’enjeux mémoriels, c’est plutôt à une conception dialectique que Régine Robin nous invite dès 1989, c’est-à-dire une dialectique entre mémoire identitaire et mémoire culturelle. Elle parle à ce propos d’« itinéraire mémoriel[vii] » afin de souligner le processus ininterrompu de travail sur la mémoire à partir des sciences humaines et sociales et à travers la fiction.

               Finalement, même si Régine Robin n’a jamais caché qu’elle se sentait surtout parisienne, qu’elle a conservé son domicile à Montparnasse jusqu’à la fin de sa vie et prêté une attention soutenue à la programmation culturelle à Paris, c’est plutôt à Montréal qu’elle a vu s’épanouir un certain cosmopolitisme réussi, certes non exempt de conflits, mais plus apaisé qu’en France. Montréal est alors finalement « un lieu possible » et le lieu improbable d’« une écriture nomade[viii] ». À l’instar de Serge Doubrovsky avant elle, c’est bien en Amérique du Nord qu’elle a réussi à trouver un « hors-lieu » lui permettant de réfléchir sur l’histoire sociale et culturelle du XXe siècle : « (…) tenter de faire jouer, envers et contre tout, cette mémoire culturelle, imageante, fictionnalisante qui déplace, ironise les autres ; il reste sans doute encore quelques années et assez de passion pour s’y engloutir[ix] ».

               Au final, pourquoi lire ou relire Régine Robin aujourd’hui ? Les années de l’immédiat après-guerre, comme celles qui ont suivi la réunification allemande, sont désormais révolues. Cependant, Régine Robin a su insuffler la passion de la réflexion critique à plusieurs générations de lecteur·rice·s, Berlinois·e·s ou Montréalais·es, immigrant·e·s parmi d’autres immigrant·e·s, étudiant·e·s, historien·ne·s du culturel, écrivain·e·s, artistes et acteur·rice·s du monde de la culture, dans l’espace urbain de nos mégalopoles.

Bibliographie

Combe S. (dir.), Berlin, l’effacement des traces, Lyon, Fage Editions, 2009.

Doubrovsky S., Fils, Paris, Galilée, 1977.

Hobsbawm E et Ranger T., L’Invention de la tradition, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.

Lépine S., Les Ombres de la mémoire : entretiens avec Régine Robin, Montréal, Éditions Somme toute, 2021.

Robin R., Le Roman mémoriel. De l’histoire à l’écriture du hors-lieu, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2021.

Robin R., Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, Montréal, Boréal, 2019.

Robin R., La Québécoite (1ère éd. 1983), Montréal, Édition BQ, 2019.

Robin R., Un roman d’Allemagne, Paris, Stock, 2016.

Robin R., La Mémoire saturée, Paris, Stock, 2003.

Robin R., Berlin Chantiers, Paris, Stock, 2001.

Robin R., L’Immense fatigue des pierres, Montréal, XYZ éditeur, 1996.

Robin R., L’Amour du yiddish : écriture juive et sentiment de la langue, 1830-1930, Paris, Éditions du Sorbier, 1984.

Robin R., Le Cheval blanc de Lénine, Bruxelles, éditions Complexe, 1979. Robin R., Histoire et linguistique, Paris, Armand Colin, 1973


[i] La Mémoire saturée (2003) offre un bon cas d’étude d’intertextualité. Car si la phrase qui sert de titre à cet article est une citation des Ombres de la mémoire (page 89), la même phrase est déjà présente en 2003 dans La Mémoire saturée (page 35), l’idée étant reformulée plusieurs fois dans ce livre. Je ne serai pas étonné qu’un·e lecteur·rice attentif·ve la retrouve ailleurs, au détour d’une autre lecture de Régine Robin. Plutôt qu’une vision tragique de l’histoire ou un pied de nez, j’y vois un emprunt au style de Patrick Modiano.

[ii] Robin R, Méga.ien plus tard, 09.tre moins explicite porte sur l ms, Histoire orale ou archives orales?polis. Les derniers pas du flâneur, Paris, Stock, 2009.

[iii] Robin R., La Mémoire saturée, Paris, Stock, 2003, p. 74.

[iv] Lépine S., Les Ombres de la mémoire : entretiens avec Régine Robin, Montréal, Éditions Somme toute, 2021, p. 51-52.

[v] Ibid., p. 79.

[vi] Robin R., Le roman mémoriel. De l’histoire à l’écriture du hors-lieu, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2021, p. 105.

[vii] Ibid., p. 100.

[viii] Ibid., p. 171.

[ix] Ibid., p. 184-185.

Déstigmatiser la santé mentale: le rôle de l’historien.ne

Par Alexandre Klein, Université d’Ottawa

L’historien.ne – est-il nécessaire de le rappeler ici – est, à l’instar de tout autre chercheur.se (en particulier en sciences humaines et sociales), inscrit.e, immergé.e, bref élément à part entière de la société dans laquelle il ou elle vit, œuvre, cherche et travaille. Ille n’est pas, contrairement à la représentation traditionnelle que la société civile peut parfois en avoir, enfermé.e dans sa tour d’ivoire, détaché.e des enjeux sociaux et politiques de son temps, dédié.e uniquement à la recherche d’une vérité scientifique qui s’apparenterait à une objectivité neutre et désincarnée. Comme le rappelait récemment, dans un tout autre contexte, Steven High, le président de la Société historique du Canada : « Les historiens et la discipline de l’histoire ne sont pas à l’écart de la politique : toute histoire est politique »[1]. La recherche historique implique donc, depuis sa conception jusqu’à sa diffusion, un certain engagement citoyen, une réelle responsabilité à l’égard du monde social dans lequel elle prend forme et place. Et l’histoire de la psychiatrie ne fait pas exception.

À la fin du mois de juin dernier, j’ai été contacté par un producteur de documentaire basé à Québec. Il cherchait un historien francophone en mesure de parler de l’histoire du Allan Memorial Institute, le centre de recherche psychiatrique de l’Université McGill, et du très controversé programme MK-Ultra, qui s’y déploya dans les années 1950-1960, sous la direction du Dr Donald Ewen Cameron (1901-1967) et grâce au financement de la CIA[2]. Il souhaitait en effet donner du contenu « crédible » (je le cite), présenter des « faits », pour agrémenter et compléter la présentation du nouveau jeu vidéo de la compagnie Red Barrels intitulé The Outlast Trials. Car le cœur du projet (ainsi que le financement) était, comme je le compris rapidement, là : célébrer la parution à venir du quatrième[3] opus d’un jeu vidéo centré sur le monde psychiatrique et qui reprenait cette fois, du moins comme prémisse scénaristique, l’histoire des expérimentations de lavage de cerveau menées dans les sous-sols de McGill entre 1957 et 1964. Le documentaire envisagé n’était donc rien d’autre qu’un publi-reportage vidéo, financé par la compagnie de jeu vidéo, dans le but de faire la promotion de leur nouveau titre à paraître. Assumant sans complexe ce contexte de commande, le producteur cherchait donc un.e historien.ne pour contextualiser les références du jeu, mais aussi, par là même, donner du crédit à l’œuvre vidéo-ludique. Il me mettait ainsi dans une position délicate, encore jamais rencontrée dans ma courte carrière historienne.

IL N’Y A PAS DE SOLIDARITÉ DANS UNE MÉRITOCRATIE : LA PRÉCARITÉ DANS LA PROFESSION D’HISTORIEN.NE AU CANADA

Un rapport de Steven High, vice-président de la Société historique du Canada

 « Nous aimons tous profondément ce que nous faisons….. Cet amour nous est enlevé par nos institutions, nos employeurs et nos administrateurs. Il est utilisé pour nous exploiter chaque fois que nous faisons du travail supplémentaire ou que nous soutenons les étudiants que nous enseignons, que nous corrigeons correctement les travaux même si nous ne sommes pas assez payés pour le faire, ou que nous mettons au point un plan de cours juste comme il faut même si on ne nous a donné qu’une semaine pour le faire. » – Le Dr Jeremy Milloy, table ronde de la SHC, janvier 2021 (traduction de la version anglaise originale qui a été publiée sur Active History)

« À tous les professeur.e.s titulaires et non titulaires qui ont et n’ont pas encore signé la lettre : faîtes votre part et agissez. Vous bénéficiez d’un système qui exploite systématiquement le travail des instructeur.trice.s précaires et des étudiant.e.s diplômés. Vous pouvez penser que cela n’a rien à voir avec vous, mais c’est bien le cas. Vous pouvez vous tourner les pouces et dire que c’est le département, mais vous êtes le département. Vous pouvez dire que c’est l’administration, mais vous êtes l’administration. Vous avez le pouvoir et la sécurité d’emploi, et la capacité de faire de vrais changements dans la vie de tant de gens. C’est à vous de l’utiliser » – La Dre Andrea Eidinger, table ronde de la SHC, mars 2021 (traduction de la version anglaise originale qui a été publiée sur University Affairs)

La Société historique du Canada doit reconnaître la précarité au sein de notre discipline pour ce qu’elle est : une forme de violence structurelle. Les structures « collégiales » au sein du monde universitaire engagent les professeur.e.s à temps plein dans un système qui, sans nous être attribuable, est fondamentalement injuste et exploiteur. 

Comme l’a montré Rob Nixon, la violence structurelle est une violence lente qui est normalisée à un tel point que beaucoup ne la reconnaissent même pas comme une violence. L’absence de prise en compte de la précarité dans nos universités a été favorisée par l’idée corrosive que nous vivons et travaillons dans une méritocratie : les « meilleur.e.s » candidat.e.s trouvent un emploi à temps plein. D’une part, l’intériorisation de l’idée de méritocratie a poussé de nombreux enseignant.e.s précaires et jeunes diplômé.e.s à la recherche d’un emploi à douter d’eux-mêmes. Si seulement ils ou elles avaient travaillé plus dur, publié plus, rencontré plus de gens : le résultat aurait pu être différent. D’autre part, la pensée méritocratique a servi à réconforter les personnes qui sont dans une position enviable : elle a effectivement dépolitisé la précarité et rendu la violence structurelle presque invisible aux autres. Il n’y a pas de solidarité dans une méritocratie.

Regard sur un travail historien: réflexions et remarques d’une historienne en devenir

Par Emmy Bois, étudiante à la maîtrise en histoire[1], Université Laval

*** Introduction au projet dans lequel s’inscrit ce texte ***

Du 19 au 21 février 2020, l’Association étudiante de deuxième et troisième cycle du département des sciences historiques de l’Université Laval (Artefact) a tenu la vingtième édition de son colloque étudiant annuel. Célébrer les vingt ans d’un tel événement est certes une source de fierté institutionnelle, mais pose également plusieurs défis. En effet, on ne peut nier les transformations qu’ont connu les sciences historiques depuis le tournant du XXIe siècle. Écrit-on encore l’Histoire de la même manière qu’il y a vingt ans? Comment faire pour que cette XXe édition se renouvelle et continue de générer l’intérêt chez la communauté étudiante? Pour le comité organisateur, cette édition du Colloque Artefact se devait de refléter le changement et de questionner la manière dont sont construites les sciences historiques. Ainsi, la thématique que nous avons retenue, « Ancrages, engagements et subjectivités : les conditions d’un regard sur le passé », vient de notre conviction profonde que la chercheuse ou le chercheur en sciences historiques n’est pas neutre devant son objet d’étude. Ce que nous voulions à travers cet événement était justement de (re)lancer une discussion sur cette subjectivité inhérente, de forcer étudiant.e.s à se questionner sur leur propres biais et angles morts en recherche.

Pour Joan W. Scott, les historien.e.s analysent des fragments du passé, ses échos : «Echoes are delayed returns of sounds; they are incomplete reproductions, usually giving back only the final fragments of a phrase. An echo spans large gaps of space […] and time […], but it also creates gaps of meaning and intelligibility ». La recherche est un travail de traces, celles dont on dispose et celles dont on ne dispose pas. Elle argue ainsi que la vision du chercheur ou de la chercheuse n’est jamais complète, toujours biaisée par la perception qu’il ou elle a des échos qui lui parviennent de son objet d’étude. Cette perception, pour Scott et pour bien d’autres théoricien.ne.s des sciences historiques, est conditionnée par la posture du chercheur ou de la chercheuse, indissociable de son ancrage dans le présent. Nous avons donc invité les chercheuses et chercheurs étudiant.e.s à questionner leur propre engagement envers leur sujet d’étude et la façon dont leur ancrage dans le présent influe sur leur manière d’aborder divers sujets historiques.

Bien que l’imposition de ce thème tranche en quelque sorte avec les éditions passées du Colloque Artefact en embrassant davantage une réflexion épistémologique, elles et ils ont été nombreux.ses à répondre à notre appel et à relever le défi que nous avions lancé. Toujours soucieuses d’incarner dans notre organisation les aspects les plus actuels et novateurs des sciences historiques, nous voulions aussi transformer la manière dont les Actes de colloque sont diffusés, afin de les rendre plus vivants et de poursuivre les réflexions entamées lors de l’événement de février dernier. La mission d’Histoire Engagée rejoignant celle que nous nous étions données, ce partenariat nous a semblé être la réponse parfaite à nos préoccupations. Les textes qui sont ici diffusés sont donc issus de communications étudiantes présentées dans le cadre du XXe Colloque Artefact et adaptées pour leur publication sur HistoireEngagée.ca. Nous espérons qu’en diffusant sur cette plateforme, nous pourrons donner une deuxième vie à ces présentations et étendre la portée de notre projet au-delà de l’événement de l’hiver dernier.

Cet assemblage de quatre textes couvre divers aspects de l’histoire récente (XIXe et XXe siècle). Certains sujets de recherche sont nés des préoccupations de leur auteur.e pour des enjeux contemporains. C’est le cas de l’article de Catherine Dumont-Lévesque intitulé «Les prescriptions normatives sur la sexualité féminine dans les pages du magazine Filles d’Aujourd’hui : déconstruction d’un discours tenace» qui prend racine dans les questionnements actuels concernant la sexualité féminine, ou encore celui de Jérémie Rose, «Dans l’intérêt de la nation : la convergence culturelle comme pilier du discours nationaliste québécois, de Lévesque à Legault», qui interroge le rapport du nationalisme québécois à la diversité culturelle d’hier à aujourd’hui. Tablant davantage sur des enjeux mémoriels, le texte de Sarah Lacasse se penche sur le traitement littéraire du massacre du Persil à Haïti en 1937. Quant à elle, Emmy Bois propose plutôt une réflexion sur l’introduction des jeunes chercheurs et chercheuses aux travails avec les archives religieuses. Si cet échantillon ne présente qu’une partie des réflexions qui eurent lieu lors du Colloque Artefact de l’hiver dernier, il n’en témoigne pas moi de l’engouement et de la pertinence d’une histoire engagée pour les jeunes chercheurs et chercheuses diplômé.e.s.

Marie-Laurence Raby

Coordonnatrice du XXe Colloque Artefact

*** Fin de l’introduction ***

À l’automne 2019, je me suis inscrite à mon premier séminaire de maîtrise : Régulations, transferts et adaptations : les services sociaux au Québec-Canada. Mon travail de recherche portait sur la gestion d’une école de réforme, soit l’école de réforme de l’Hospice Saint-Joseph-de-la-Délivrance, située à Lévis et gérée par les Sœurs de la Charité de Québec[1]. De son ouverture en 1883 jusqu’à son démantèlement en 1911, l’hospice accueille un flot discontinu de garçons jugés « délinquants » [2]. Administrée par l’Église catholique, cette initiative tire racine dans la mise sur pied, en 1869, d’un réseau provincial d’institutions confessionnelles, en réponse notamment à l’augmentation des problèmes de délinquance juvénile et de vagabondage[3].

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