Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Compte-rendu de : Casimir, Jean (2018). Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du traité de Ryswick à l’occupation américaine (1697-1915)

Par Thamara Labossière, doctorante en service social à l’université d’Ottawa

Le livre Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du traité de Ryswick à l’occupation américaine (1697-1915) de Jean Casimir marque, selon moi, un tournant dans l’appréhension de l’histoire du peuple haïtien. Ce livre a été publié en 2018 par L’Imprimeur. Il est préfacé par Walter Mignolo, un chercheur du courant décolonial et postfacé par Michel Hector, un historien Haïtien. L’auteur, Jean Casimir est sociologue et enseigne à l’Université d’État d’Haïti depuis 2001[1]. Adoptant une posture décoloniale, l’auteur invite à analyser la situation historique d’Haïti et la nature de la société postcoloniale haïtienne avec d’autres catégories de pensée que celles issues de l’occidentalocentrisme. Selon moi, l’intérêt de cet ouvrage, dans une conjoncture où la société haïtienne fait face à une crise multidimensionnelle (politique, sociale, culture, économique) consiste en l’importance accordée à un ensemble d’acteurs (les paysans.nes) qui est souvent absent de l’historiographie haïtienne ou dont les actions sont lues à travers une perspective occidentale. Cet ouvrage offre des pistes pour penser une société haïtienne dans laquelle toutes les catégories sociales ont leur place, sont valorisées et sont écoutées.

À travers les dix (10) chapitres de l’ouvrage, l’auteur propose une méthodologie et une épistémologie historique originale pour étudier une tranche de l’histoire des Haïtiens.nes, allant du Traité de Ryswick (1697) qui officialise l’installation de l’administration française dans la partie ouest de l’ile de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, jusqu’à la première occupation étasunienne d’Haïti (1915). Cette approche lui permet de mettre en évidence l’autonomie des forces populaires haïtiennes et la continuité de leur lutte du monde colonial au monde indépendant. De cette manière, il ne fait pas une analyse évènementielle, mais choisit de suivre l’évolution historique du mouvement de ces forces populaires. Par ailleurs, il pense l’État d’Haïti à travers une conceptualisation de la rupture de la nation haïtienne avec la France et non par la déclinaison d’un ensemble de faits historiques ou en comparaison à d’autres environnements politiques nationaux. Ceci permet de comprendre, d’une part, comment se transporte l’anéantissement des droits de la population du XVIIIème au XIXème siècle et, d’autre part, comment les captifs – et plus tard le peuple souverain – arrivent à exercer leurs droits en dépit des restrictions et des barrières du régime colonial, esclavagiste et de l’État colonial d’Haïti.

La construction mémorielle par la littérature : le cas du massacre du Persil de 1937

Par Sarah Lacasse, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université de Sherbrooke sous la direction du professeur Jean-Pierre Le Glaunec

Dans la première moitié du XXe siècle, les Haïtiens travaillant dans les champs de canne à sucre de la République dominicaine sont régulièrement les victimes de mouvements haineux et de gestes à caractère xénophobe de la part des Dominicains, qui s’inscrivent dans une longue histoire de tensions et d’animosité entre les deux populations des pays partageant l’ancienne île d’Hispaniola. Ces tensions aboutissent au massacre du Persil, débutant au mois d’octobre 1937[1]. Pendant plus de cinq jours, les militaires dominicains, sous les ordres de leur président Rafael Leónidas Trujillo Molina, massacrent des milliers d’Haïtiens près de la frontière dominicaine, principalement le long de la rivière Dajabon[2], qui sépare Haïti de la République dominicaine. La rencontre du mot « massacre » et de l’herbe aromatique dans le nom de cet événement s’explique par le fait que les militaires dominicains présentaient du persil aux ouvriers agricoles et aux suspects haïtiens pour les identifier[3]. Lorsque ceux-ci étaient incapables de prononcer adéquatement avec l’accent espagnol le nom de cette herbe, ils étaient massacrés à la machette, car les militaires estimaient qu’ils étaient créolophones et, par le fait même, Haïtiens[4]. Certains chercheur.euse.s, dont Donna-Weir-Soley, estiment que cette tuerie s’est soldée par la mort d’environ 30 000 personnes haïtiennes, hommes, femmes et enfants[5]. Malgré l’ampleur de l’événement, le massacre est sous-représenté dans l’histoire haïtienne et dominicaine, tout comme dans les représentations culturelles et artistiques de ces deux nations. Ainsi, cette rubrique propose une réflexion sur la place qu’occupe le massacre du Persil de 1937 dans la littérature haïtienne, en passant du silence à l’omniprésence. Je m’intéresserai à la représentation artistique et culturelle du massacre dans les œuvres littéraires de Jacques Stephen Alexis, de René Philoctète et d’Edwidge Danticat, rarement étudiées par les historiens.

Compère général soleil (1955) de Jacques Stephen Alexis

Jacques Stephen Alexis – originaire d’Haïti et exilé en France – et son roman Compère général soleil (1955) s’inscrivent au sein du courant du réalisme merveilleux. Romancier haïtien et militant communiste, Alexis est né en 1922 et décédé en 1961 à Haïti. Il a vécu une partie de son adolescence à Haïti sous les régimes dictatoriaux de Sténio Vincent et de Lescot[6]. Il a grandi dans la politique et l’engouement culturel qu’a suscité la résistance à l’occupation d’Haïti. Le régime autoritaire et la répression de Lescot poussent Alexis à fonder un journal militant dans la Révolution de 1946, La Ruche. L’écrivain fut ensuite emprisonné et exilé en raison de son aspiration politique communiste. Lors de son exil, il écrit Compère Général Soleil, premier roman haïtien à tendance communiste sur cet événement historique.

Haïti : de la domination simple à la domination complexe

Par Walner OSNA[1], Université d’Ottawa

Manifestation du 22 janvier 2016 – Haut Delmas (Crédit : Stephen William Phelps)

Résumé

Cet article analyse la critique (contestation de l’État) et la domination en Haïti à la lumière de la pensée de Luc Boltanski en considérant deux régimes politiques différents. D’une part, nous montrerons qu’une critique radicale du régime de Jean Pierre Boyer (1818-1843) a existé et qu’elle a pris la forme de mouvements armés. Ne laissant pas de place à cette critique de s’exprimer, le régime de Boyer a établi une domination simple. D’autre part, la critique a évolué (s’est transformée) en critique réformiste. Celle-ci a fait face à une domination complexe sous le régime de Michel Joseph Martelly (2011-2016), notamment parce que ce dernier a essayé d’incorporer la critique en adaptant son régime au contexte national et international post-1986.

Mots-clés

Haïti ; domination simple ; domination complexe ; critique ; régime politique

Introduction

Les questions de la critique (contestation) et de la domination politique traversent toute l’histoire politique d’Haïti. La société haïtienne est issue de la contestation. Elle a mené la plus grande révolution de l’histoire en remettant en question l’ordre capitaliste colonial esclavagiste : en novembre 1803, des «captifs[2]» ont mis en déroute la plus grande armée de l’époque, l’armée napoléonienne. Après l’indépendance d’Haïti, la critique et la domination ont pris des formes différentes selon l’époque et le régime politique. Cet article a pour objectif de comprendre la question de la domination en Haïti à la lumière de la sociologie de Luc Boltanski, et ce, en analysant deux régimes politiques différents. D’une part, nous analysons l’existence d’une critique radicale, prenant la forme de mouvements armés sous le régime de Jean Pierre Boyer (1818-1843). Cette contestation radicale a fait face à une domination simple en ce sens que le régime politique ne laissait pas de place à l’exercice de la critique. D’autre part, plus récemment, la critique a évolué et s’est transformée en critique réformiste et a mené à une domination complexe sous le régime de Michel Joseph Martelly (2011-2016). Ce dernier a incorporé la critique même si c’est pour la détourner de sa visée.

Le Courrier Le Bon-Pasteur en Haïti : entre histoire nationale et transnationale

Par Laurence Bordeleau, candidate à la maîtrise en histoire, Université Laval

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Les missions à l’étranger sont au cœur de l’œuvre apostolique de nombreuses communautés religieuses féminines québécoises. La communauté des Sœurs du Bon-Pasteur de Québec, fondée dans les années 1850, compte parmi les congrégations à s’être embarquées pour l’étranger pour venir en aide aux personnes en difficulté. Principalement dévouées à la cause des femmes et des enfants au Québec, leurs œuvres sociales ont pris des formes variées : elles ont entre autres tenu des centres de réhabilitation pour les femmes à leur sortie de prison, des asiles, des orphelinats et des hôpitaux[1]. Dès leurs premières années, les œuvres caritatives se sont doublées d’une dimension éducative qui sera aussi exportée dans leurs missions à l’étranger en Afrique et en Amérique latine. À l’aube des années 1970, les Sœurs du Bon-Pasteur acceptent l’invitation qui leur a été lancée par l’abbé Willy Romulus pour offrir leurs services en Haïti. Ainsi, elles ont dirigé des dispensaires et des écoles dans près d’une dizaine de villes haïtiennes[2].

À l’heure où les appareils numériques et les plateformes médiatiques pour rester « connectés » à distance abondent, on peut se questionner sur les moyens utilisés par les sœurs pour rester en contact avec leur communauté établie un peu partout dans le monde avant cette ère numérique. Comme bien d’autres congrégations missionnaires l’ont fait, l’administration des Sœurs du Bon-Pasteur de Québec désirait garder ses membres au courant de ses activités à l’étranger. En ce sens, les Courriers Le Bon-Pasteur en Haïti représentent un exemple révélateur des stratégies mises en place par les communautés religieuses durant les années 1970 et 1980 pour cimenter le sentiment d’appartenance de ses membres malgré la dispersion, comme l’exprime l’appel suivant : « Que nous soyons au Canada ou des E.-U., d’Afrique, du Brésil ou d’Haïti, nos cœurs vibrent à l’unisson dans une même joie et une même espérance […] [3]».

Une place au soleil : recension

Par Lyns-Virginie Belony, candidate au doctorat en histoire à l’Université de Montréal (UdeM)

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L’ouvrage Une place au soleil : Haïti, les Haïtiens et le Québec, publié en français aux éditions Mémoire d’encrier, et écrit par l’historien canadien et professeur adjoint à l’Université de Toronto Sean Mills, constitue un travail conséquent tant il coïncide avec la récente crise politique autour des demandeurs d’asile haïtiens. Historien des mouvements sociaux au Québec, Mills renverse en partie la tendance qui vise à appréhender comment les immigrants.es ont été changés.es par l’expérience de la dispersion et se prête à l’exercice de comprendre l’apport plus spécifique des immigrants.es haïtiens.nes à la société québécoise. S’il existe très peu de doutes quant à la sympathie de l’auteur pour son sujet, Mills réussit tout de même à offrir une analyse convaincante qui ne se limite pas à quelques énumérations décontextualisées sur la présence haïtienne au Québec. Il s’agit, au contraire, d’une histoire croisée entre le Québec et Haïti que nous propose l’auteur, dans laquelle une relation privilégiée entre les deux entités est explorée pour mettre en évidence comment divers débats concernant la langue, la race et la place du Québec dans le monde ont été influencés par cette rencontre.

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