Recension de « Sur la pratique de l’histoire » de Martin Pâquet
Citer cet article
APA
Beaulieu, A. (2026). Recension de « Sur la pratique de l’histoire » de Martin Pâquet. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13878Chicago
Beaulieu Arianne. "Recension de « Sur la pratique de l’histoire » de Martin Pâquet." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13878.Arianne Beaulieu, étudiante au baccalauréat en histoire, Université du Québec à Montréal
Dans son dernier essai publié en septembre 2025, Martin Pâquet présente ce qu’il considère comme la pratique de l’histoire aujourd’hui au Québec. Son parcours professionnel est impressionnant et donne tout son sens à son propos : historien et anthropologue historique à l’Université Laval, il est spécialisé dans l’histoire contemporaine du Canada et du Québec, ainsi que dans celle des communautés francophones d’Amérique du Nord. Il s’intéresse particulièrement à leur vie politique et culturelle, à l’usage public du passé et à l’historiographie[1]. Engagé dans la recherche, il publie régulièrement et intervient aussi dans les médias, à la radio ou dans la presse. On comprend rapidement que c’est un historien bien ancré autant dans le milieu universitaire que dans sa communauté.

Martin Pâquet présente son livre comme le « carnet d’un praticien au Québec du début du troisième millénaire[2] » et le situe dans ce qu’il appelle un « tournant éthique », commençant à la fin du XXᵉ siècle. Il s’y questionne sur la finalité de la vie, l’intégrité, la responsabilité, la diversité, l’équité, la justice sociale et le vivre-ensemble[3]. Comme il le formule lui-même, son objectif est de « soumettre au lecteur des parcelles d’une éthique du temps pour notre monde contemporain[4] ». Pour atteindre cet objectif, il a divisé son essai en 10 chapitres, chacun centré sur un mot qu’il considère comme une dimension essentielle de sa pratique historienne. Chaque chapitre est lui-même structuré en sections numérotées, de courts passages, dans lesquels Pâquet commence par exposer ce qu’il juge le plus important, puis laisse son esprit vagabonder pour développer ses idées et partager son regard d’historien[5]. D’ailleurs, quelques-uns de ceux-ci sont des versions remaniées de chapitres ou d’articles qu’il avait précédemment publiés dans son parcours.
Ainsi, dans le premier chapitre, « Discipline », Martin Pâquet s’inspire du Livre des cinq anneaux de Miyamoto Musashi pour définir « la raison d’être de son art[6] ». Il y explique que l’histoire demande non seulement de la méthode, mais aussi une conscience morale et une forme de bienveillance envers les personnes qui sont étudiées. Ce point de départ guide l’ensemble de l’essai : faire de l’histoire, c’est apprendre à connaître le passé, mais aussi à se situer éthiquement face à lui. Dans un autre chapitre, « Comprendre », l’auteur continue sur cette idée en montrant que comprendre le passé ne consiste pas seulement à accumuler des faits. En effet, comprendre, c’est relier les événements entre eux, les replacer dans leur contexte et leur donner un sens[7]. Il distingue alors trois positions face au passé : le prophète, qui utilise le passé pour son propre but; le laborantin, enfermé dans ses analyses et coupé du monde; puis le serviteur public, celui qui met sa rigueur au service du présent et de sa communauté, ce à quoi il adhère[8].
Le chapitre « Mémoire » aborde ensuite la façon dont le passé continue de vivre dans le présent. Martin Pâquet s’appuie sur une phrase de Robert Lepage dans Le Confessionnal pour aborder la multitude des mémoires individuelles et collectives : « Dans la ville où je suis né, le passé porte le présent comme un enfant sur ses épaules[9] ». Il montre que la mémoire cherche la justice, alors que l’histoire cherche avant tout la vérité. Toutefois, l’une et l’autre se complètent, car les deux orientent nos actions et visent la dignité humaine[10]. Parlant de dignité humaine, dans le chapitre « Témoignage », l’auteur s’arrête sur une photographie de 1911 représentant une famille immigrante tout juste arrivée au Canada, les Yanaluk[11]. À partir de cette photo, il montre que toute trace du passé demande une lecture qui est attentive aux usages qu’on en a fait, mais aussi un respect quant aux personnes représentées. Une photo fige un moment, mais son sens dépend toujours du contexte et du regard dans lequel il est perçu et utilisé. Pour l’historien, témoigner du passé, c’est donc un acte d’interprétation, mais aussi de responsabilité envers les personnes représentées. Le chapitre « Archives » continue cette réflexion. Les archives, explique Pâquet, ne sont pas de simples « sanctuaires mystérieux[12] », mais des lieux vivants où le savoir, la mémoire et la citoyenneté se côtoient. En s’appuyant sur son expérience au Centre d’études acadiennes Anselme-Chiasson, il montre comment les archives participent à la reconnaissance et à l’émancipation des communautés dans le temps. La communauté historienne y trouve donc un espace d’échange et de dialogue, où se créent de véritables « communautés émotionnelles[13] ».
Puis, dans le chapitre « Mandataire », Martin Pâquet insiste sur la responsabilité morale de la personne qui pratique l’histoire. Celle-ci n’est pas la « propriétaire » du passé, mais son « mandataire », c’est-à-dire qu’elle en prend soin au nom des autres. En s’appuyant sur les réflexions d’historiennes comme Andrée Courtemanche et Micheline Dumont, et d’historiens autochtones tels que Georges Sioui et Kenneth Deer, l’auteur insiste sur l’importance d’écouter diverses voix et d’accepter la pluralité des récits. Cela l’amène à réfléchir sur la dignité post-mortem, s’appuyant sur le Code civil du Québec. Il distingue alors trois formes de restitution du passé (l’imaginaire, la mémoire et l’histoire) et conclut que seule l’histoire permet de transmettre sans s’approprier.
Le chapitre « Dignité » met ce principe au centre de la pratique historienne. À partir de The Ocean Plague de Robert Whyte, Martin Pâquet montre que raconter le passé, c’est avant tout respecter les gens qui l’ont vécu, sans les juger avec nos yeux contemporains. Il retrace comment la notion de dignité, autrefois réservée aux figures puissantes, est devenue une valeur universelle, puis rappelle que les spécialistes d’histoire, en cherchant à comprendre, contribuent à préserver cette dignité : « faire de l’histoire, c’est […] une pratique par laquelle nous respectons et nous reconnaissons la dignité humaine par-delà le silence[14] ». Dans le chapitre « Capabilité », l’auteur approfondit cette idée à partir d’une photographie de 1911 qui représente Adrienne Paquette, une enfant fileuse[15]. Il invite à la voir non pas comme une victime, mais comme une jeune fille qui résiste : « son visage commande au regard des autres le respect de son individualité[16] ». En utilisant le concept de « capabilités »d’Amartya Sen et de Martha Nussbaum, il insiste sur la liberté d’action des individus du passé, mais aussi sur les limites des individus qui pratiquent l’histoire, toujours liés au contexte qui leur est propre.
Le chapitre « Polémique » revient, quant à lui, sur le rôle public et l’usage de l’histoire. Martin Pâquet identifie quatre étapes aux polémiques : reconnaître un événement, établir les faits, confronter les interprétations et observer comment ces débats servent à légitimer ou contester des autorités[17]. Pour lui, dire la vérité dans ces contextes demande du courage, et c’est là que l’histoire, en tant que pratique, peut remplir sa mission civique. Finalement, dans le chapitre « Souffle », l’auteur conclut sur une touche sensible et poétique. Tel l’artiste derrière une pièce sculptée d’un Inuk réalisée en 1958, la personne qui pratique l’histoire redonne son souffle au passé, le ramène à la vie en le transmettant aux gens qui viendront après. Ce qui rend Sur la pratique de l’histoire vraiment particulier, c’est que Pâquet construit sa réflexion à partir de sa propre expérience. Même si le livre n’est pas présenté comme de l’« ego-histoire[18] », cette approche personnelle se fait sentir tout au long de l’essai. Elle crée une tension entre le vécu individuel de l’auteur et les idées universelles qu’il développe, comme le Bien commun, la Cité, l’éthique, la morale ou la raison. Cette tension rend l’essai à la fois intéressant et parfois ambigu : intéressant, parce qu’il montre de manière optimiste le rôle social de la pratique de l’histoire, mais ambigu, parce que ses idées, très liées à sa propre trajectoire, sont difficiles à appliquer à tout le monde, même si elles touchent des questions qui concernent la communauté historienne dans son ensemble. Il y a donc un décalage entre l’ancrage subjectif du propos et la portée générale qu’il revendique.
En outre, le fait que Martin Pâquet fasse référence à des sources de domaines variés, tant liées aux sciences humaines qu’à la culture populaire, rend sa conception de l’histoire beaucoup plus concrète. Il met en relation des sources provenant des archives avec les écrits de sociologues, comme Pierre Bourdieu et Maurice Halbwachs, et de philosophes, comme Paul Ricœur et Hannah Arendt, avec des films comme Le Confessionnal de Lepage, et même avec des chansons de Neil Young, de Bob Marley et de David Bowie. Cette approche permet un dialogue avec des notions centrales aujourd’hui, comme la mémoire ou le patrimoine. Cela rapproche aussi le travail de Pâquet de ce qu’on appelle parfois l’« histoire appliquée », même s’il reste un universitaire classique. Son essai montre ainsi comment la pratique de l’histoire, dans le cadre universitaire, permet de s’engager concrètement dans la vie citoyenne.
Peut-on alors voir dans Sur la pratique de l’histoire un exemple de ce « nouveau moment historiographique » dont parlaient Daniel Poitras et François-Olivier Dorais, en 2020, dans la Revue d’histoire de l’Amérique française, moment caractérisé par une montée de la réflexivité disciplinaire et par l’autonomisation progressive de l’historiographie comme champ d’enquête ? Le livre en présente assurément certaines caractéristiques : une réflexion constante sur la manière de faire de l’histoire, une attention portée à la position historienne, et une insistance sur la responsabilité civique de la discipline. L’histoire n’y est plus définie seulement par ses méthodes ou ses objets d’étude, mais aussi par la conscience éthique des individus qui la pratiquent. De ce point de vue, l’ouvrage ne se limite pas à décrire un tournant historiographique : il en constitue lui-même une manifestation actuelle. C’est peut-être là que réside sa contribution la plus significative : montrer que dans le Québec du XXIe siècle, la question n’est plus seulement de savoir comment écrire l’histoire, mais à partir de quelle position et au nom de quelles responsabilités on choisit de le faire.
[1] « Martin Pâquet », Chaire de recherche en histoire contemporaine du Québec, https://chcq.ca/membre/martin- paquet/.
[2] Martin Pâquet, Sur la pratique de l’histoire, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, p. 12.
[3] Ibid., p. 17‑18.
[4] Ibid., p. 21.
[5] Ibid., p. 20.
[6] Ibid., p. 25.
[7] Ibid., p. 40.
[8] Ibid., p. 40-41.
[9] Robert Lepage, Le Confessionnal, 1995, cité par Pâquet, op. cit., p.47.
[10] Pâquet, op. cit., p. 58‑59.
[11] Bibliothèque et Archives Canada, Fonds Topley, PA-010254
[12] Pâquet, op. cit., p. 93.
[13] Ibid., p. 107.
[14] Ibid., p. 142.
[15] Library of Congress, LC-DIG-nclc-02315
[16] Pâquet, op. cit., p. 153.
[17] Ibid., p. 174‑179.
[18] Christian Delacroix, et. al., Historiographies : concepts et débats, Paris, Gallimard, coll. « Folio », n˚ 179, 2010, vol. 1, p. 18, p.342.
Articles récents
