Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Étiquette : Historiographie Page 1 of 7

L’histoire des pensionnats de l’Ouest est une histoire québécoise

Par Catherine Larochelle, membre du comité éditorial de la revue HistoireEngagée.ca

Le passage de l’identité canadienne-française à l’identité québécoise au tournant de la Révolution tranquille et dans le contexte des décolonisations a été un prétexte parfait pour enterrer le plus profondément possible l’histoire partagée de la province francophone avec l’Ouest du pays. Au même moment, le recentrement de l’histoire dite nationale à l’intérieur des frontières provinciales a accentué ce phénomène, de sorte qu’aujourd’hui, une bonne part de la population éduquée depuis cette époque ne fait pas le lien entre le Québec et la colonisation de l’Ouest.

Si les médias commencent à parler des pensionnats établis au Québec au 20e siècle, trop souvent encore, lorsqu’on évoque le rôle joué par les “Québécois” dans des tragédies comme celles de Kamloops, dans les pensionnats de l’Ouest, on reçoit ce genre de réponses:

  • “C’était le fédéral” (comme si la population québécoise n’élisait pas des députés fédéraux qui participaient au gouvernement … rappelons-nous Hector-Louis Langevin)
  • “C’était l’Église et l’Église a aussi opprimé la population canadienne-française” (comme si les religieux et religieuses n’étaient pas canadiens-français… rappelons-nous Albert Lacombe)
  • “On a subi tout autant le joug britannique. Les Français étaient amis avec les Autochtones” (comme si la volonté d’éliminer ces populations n’avait pas commencé au 17e siècle… rappelons-nous le récit de l’âge d’or de la Nouvelle-France).

Du haut de sa tribune populaire, Mathieu Bock-Côté écrivait précisément ceci il y a quelques jours.

Et pourtant.

L’histoire des pensionnats de l’Ouest est une histoire québécoise. L’histoire du génocide canadien est une histoire québécoise.

« Sauvage », « esclave » et « Nègres blancs d’Amérique » : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

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Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti Pris sort en même temps que Nègres blancs d'Amérique.

Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti pris sort en même temps que Nègres blancs d’Amérique.

Ce texte est la transcription d’une communication présentée le 21 mars 2019, dans le cadre du colloque Maintaining Post-Colonial (Dis)Order à l’Université McGill, organisé par le Collectif interdisciplinaire de recherche sur les identités collectives (CIRIC).

« Aucun peuple n’a le monopole de la souffrance! Bien des blancs se sont fait exploiter et se font encore exploiter! Parlez-en à mes grands-parents qui ont défriché une terre de plusieurs acres à la pelle et à la chaine dans un rang misérable du fond de la Beauce. Sentaient-ils le ‘privilège blanc’? Je ne crois pas. »

« Sachez qu’avant la Révolution Tranquille, les Canadiens français étaient considérés par le pouvoir anglophone comme de vulgaires ‘porteurs d’eau’. Je vous suggère comme lecture, un classique québécois : Nègres blancs d’Amérique. Vous allez peut-être prendre conscience que vous n’avez pas été les seuls exploités de l’histoire… On pourra alors parler des stigmates que nous portons nous aussi, les Québécois. »

Voilà des extraits de l’un des messages les plus polis que j’ai reçus durant les semaines qui ont suivi l’annulation, par le Festival de jazz de Montréal, des représentations du spectacle SLAV de Betty Bonifassi et Robert Lepage. Celui-ci m’a particulièrement marqué. D’abord, accessoirement, parce qu’il est somme toute non-violent dans son ton, même plutôt pédagogique dans son intention, étrangement. Mais, ensuite, surtout parce qu’il met en scène de manière particulièrement juste, concise et efficace deux éléments qui m’apparaissent incontournables pour penser les présents et les futurs des sociétés euro-américaines (ou dans les sociétés euro-américaines) de façon générale, et au Québec de manière probablement encore plus précise et pressante.

Deux éléments, donc. D’une part, la façon dont interagissent différentes relations et figures onto-politiques[1] racialisées, ou si on veut différentes figures d’une mythologie raciale, dans le présent politique du Québec – par exemple quand il est question de « défrichage », dont l’usage discursif présuppose et entretient la substitution et la fossilisation de toute existence autochtone, ou encore de « nègres » blancs, dont la mobilisation permet d’imager l’extériorité d’une pleine humanité. Plus précisément, ces extraits illustrent la manière dont l’auto-compréhension franco-québécoise émerge, existe et se reconduit par la mise en dialogue de deux figures : celle du « sauvage » comme quelque chose de passé, donc de pré- ou ante-ontologique, et celle de l’« esclave », du « nègre » comme la négation de l’existence et de la liberté, donc comme une figure anti-ontologique qui peut être mobilisée métaphoriquement, sans égards à l’existence réelle de personnes et communautés noires. Ce premier élément, donc, le jeu entre ces figures onto-politiques, ces différentes manières intéressées et contextuelles de racialiser les formes d’existence. Et d’autre part, un second élément, à savoir que le message cité en introduction identifie aussi très habilement l’endroit où intervient le fameux texte de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, dans cette structuration. Deux points que j’aimerais aborder pour essayer de suggérer, de façon assez exploratoire, certaines implications, certaines urgences et finalement certains débuts d’hypothèses pour déplier quelques dynamiques contemporaines à la lumière de l’usage de ces positions relationnelles racialisées dans (ou pour) l’affirmation franco-québécoise.

Je vais dans un premier temps revenir brièvement sur les phénomènes et processus historiques et structurels à partir desquels émergent et se solidifient les positions onto-politiques relationnelles autochtones et noires dans et face à la société coloniale blanche, c’est-à-dire la colonisation d’occupation et l’esclavage transatlantique. J’envisagerai ensuite Nègres blancs d’Amérique comme un moment pivot, un moment clé qui laisse place à un montage vraiment particulier et particulièrement tenace, dans le contexte québécois, de la mobilisation du « sauvage » passé et de l’« esclave » non-libre, du « nègre » à l’extérieur de l’existence.

Histoire de la sexualité : Critique de l’hétéronormativité et représentation de la diversité

Par Shawn McCutcheon, doctorant en histoire à l’Université McGill

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Crédit photo : https://www.flickr.com/photos/aquerry/8018470282

Résumé : À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans l’historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les stratégies qui y sont suggérées visent à contourner un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. L’auteur invite les lecteur.rice.s à  s’interroger sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois. La réflexion qui en découle propose un projet d’histoire des possibles sexuels, affectifs et érotiques, libéré des catégorisations et des idées reçues actuelles. Une histoire ouverte à la pluralité des relations possibles entre partenaires de même sexe ou non, qui pourrait apporter un éclairage différent sur les phénomènes politiques, sociaux et culturels ayant marqué la population.

Mots-clés : Québec; sexualité; homosexualité; hétérosexualité; bisexualité; homoérotisme; homoaffectivité; homosocial; hétéronormativité; hétérosexisme; historiographie; épisthémologie; LGBTQIA2; queer.

L’histoire de la sexualité a le vent dans les voiles depuis quelques années. Reflet d’une ouverture sociale croissante, le Parlement écossais annonçait même en novembre 2018 que l’Écosse deviendra sous peu le premier État à inclure l’histoire de la diversité sexuelle et de genre dans son curriculum scolaire[1]. D’un point de vue académique, l’engouement qu’elle suscite se manifeste autant dans l’offre de nouvelles positions académiques au sein des départements universitaires, que dans l’organisation de colloques ou la parution de publications dédiées au sujet. Au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis et au Canada anglais, pour ne mentionner que ces régions, le bilan historiographique ne cesse de s’enrichir de recherches nouvelles et stimulantes. Les œuvres de synthèse, même celles d’excellente qualité, peinent à suivre la production des historien.ne.s européen.ne.s, ou nord-américain.ne.s[2]. À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans cette historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les travaux sur lesquels s’appuie cette réflexion ont surtout été choisis en raison de l’impact théorique ou conceptuel qu’ils ont eu sur l’histoire de la sexualité internationale, ainsi que sur les possibilités épistémologiques nouvelles qu’ils permettent lorsqu’appliqués à l’écriture de l’histoire du Québec. Les stratégies suggérées dans cet article visent en premier lieu à contourner dans la mesure du possible un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. D’autre part, ce bilan historiographique – qui est loin d’être exhaustif – invite à  réfléchir sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois, ainsi que sur l’élargissement du concept de sexualité lui-même, pour y inclure l’affectif. Il va sans dire que mon intérêt pour l’étude de la diversité sexuelle, ainsi que ma spécialisation en tant que doctorant en histoire du monde atlantique des XVIIIe et XIXe siècles influencent l’approche que je propose. Si la réflexion décrite au fil des pages qui suivront concerne aussi le XXe siècle, sa pertinence augmente proportionnellement à l’éloignement temporel et prend vraiment toute sa force lorsque l’objet de l’étude historique concerne la période préindustrielle.

La première partie de l’article établit d’abord une brève définition du concept d’hétéronormativité et en dresse une généalogie succincte, depuis sa naissance au sein des groupes féministes lesbiens des années 1970 jusqu’à l’institutionnalisation universitaire de la théorie queer au cours des années 1990. Établir le sens du concept d’hétéronormativité – qui est central dans la réflexion proposée dans cet article – permet de mieux cerner ce que je qualifie d’hétéronormativité historique. Par-là, j’entends le phénomène de distorsion du regard posé par l’historien.ne sur le passé sexuel. Il est causé par l’introduction d’anachronismes dans la perception de celui ou celle-ci des façons antérieures de comprendre et de structurer la sexualité. Le constat s’appuie sur la réflexion ayant émergé au cours des dernières décennies suite aux travaux d’historicisation des idées relatives à la sexualité. Appuyée sur certaines œuvres incontournables sur le sujet, la seconde section de cet article procède à une brève déconstruction de nos conceptions actuelles de la sexualité, ainsi que des notions d’orientations sexuelles, d’hétérosexualité et d’homosexualité. Après avoir souligné le potentiel d’une telle approche quant à la construction d’une narration historique plus représentative de l’altérité du passé sexuel et plus inclusive de sa diversité, la troisième section de l’article suggère quelques pistes ayant émergé au sein de l’historiographie qu’il serait intéressant d’appliquer en histoire québécoise – ou canadienne. Des pistes décloisonnantes qui permettent d’envisager un champ d’enquête étendu aux possibles affectifs et érotiques et aptes à enrichir le récit historique.

Recension de Contre-histoire des États-Unis de Roxanne Dunbar-Ortiz

Par Godefroy Desrosiers-Lauzon, chargé de cours UQAM, Université de Montréal et Université d’Ottawa

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« Ce livre est une histoire des États-Unis. » Ainsi l’auteure, professeure émérite de l’Université de Californie à Hayward, conclut sa préface, situant son ouvrage comme une révision du grand récit national. Cependant, elle propose plus qu’une nouvelle synthèse : Contre-histoire est une réécriture – agréablement traduite en français d’ailleurs[1] – de l’histoire des États-Unis qui déconstruit (et révolutionne) le récit national, recentre des voix ignorées et marginales, éclaire le présent à la lumière crue des horreurs commises au nom de la nation et de sa construction, de l’empire et de ses moyens, de l’histoire nationale et de sa mythologie.

Il faut dire que ses éditeurs étatsuniens et français ont eux aussi encouragé ce positionnement révisionniste : sur la quatrième de couverture, on peut lire les éloges de Noam Chomsky, Robin D.G. Kelley, Mike Davis et Howard Zinn. L’auteure remercie d’ailleurs elle-même ce dernier, en tant que directeur de collection chez Beacon Press, et reprend pour son propre ouvrage une version du titre d’A People’s History of the United States. Ainsi l’ouvrage est accueilli, et situé délibérément par Dunbar-Ortiz, dans une communauté d’écriture historique centrée sur l’expérience populaire des formes et méthodes du pouvoir, et sur les luttes populaires. Rappelons que trois de ces « doyens » de l’histoire engagée (Chomsky, Davis, Zinn) ont une expérience militante, à l’université et au-dehors, depuis les années 1960. Et que les premiers remerciements de Dunbar-Ortiz sont réservés à trois militants et chercheurs autochtones. Nommons-les car ils en valent la peine : Vine Deloria Jr., sioux Dakota yankton, professeur aux universités de l’Arizona et du Colorado à Boulder, 1933-2005; Jack Forbes, powhatan-renapé et lenape, professeur à l’Université de Californie à Davis, 1934-2011; et Howard Adams, métis de la Saskatchewan, professeur à UC-Davis, 1921-2001.

Recension : « Tout le monde parle de la pluie et du beau temps. Pas nous » de Ulrike Meinhof (Anthologie présentée par Karin Bauer)

Par Émilie Malenfant, Doctorante en histoire à Sorbonne-Université, Paris

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D’abord publiée aux États-Unis en 2008 sous le titre Everybody Talks About the Weather. We Don’t. The Writings of Ulrike Meinhof, l’anthologie éditée et introduite par Karin Bauer est désormais disponible pour le public francophone qui peut y découvrir celle qui fut l’une des plus importantes figures de la gauche allemande. Traduit en français dans un effort collaboratif souligné par l’auteure et les traductrices (Isabelle Totikaev et Luise von Flotow), le livre est publié par la maison d’édition Remue-ménage de Montréal. Si cette nouvelle édition traduite en français est presque en tout point identique à la version anglaise de 2008, elle se distingue toutefois par l’ajout d’une utile chronologie de la vie d’Ulrike Meinhof et des évènements sur lesquels elle a écrit ainsi que d’un bref lexique. Le livre s’ouvre par une courte préface d’Elfriede Jelinek, lauréate du Nobel de littérature en 2004, qui invite d’emblée le lectorat à adopter une position d’ouverture face aux écrits de Meinhof, laquelle « avait quelque chose à nous dire, quelque chose que nous aurions pu comprendre si nous l’avions voulu[1] ». S’en suit sur près de 80 pages une introduction renseignée et passionnante de Karin Bauer, professeure en études allemandes à l’Université McGill et première instigatrice de cette anthologie. Le corps de l’ouvrage est ensuite composé de 24 textes choisis d’Ulrike Meinhof, lesquels furent publiés entre 1960 et 1968. Les textes choisis, à l’exception d’un seul, parurent dans les pages de konkret, magazine radical de gauche dont Meinhof fut également la rédactrice en chef entre 1961 et 1964. Enfin, l’ouvrage comprend une postface de Bettina Röhl, fille d’Ulrike Meinhof, qui a mené des recherches approfondies sur sa mère et publié quelques titres à ce sujet, dont So macht Kommunismus Spaß en 2006. Karin Bauer précise en introduction qu’elle n’est, en tant que chercheuse, « pas d’accord avec le portrait que Röhl dresse de Meinhof et de la gauche […][2] », mais c’est peut-être justement la différence de ton et d’opinion de ce texte qui confirme toute la pertinence de le retrouver en clôture d’ouvrage (en plus du fait qu’il s’agissait d’une condition pour l’obtention des droits de publication des écrits de Meinhof).

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