Par Vincent Houle, candidat au doctorat en histoire à Université de Montréal/Université Paris I Panthéon Sorbonne

Version pdf

J’aime penser que chaque historienne, chaque historien apprend un peu plus à se connaître au contact des sources. Se révèle parfois une curiosité insoupçonnée au détour d’un fonds duquel nous n’attendions rien de spécial, parfois un entrain soudain ou, au contraire, une lassitude profonde pour le dépouillement méthodique d’un autre fonds particulièrement volumineux ; se révèlent aussi des traits de caractère non pas de la ou du spécialiste en nous, mais de l’être humain sensible et subjectif. Je propose d’aborder cette Chronique d’archives comme une occasion, pour certaines ou certains qui hésitent à poursuivre leurs études aux cycles supérieurs dans la discipline, de s’immiscer dans mon rapport bien personnel à cette course aux fonds, même si j’illustre un point de vue qui ne prétend en aucun cas à l’originalité. J’ai d’abord et avant tout l’intention d’offrir un discours que je n’ai pas entendu avant de vivre moi-même l’expérience de la recherche en archives, avec ses moments de grâce comme ses périodes lasses. Je souhaite aussi, en fin de réflexion, exposer à celles et ceux qui s’y lanceront sous peu un aperçu de l’« autour », de ce qui se trame en dehors de l’archive elle-même. Pensées, émotions, perceptions, mode de vie, sont des éléments indissociables de la recherche qui demeurent trop rarement explicités.

Quelques mots pour situer ma posture d’écriture en guise d’entrée en matière : je rédige cette chronique alors que j’ai accompli un peu plus de la moitié de la recherche en archives pour ma thèse de doctorat. J’ai repoussé sa soumission plusieurs fois au cours des deux derniers mois, puisque mon appréciation de l’expérience s’est transformée de manière positive au cours de cette période et je tenais à ce que le texte reflète cette évolution. Bien que des collègues vivent des angoisses beaucoup plus importantes, confrontés à l’absence de réponses à leurs questions de recherches, mes premiers mois n’ont pas pour autant été dénués d’inquiétudes, surtout lorsque je me compare à d’autres qui font part de leurs trouvailles à un rythme impressionnant. Mais un bilan suite à ces premiers mois m’a permis de délaisser certaines sources en apparence intéressantes parce qu’inédites (ou presque) et plutôt me fier à mon instinct et mon expérience acquise pour en fouiller d’autres qui se sont montrées plus pertinentes pour mon travail, indépendamment de leur statut.

Ceci étant dit, dès le bac en histoire, j’ai compris que pour plusieurs, le contact avec les sources revêt un caractère très spécial. Des historiennes et des historiens d’expérience ont conféré une aura quasi mythique à la relation privilégiée de l’interprète avec ses vieux documents, un discours que j’entends aussi de la part de collègues aux cycles supérieurs.

Cette relation, je ne l’ai pas encore trouvée (la trouverai-je jamais ?). J’ai dû apprendre à me défaire de cette vision qui ne correspondait pas à mon rapport personnel aux sources pour en venir, tranquillement, à apprécier celle que, moi, j’ai pu développer, puisqu’il est vrai que j’éprouve beaucoup de plaisir au contact de certaines sources en particulier. Ma thèse porte sur les résistants et les anciens résistants français, des gens qui ont vécu dans l’illégalité pendant la majorité de la Seconde Guerre mondiale puisqu’ils s’opposaient aux nazis et aussi, pour la plupart, au régime de Vichy. La déportation, l’emprisonnement et la mort les ont guettés à chaque instant et les sources que je consulte transmettent souvent cette urgence. Même si cela fait plus de trois ans que je travaille avec la presse clandestine produite par ces résistants, à ce jour, les premières pages de la journée que je tourne (ou qui défilent sur mon écran d’ordinateur) me procurent encore de l’émerveillement, même si cela est rapidement remplacé par l’action mécanique de la lecture attentive, mais rapide. D’avoir la chance de consulter, lire, toucher ce papier qui revêt une importance d’autant plus haute qu’il fût diffusé à un moment où « les mots sont pendant longtemps les seules armes dont on dispose »[1], m’immerge immédiatement dans cet univers révolu dont je dois à l’aura de mystère et d’héroïsme qui l’entoure de m’y avoir d’abord attiré.

Il n’en demeure pas moins que l’acte de dépouiller des fonds d’archives m’emballe rarement. Les journées sont drainantes, la succession des pages souvent aliénante, et l’impression de peu avancer supplante celle de faire mouche. Dans mon cas, le vertige initial de la tâche monumentale à accomplir a laissé tranquillement place à l’angoisse de ne pas trouver, ou de ne pas trouver à temps, en particulier lorsqu’on doit se déplacer dans un autre pays pour y faire ses recherches. Aussitôt disparue après une série de belles découvertes, l’angoisse revient par périodes de sécheresse. Ce fut du moins ma perception des premiers mois.

Il arrive aussi que certains fonds ne soient que sommairement annotés et lorsqu’on ajoute en plus le fait qu’ils sont conservés dans un centre qui exige la prise d’un rendez-vous et qui limite le nombre de commandes quotidiennes, on obtient la recette parfaite pour une journée qui risque d’être fort peu rentable. Ce fut mon cas par exemple au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France lorsque j’ai fouillé les fonds de Claude Bourdet et de Germaine Tillion, deux résistant.e.s dont les témoignages et les publications post-1945 sont pourtant des mines d’or pour ma thèse. Or, ces trois jours entiers à consulter leurs papiers personnels n’ont absolument rien donné, une situation qui s’est maintes fois répétée.

La réorganisation s’est imposée avec régularité en raison bien sûr des aléas naturels de la recherche (d’une question à redéfinir, d’une orientation à modifier, d’une réponse introuvable), mais aussi parce que cette recherche est, dans les faits, contrainte par les budgets étroits et, en lien direct à cette dernière variable, par le temps, précieux, car limité. Au moment de faire le bilan évoqué un peu plus haut, j’avais heureusement à mon actif un nombre respectable de trouvailles très pertinentes, mais je ne comptais plus le nombre de « Rien d’utile. » qui décoraient mes notes de recherche.

Mais après une pause estivale bienfaisante, un bilan et une réorientation, le travail dans les archives s’avère beaucoup plus profitable et, de ce fait, agréable. Les irritants et les contraintes sont toujours présents, toutefois ils s’effacent devant l’accumulation des résultats intéressants. Le plaisir est notamment plus grand depuis que j’ai abandonné la quête d’archives inédites à tout prix. L’archive inédite, qui fait en quelque sorte office de Saint-Graal de l’historienne et de l’historien, a été une piste somme toute peu fructueuse jusqu’à présent dans mon cas. À l’inverse, les témoignages de résistantes et de résistants, que j’estimais à tort insuffisants à l’origine, parce que publiés et déjà utilisés par d’autres collègues, se sont révélés des sources riches pour les réflexions de l’historien que je suis, en même temps que des sources de satisfaction pour l’humain qui s’y plonge. En particulier, l’émotion vécue à la lecture de Mesure de nos jours. Auschwitz et après, III, de la résistante Charlotte Delbo, internée à Auschwitz, m’a transformé « historiennement » et humainement. Tenant parole pour la plongée intimiste annoncée, ma note de lecture s’ouvre ainsi dans mon carnet : « Le livre rassemble de nombreux témoignages d’environ 10-15 pages chacun, recueillis par Charlotte Delbo auprès de ses camarades des camps. Les témoignages sont entrecoupés de poèmes ou de récits de Charlotte Delbo elle-même. Chacun des récits est percutant, sensible, étouffant. Des récits bouleversants augmentés par la plume merveilleusement rythmée de l’autrice. Frissons et yeux humides. Je ne l’ai pas tout à fait fini, c’est une lecture troublante et j’en ai assez pour ma thèse je crois… Un ouvrage magnifique à relire et relire. » Cette lecture m’a bouleversé et ma thèse en sera assurément meilleure.

Ainsi, j’ai su, dans les deux derniers mois, bien mieux cibler les fonds qui démontraient un réel potentiel et délimiter leur dépouillement dans un laps de temps défini. Il est toujours plus encourageant d’accomplir une tâche souvent longue et laborieuse lorsqu’elle a une fin. J’ai aussi appris à me montrer flexible et prioriser de nouvelles pistes véritablement intéressantes, découvertes au fil de la recherche, et à en délaisser d’autres qui n’avaient que peu de chances de contenir un matériau pertinent malgré l’apparence de liens avec mes questionnements. J’ai donc assisté en deux mois à un renversement de situation inattendu : les trouvailles ponctuelles entre de longues sécheresses ont laissé place à une séquence faste parsemée de seulement quelques journées vaines.

Enfin, bien que la recherche en archives pour une thèse de doctorat soit un exercice très particulier et l’affaire de plusieurs mois, le mode de vie qui l’entoure est un autre aspect que j’estime trop souvent tu. Pourtant, celui-ci compte beaucoup car, après tout, « aimer ce que l’on fait » implique bien davantage que le travail lui-même. Dans mon cas, j’en apprécie beaucoup le style de vie. Ma cotutelle entre Montréal et Paris permet à la bête urbaine en moi de trouver son compte dans la vie des cafés de ces deux magnifiques villes, où j’y analyse des heures durant les archives numérisées ou photographiées qui se trouvent sur mon ordinateur. J’apprécie aussi à sa juste valeur la balade de la bibliothèque Sainte-Geneviève au Jardin du Luxembourg pour y dîner, comme celle du site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France jusqu’au boulevard Saint-Michel avant de rentrer. Certains centres d’archives et autres bibliothèques ont aussi cette vertu de susciter une telle admiration que les capacités cérébrales de ceux qui y travaillent en sont, j’en ai la conviction, décuplées. Ce sont des environnements de travail très spéciaux dont nous, historiennes et historiens, avons la chance d’habiter pour un moment, lors de cette tâche aliénante, frustrante, touchante et émerveillante qu’est le travail avec les sources.

Je sais que l’évolution qui caractérise mes huit derniers mois recoupe d’autres expériences, soit celle de trajectoires avec des incertitudes, des angoisses, des contraintes, de la fatigue et même certaines déceptions, mais aussi avec son lot de réussites, de coups de chance, de journées agréables et de moments où l’on vit de belles émotions. Dans tous les cas, cette expérience que je trouve plutôt courante ne correspond pas au canon que j’avais en tête avant de me lancer dans le doctorat. Je ne ressens que très rarement ce plaisir immense à travailler avec des « vieux papiers » que plusieurs collègues semblent ressentir. Il reste que j’ai peu à peu développé un intérêt différent pour cette étape importante du travail de l’historien, qui se situe davantage dans la satisfaction de voir que l’instinct et l’expérience m’ont permis d’accéder à des sources riches que j’aurais autrement ignorées ou du moins négligées en les croyant secondaires. Du rapport aux sources jusqu’aux aspects pragmatiques de la recherche, en passant par ce qui se trame « autour » pendant ces nombreux mois, les éléments que j’ai présentés m’ont semblé correspondre à un autre type d’expérience que celui dont j’ai toujours entendu avant d’entamer le doctorat et c’est justement pour les expliciter que j’ai eu envie d’écrire cette chronique d’archives.

Pour en savoir plus

DELBO, Charlotte. Mesure de nos jours. Auschwitz et après, III, Paris, Éditions de Minuit, 1971.

DOUZOU, Laurent. La désobéissance. Histoire du mouvement Libération-Sud, Paris, Éditions Odile Jacob, 1995.


[1] Laurent Douzou. La désobéissance. Histoire du mouvement Libération-Sud, Paris, Éditions Odile Jacob, 1995, p. 265.