Recension des Carnets de guerre culturelle de Francis Dupuis-Déri

Publié le 9 décembre 2025

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catégorisé, N. et Renaud, P. (2025). Recension des Carnets de guerre culturelle de Francis Dupuis-Déri. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13641

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catégorisé Non et Patrick Renaud. "Recension des Carnets de guerre culturelle de Francis Dupuis-Déri." Histoire Engagée, 2025. https://histoireengagee.ca/?p=13641.

Francis Dupuis-Déri, Carnets de guerre culturelle, Montréal, Éditions M, 2025, 312 pages.

Patrick Renaud

Les vertus de certains livres ont souvent besoin de la distance du temps qui passe pour être reconnues et appréciées. Les motifs familiers de la gloire posthume de l’écrivain ou de la valeur d’éternité d’une œuvre en témoignent. D’autres livres, quant à eux, parviennent à se faire valoir, à être audibles et intelligibles, dès l’instant même de leur publication. Ils ne sont pas écrits pour la postérité, mais pour celles et ceux qui se battent aujourd’hui même «pour des principes et des valeurs comme l’inclusion, la tolérance, la dignité, la justice et l’égalité, mais aussi contre la haine, l’exclusion, le mensonge et la bêtise»[1], pour celles et ceux qui tentent d’intervenir dans le présent pour éviter que le pire n’advienne. Les Carnets de guerre culturelle de Francis Dupuis-Déri font partie de cette deuxième catégorie de livres ; et, considérant la puissance et l’arrogance des ennemis de l’égalité et de la liberté[2], ces carnets sont tout à fait bienvenus et nécessaires.

Les carnets de guerre s’inscrivent dans la lignée d’essais précédents de Dupuis-Déri[3] et ses lecteur·trices retrouveront avec plaisir son écriture analytique qui déconstruit les lieux communs répétés ad nauseam par certains acteurs importants du commentariat québécois. Le livre est une sélection de textes de circonstances publiés au cours des trente dernières années dans différents médias comme Ricochet, Pivot et Le Devoir. Dans la courte introduction qui précède ses textes, Dupuis-Déri mentionne l’existence d’une «offensive conjuguée des forces conservatrices et réactionnaires, qui nous présentent un monde à l’envers»[4]. La lecture des textes de ses carnets permet d’apprécier les mécanismes rhétoriques utilisés afin de mettre en œuvre ce renversement. Sous la plume habile (ou perverse) et fantasque de ces chroniqueurs, des personnalités qui occupent une place dominante dans l’espace médiatique québécois deviennent à la fois les victimes du « système de censure » du politically correct et les héros de la résistance contre les diktats de l’ordre dominant. La femme voilée devient, quant à elle, une véritable menace civilisationnelle;  le tutoiement devient le signe d’une décadence engendrée par un désir égalitaire exacerbé (Denise Bombardier) ; et porter le complet veston-cravate devient le geste de dissidence par excellence (Bock-Côté, bien sûr)! Face à autant de discours qui frôlent parfois la psychose, ou en tout cas embrassent pleinement le ridicule qui ne tue pas, Dupuis-Déri accepte de les affronter avec rigueur et humour, faisant preuve d’une patience analytique admirable.

Les textes des Carnets sont distribués en quatre chapitres et mettent en lumière les habitudes rhétoriques de certains personnages médiatiques bien connus (dont, notamment Christian Rioux, Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal, Richard Martineau), habitudes par lesquelles ces derniers ont réussi à imposer l’image renversée et falsifiée d’un monde qui serait structuré par le totalitarisme woke, par la domination féministe et par la menace civilisationnelle de l’Islam.

Le premier chapitre s’intéresse à la liberté académique qui, selon certains chroniqueurs, serait menacée par les pulsions totalitaires du wokisme. Les différents textes de Dupuis-Déri permettent de voir que ce totalitarisme est tout fait de papier, comme le tigre de Mao. L’auteur réfute, simplement et factuellement, les affirmations affolées et délirantes des plus populaires chroniqueurs de Québecor. Par exemple, alors que Joseph Facal annonce la destruction des sciences humaines et sociales par l’idéologie woke, Dupuis-Déri renvoie le/la lecteur·trice à la factualité des sujets de thèses en science politique à l’UQAM (qui ne sont pas wokes du tout) et de chaires universitaires de recherche (qui ne sont pas wokes non plus).

Il s’agit aussi pour Dupuis-Déri de déconstruire l’autoportrait de ces chroniqueurs qui affirment écrire, notamment, au nom de la liberté universitaire. Sa démonstration révèle l’hypocrisie de ces polémistes qui s’indignent et nourrissent une panique morale dont les fondements empiriques sont trop peu assurés ; ceux-ci      demeurent par ailleurs totalement indifférents lorsque, par exemple, une professeure d’université se fait poignarder par un étudiant anti-woke et antiféministe. La succession des textes et des exemples permet ainsi de cerner ce qui anime réellement les chroniqueurs : un dégoût pour certaines idées politiques, notamment lorsque ces dernières soutiennent les différentes luttes pour l’émancipation et l’égalité.

Le deuxième chapitre regroupe quelques textes qui détricotent la posture victimaire de ce que Dupuis-Déri appelle la «droite poutine» (reflet idéologique de la «gauche caviar»). Certains chroniqueurs (pensons ici plus particulièrement à Christian Rioux et Mathieu Bock-Côté) s’y décrivent comme étant en marge d’un système médiatique et politique supposément dominé par la gauche et comme étant les victimes d’une véritable chasse aux sorcières. Dupuis-Déri rappelle que ces chroniqueurs, contrairement aux résistants clandestins des régimes totalitaires du siècle dernier desquels ils se réclament, ne sont pas menacés par une quelconque violence d’État. Bien au contraire, ils «occup[ent] une très belle position au sein de l’élite politico-médiatique»[5]. Leur mise en scène victimaire doit alors être comprise pour ce qu’elle est : une technique rhétorique qui leur permet de ne pas «participer sérieusement à une conversation intelligente»[6] dans l’espace public et de ne pas répondre aux critiques que peuvent susciter légitimement leurs propres prises de position dans des journaux et des grands médias qui accueillent avec plaisir leur parole.

Le troisième chapitre expose le mépris antiféministe et antimusulman qui est devenu le fonds de commerce de ces chroniqueurs. Face à des discours qui colportent l’idée que la société est dominée par un «féminisme qui serait allé trop loin», Dupuis-Déri rappelle «l’inégale répartition du travail domestique, l’exploitation et la violence sexuelles, les problématiques spécifiques aux femmes autochtones et immigrantes, ainsi que la présence écrasante des hommes dans les sphères internationales de pouvoir»[7]. Certains textes font voir également que l’opposition contemporaine à l’immigration musulmane «reprend les mêmes arguments et souvent les mêmes mots que l’opposition      […] à l’immigration juive»[8] dans les années 1930. La mise en lumière de cette tradition xénophobe au sein de l’histoire québécoise vise à rappeler que le Québec, s’il peut et s’il a bel et bien incarné une véritable «tradition d’accueil et d’ouverture»[9], peut par ailleurs être nourri – et a été nourri historiquement – par des passions éminemment tristes et dangereuses.

Le quatrième chapitre revient sur la question de la liberté d’expression et de la liberté académique dans le contexte de la «guerre des interprétations»[10] suscitée par le génocide à Gaza. Dupuis-Déri interroge les défenseurs auto-proclamés de la liberté d’expression qui demeurent étrangement silencieux lorsque certains professeurs se font suspendre par leur université pour avoir dénoncé publiquement le génocide des Palestinien·nes, lorsque l’université Harvard annule l’embauche d’un professeur qui a dirigé un organisme critique des politiques d’apartheid et de colonisation de l’État d’Israël, lorsque l’université McGill sanctionne une association étudiante pour ses prises de position politiques, ou lorsqu’un quelconque président s’attaque à la liberté universitaire des grandes universités états-uniennes – donc devant des attaques bien réelles faites à l’encontre de la liberté d’expression sur les campus québécois, canadiens et américains. Dupuis-Déri est obligé d’en conclure que la liberté d’expression n’est pas, pour ces chroniqueurs, un réel principe politique, mais bien plutôt un instrument rhétorique qui n’a de valeur que lorsqu’il s’agit pour eux de casser du sucre sur le dos de la gauche.

Le dernier et cinquième chapitre, quant à lui, change quelque peu de registre en s’adressant à celles et ceux qui se situent à la gauche du spectre politique, pour leur faire voir les effets de cette guerre culturelle sur un ensemble de sujets quelque peu disparates : l’écart entre l’héritage anarchiste de la grève étudiante de 2012 et la récupération parlementaire qu’en a faite Gabriel Nadeau-Dubois à Québec solidaire; la légitimité politique de la casse dans les mouvements sociaux ; la (supposée) tension entre la «vieille» gauche sociale et la «nouvelle» gauche woke ; les éléments de la culture populaire (dans ce cas-ci, District 31 et 19-2) qui nourrissent un imaginaire de la police comme étant bienveillante et protectrice, un imaginaire qui empêche de constater les différentes formes que prennent en réalité la brutalité policière.

Je disais en ouverture que ces carnets étaient tout à fait bienvenus et nécessaires. En effet, dans un contexte où règne la «grisaille fascistoïde»[11], ou en tout cas dans un contexte où les pouvoirs politiques un peu partout dans le monde sont charmés par les ritournelles de l’autoritarisme, ces carnets offrent quelques armes intellectuelles tout à fait utiles au travail de persuasion que celles et ceux qui se battent pour l’égalité ont à faire dans leurs milieux de vie respectifs. En effet, ils permettent de voir à quel point l’opinion publique et la conversation politique québécoise ont été colonisées et formatées par les obsessions, les biais et les délires d’une poignée de chroniqueurs au cours des trente dernières années.

On peut par exemple mesurer combien ces obsessions et ces délires médiatiques ont contribué à la transformation du sens de la question nationale au Québec : d’un nationalisme qui s’affirmait contre «l’Anglais fédéraliste (contrôlant le gouvernement à Ottawa, les grandes entreprises canadiennes et les médias)» et qui pouvait très bien se conjuguer avec un désir cosmopolite d’accueil de l’autre, on passe à un nationalisme qui se définit contre « une femme musulmane portant le voile (qui ne contrôle ni parti, ni entreprise, ni média)…)[12], une idéologie qui succombe trop aisément à sa triste tentation ethniciste.

Les interventions rassemblées dans le livre de Dupuis-Déri retracent ainsi une partie de la genèse du nationalisme québécois aujourd’hui hégémonique, mais aident aussi à identifier le socle idéologique et rhétorique qui inspire et «justifie» la gouvernance autoritaire de la CAQ ; une gouvernance qui contrôle l’apparaître vestimentaire des femmes musulmanes pour «protéger» l’identité laïque québécoise ou qui s’attaque à l’écriture inclusive pour «protéger» la langue française.

Finalement, je pense qu’il est important de reconnaître que ces carnets ont, par leur ton humoristique et ironique, une vertu proprement affective. La rhétorique de Dupuis-Déri, en exposant le ridicule des discours réactionnaires et conservateurs, permet au/à la lecteur·trice de les aborder autrement que sur le seul mode réactif de la colère, de l’indignation ou de l’écœurement ; elle autorise l’expérience du plaisir d’en rire. En ce sens, l’écriture de Dupuis-Déri incarne l’idée selon laquelle «la résistance n’a pas à être sombre et austère, elle peut [     …] être un espace de rires, d’enchantement et de réjouissance. Un endroit où l’on se sent vivant»[13].

Cet affect de lecture, réel ou anticipé, était facile à observer lors du lancement du livre au mois d’octobre dernier. L’événement, organisé dans une librairie engagée à Montréal, rassemblait des camarades de luttes, des étudiant·es, des organisateur·trices communautaires, des citoyen·nes engagé·es venu·es découvrir ou réentendre l’auteur, et regoûter aux raisons qu’il y a de combattre «la haine, l’exclusion, le mensonge et la bêtise». Dans un temps de grisaille où les haines et les peurs s’organisent et se répondent, il ne faut pas sous-estimer, dans la part vécue du combat politique ou métapolitique, l’importance de ces livres qui, comme celui de Dupuis-Déri, actualisent la réunion heureuse de l’intelligence et de la joie.


[1] Francis Dupuis-Déri, Carnets de guerre culturelle, Montréal, Éditions M, 2025, p. 18.

[2] F. Dupuis-Déri, ibid., p. 16.

[3] La crise de la masculinité. Autopsie d’un mythe tenace, Montréal, Remue-ménage, coll. « Observatoire de l’antiféminisme », 2018 et Panique à l’université. Rectitude politiques, wokes et autres menaces imaginaires, Montréal, Lux Éditeur, coll. « Lettres libres », 2022.

[4] F. Dupuis-Déri, op. cit., p. 10.

[5] Ibid., p. 90.

[6] Ibid., p. 96.

[7] Ibid., pp. 131-132.

[8] Ibid., p. 169.

[9] Ibid., p. 173.

[10] Cf. Jacques Rancière, Moments politiques. Interventions 1977-2009, Paris, Éditions La Fabrique, 2009.

[11] Michel Lacroix, « Les bonbons sûrs des enfants perdus » dans F. Dupuis-Déri, ibid., p. 296.

[12] F. Dupuis-Déri, ibid., p. 15

[13] Salomé Saqué, Résister, Paris, Éditions Payot, 2024, pp. 107-108.