HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Fausses nouvelles, altérité et manifestations du racisme

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)[1]

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Le 12 décembre dernier, TVA Nouvelles diffusait un regrettable reportage de Marie-Pier Cloutier qui allait provoquer un important tollé. La journaliste y affirmait faussement que les dirigeants de deux mosquées voisines de Côte-des-Neiges, autour desquels sont actuellement effectués des travaux, auraient passé un accord avec l’entrepreneur afin que les femmes travaillant sur le chantier en soient exclues le vendredi après-midi, moment lors duquel se tient la grande prière. En réaction à cette « nouvelle », les réponses ont été multiples : certains individus ont vivement et injustement critiqué les responsables de la mosquée, et, plus largement, les Musulmans.es; d’autres ont fait preuve de scepticisme en réclamant des preuves tangibles à la journaliste. En dépit du fait que Marie-Pier Cloutier a soutenu avoir en sa possession une preuve écrite « noir sur blanc », le caractère frauduleux de ses allégations, rapidement dénoncé par les dirigeants des Mosquées concernées, a été rapidement révélé au grand jour, et la « nouvelle » a été classée au rang des Fake News. Une fois la lumière faite sur cette affaire, TVA a finalement retiré ce reportage mensonger de sa plate-forme, et l’a remplacé par un timide message d’excuse dans lequel le média se justifiait en évoquant que les versions des témoins de cet « événement » avaient changé en court de route. Malgré les preuves évidentes de la supercherie du reportage, certaines personnes persistent à y croire : le vendredi 15 décembre, quelques dizaines d’individus.es se sont présentés.es aux abords des mosquées ciblées par le reportage afin de dénoncer une situation dont leur imagination fort probablement imprégnée d’islamophobie n’acceptait pas de reconnaître comme fausse.

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Entretien avec Louise Bienvenue à l’occasion du lancement du site Mémoires de Boscoville

Par Cory Verbauwhede

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Cette entrevue porte sur le projet de recherche dirigé par l’historienne Louise Bienvenue sur l’histoire de Boscoville, un centre de rééducation pour jeunes délinquants. Le nouveau site, Mémoires de Boscoville[1], met en valeur une trentaine de témoignages récoltés dans le cadre d’une enquête orale menée entre 2012 et 2015. Formulés plusieurs années après la fermeture de l’internat, ces récits nous éclairent sur l’expérience de Boscoville et sur les traces mémorielles qu’elle a laissées. En plus de soupeser les effets à long terme des innovations thérapeutiques mises de l’avant au sein du centre de la Rivière des Prairies, l’enquête vise à consigner pour les générations à venir la mémoire d’une institution québécoise unique de la seconde moitié du XXe siècle[2].


Cory Verbauwhede : Parlez-nous du projet derrière le site.

Louise Bienvenue : L’enquête orale qui a donné jour au site Web Mémoires de Boscoville fait partie d’une plus vaste recherche sur cette institution qui a marqué l’histoire de la justice des mineurs au Québec. En lisant les travaux historiques sur les premières institutions sociojudiciaires pour jeunes qu’étaient les écoles de réforme et la Cour des jeunes délinquants, dont plusieurs ont été signés par des membres du CHRS (Véronique Strimelle, Sylvie Ménard, Jean Trépanier, David Niget, Lucie Quevillon, Jean-Marie Fecteau, etc.), j’ai voulu savoir comment les choses avaient évolué dans l’après-guerre. J’avais croisé le nom de Boscoville dans un ouvrage dirigé par Marie-Paule Malouin, L’univers des enfants en difficulté, et ça m’avait beaucoup intriguée. Cette institution avait bousculé de bord en bord les manières de faire. Elle avait misé sur les sciences du psychisme et de la pédagogie pour réinventer la rééducation des adolescents délinquants. Dans les années 1950, mais surtout dans les trois décennies qui ont suivi, Boscoville s’est imposé comme un espace thérapeutique moderne. Ce fut un important chantier d’interprétation du phénomène délinquant en Amérique du Nord. Plusieurs visiteurs et stagiaires de l’étranger y étaient reçus, alors que les nouveaux théoriciens canadiens de la psychoéducation étaient accueillis dans les congrès spécialisés à travers le monde.

Capture d’écran du site Mémoires de Boscoville.

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Il y a cent ans, une première femme entrait à la Société historique de Montréal : Marie-Claire Daveluy
(1880-1968)

Par Louise Bienvenue, professeure au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

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Remise de la médaille annuelle, dite du Centenaire, pour le meilleur travail historique de l’année, offerte à Marie-Claire Daveluy, par la Société historique de Montréal, le 12 avril 1958. Source : Bibliothèque et Archives Canada (BAC), LMS-0009-1967-09, boîte 56.

L’année 2017 a marqué le centième anniversaire de l’entrée d’une première femme à la Société historique de Montréal : Marie-Claire Daveluy (1880-1968). À cette époque, devenir membre de cette société savante n’était pas le moindre des accomplissements. L’histoire comme discipline universitaire n’en étant qu’à ses balbutiements et c’est grâce à de tels regroupements d’érudits que circulaient les connaissances archivistiques et méthodologiques. En stimulant l’intérêt pour la défense du patrimoine et le développement de la recherche, la Société historique de Montréal, fondée en 1858 par Jacques Viger, avait permis « une première forme de gestion collégiale de la production historique », comme l’a souligné Patrice Régimbald[1].

Au moment de prononcer son discours d’intronisation devant l’assemblée des sociétaires en octobre 1917, la Montréalaise de 37 ans se disait bien consciente de bousculer les habitudes d’une confrérie jusqu’alors uniquement masculine. Elle savait, cependant, qu’en poussant les portes du cénacle, elle ouvrait la voie à d’éventuelles consœurs :

De quelle belle largeur d’esprit et d’accueil, vous faites preuve aujourd’hui, Messieurs, en recevant pour la première fois à vos séances, une femme, et avec elle, en principe, d’autres femmes qui témoigneraient à l’avenir, du même désir, et manifestement le même culte pour notre histoire[2].

À l’évidence, Marie-Claire Daveluy était ravie de se retrouver parmi des collègues érudits auprès de qui elle pourrait perfectionner son savoir et ses méthodes : « Cette possibilité de devenir membre de Sociétés sérieuses, savantes, bien organisées, comporte pour les femmes de grands avantages. J’avoue, pour ma part, avec une certaine confusion, avoir beaucoup songé au profit que je retirerais de vos séances d’études[3]. »

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Entretien avec Jean Ayotte

Par Benoit Marsan, doctorant en histoire à l’UQÀM, membre du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et collaborateur pour HistoireEngagee.ca

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Bannière CCEM. Source : CHRS.

Le Comité chômage de l’est de Montréal (CCEM) a été fondé en 1987 et célèbre cette année ses 30 ans d’existence. Sa mission est de défendre les intérêts des chômeurs et des chômeuses, notamment en assurant une représentation auprès des instances administratives et des tribunaux responsables de l’assurance-chômage. Un autre aspect de l’organisation concerne la défense collective des droits des sans-emploi par la mobilisation politique face aux différents saccages de l’assurance-chômage perpétrés par le gouvernement fédéral au cours des 30 dernières années. Pour l’occasion, nous avons interviewé le coordonnateur du CCEM, Jean Ayotte. Il a tout d’abord été actif dans le mouvement étudiant québécois au début des années 1970 et par la suite il a œuvré et travaillé aux Presses coopératives de Montréal, une coopérative ouvrière de production d’imprimerie. C’est par ce biais qu’il a commencé à militer dans le mouvement des chômeurs et des chômeuses[1].


Benoit Marsan : Dans quel contexte le CCEM voit-il le jour?

Jean Ayotte : En 1987, il y a deux principaux comités de chômeurs et de chômeuses à Montréal : le Comité chômage du sud-ouest de Montréal (CCSOM) et le Mouvement action-chômage de Montréal (MAC). À ce moment-là, il n’existe pas de groupe dans l’Est de Montréal. On est alors dans la dernière phase de désindustrialisation de ce secteur de la ville, donc, dans ce contexte, le chômage constitue un problème majeur. Des militantes et des militants décident alors de faire appel au CCSOM pour aider à mettre sur pied un comité dans l’Est. La nouvelle organisation va par la suite s’affilier au défunt Regroupement des chômeurs et chômeuses du Québec (RCCQ).

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Repenser l’absolutisme en France aux XVIe et XVIIe 
siècles. Note de lecture sur
Le Prince absolu. Apogée et déclin de l’imaginaire monarchique d’Arlette Jouanna

Par Christian Legault, candidat à la maîtrise à l’Université du Québec à Montréal (UQAM)

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JOUANNA, Arlette. Le pouvoir absolu. Naissance de l’imaginaire politique de la royauté. Paris, Gallimard, 2013, 436 p.

La manière dont le pouvoir politique s’est conceptualisé dans un régime absolutiste au XVIIe siècle façonne toujours nos sociétés d’aujourd’hui. Les Français y voient encore une époque où le pouvoir y était « arbitraire », « despotique », « inique » et « illégitime »[1]. S’interroger sur l’absolutisme n’est toutefois pas quelque chose d’inutile, car cela représente une occasion de retracer la genèse du pouvoir politique vers les régimes démocratiques modernes. Pour les historiens, l’étude des doctrines absolutistes permet notamment d’étudier l’interaction entre le discours politique et ses limites concrètes, la monarchie absolue du XVIIe siècle n’ayant pas su imposer un appareil d’État pouvant soumettre l’entièreté des sujets à l’obéissance d’un seul homme. Les notions de pouvoir absolu et de prince absolu sont au fondement d’un nouveau dogme politique qui s’installe dans la France des XVIe et XVIIe siècles. Or, ces idées restent de nature théorique, à la fois ambivalentes et polysémiques, et enracinées dans des discours où les significations sont portées à changer, selon les cadres spatio-temporels, les régimes politiques, les différentes formes de régulations sociales, ainsi que les multiples contextes intellectuels et culturels dans lesquels ces notions émergent. Il devient alors nécessaire de revenir sur ce qu’était l’absolutisme dans la France de l’époque moderne, afin de comprendre comment le pouvoir se construit et pour quelles raisons ce dernier fut qualifié – mais nuancé aujourd’hui par les historiens –  d’absolu.

Dans Le Prince absolu. Apogée et déclin de l’imaginaire monarchique, deuxième opus d’un diptyque, commencé avec le livre, Le pouvoir absolu. Naissance de l’imaginaire politique de la royauté, Arlette Jouanna nous convie à comprendre les notions de pouvoir absolu, de prince absolu et d’absolutisme par une étude approfondie croisant l’histoire politique et l’histoire des idées politiques. Par l’étude des débats de l’époque entourant les théoriciens philosophiques du pouvoir politique, elle retrace comment ces notions se construisent dans l’imaginaire monarchique en France à la fin du XVIe siècle et au XVIIe siècle. Identifiant les guerres de religion du XVIe siècle, ainsi que les guerres civiles du XVIIe siècle, comme des éléments déclencheurs dans cette redéfinition du pouvoir politique, l’historienne en vient à identifier la nature traumatisante de ces événements; elle montre comment la peur du désordre, suivi de la mémoire des horreurs des guerres civiles, obséda les esprits, contribuant à faire accepter un renforcement considérable de l’autorité monarchique[2].

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