Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Les deux neveux de Leopoldino : notes sur une famille noire au sud du Brésil (1818-1940)

Par Vinicius Furquim de Almeida, maître en histoire à la UNISINOS, São Leopoldo, Brésil[1]

Leopoldino Joaquim de Freitas [10]

Dans son édition du 22 septembre 1906, le Correio Paulistano – un des principaux journaux de la ville brésilienne de São Paulo – publiait un télégramme envoyé à partir de la ville de Santos, dans lequel on pouvait lire : « Le Dr. Leopoldo de Freitas s’est rendu dans cette ville aujourd’hui accompagné de sa mère D. Adelaide Leopoldina de Freitas, qui a embarqué sur le bateau national à vapeur Prudente de Moraes en direction sud. Dans le même bateau à vapeur se trouvait le Dr. Alcides de Freitas Cruz, frère du Dr. Leopoldo de Freitas qui revenait de Rio »[2]. Depuis son baccalauréat dans la traditionnelle Faculté de Droit de São Paulo, à la fin du XIXe siècle, Leopoldo habitait cette ville. Pour sa part, son frère, Alcides, pendant sa formation, effectuait de nombreux voyages entre leur ville d’origine, Porto Alegre, et São Paulo. Il est fort probable que leur mère, Adelaide, qui vivait comme Alcide à Porto Alegre, se rendait occasionnellement dans la ville où étudiaient ses fils.

Tentant de fuir les conflits territoriaux qui secouaient la région aujourd’hui connue sous le nom de Colonia de Sacramento, la famille Freitas a entrepris une migration, à la fin du XVIIIe siècle, qui l’a mené à s’établir à Porto Alegre où vivait à cette époque une femme noire du nom d’Estefânia Maria da Assunção. Baptisée entre 1794 et 1796[3], cette femme avait probablement été affranchie de sa condition d’esclave entre 1798 et 1802, si l’on se fie à la documentation retrouvée[4].  Estefânia Maria da Assunção, qui s’est mariée le 30 septembre 1851 avec Joaquim Pedro de Freitas, était la mère d’Adelaide et Leopoldino Joaquim de Freitas, et la grand-mère de Leopoldo et d’Alcides. Étudier cette famille noire habitant dans l’État de Rio Grande do Sul peut contribuer à la compréhension des stratégies de mobilité sociale dans un milieu imprégné par le racisme. Les parcours de Leopoldino Joaquim de Freitas et de ses neveux Leopoldo et Alcides de Freitas sont d’excellents exemples illustrant ces mobilités individuelles et familiales.

Recension : Pignot, Manon. L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Paris: Anamosa, 2019

Par Benoit Gaudreault, étudiant à la maîtrise à l’Université de Montréal

Les «ado-combattant.e.s», âgés de 12 à 16 ans, véritable angle mort de la Première Guerre mondiale, sont les protagonistes du dernier livre de Manon Pignot : L’appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918. Le projet de l’historienne est de redonner de l’agentivité à ceux et celles qu’elle qualifie d’«invisibles visibles», c’est-à-dire d’absents des sources officielles, mais présents sur les photographies[1]. Bien qu’ils et elles représentent moins de 1 % des effectifs militaires durant la Grande Guerre sur les fronts de l’Ouest et de l’Est en Europe, les combattant.e.s juvéniles étaient un phénomène transculturel[2] important pour les nations impliquées dans ce conflit. Au même titre que le phénomène des embusqués qui refusent la guerre, celui de ces jeunes combattants éclaire un autre aspect de ce conflit : celui du «désir de guerre[3]» et de l’efficacité du discours de mobilisation des gouvernements. Aux confluences de la microhistoire, des études psychologiques et de l’anthropologie historique, Manon Pignot nous propose un portrait «au ras du sol[4]» de ces ado-combattant.e.s qui ne sont pas en «crise» comme on le laisse croire durant la Première Guerre mondiale, mais plutôt dans une transgression volontaire et un «désir de sens» inhérent à cet âge[5]. Pour donner une voix à ces dernier.e.s, l’historienne utilise des mémoires et des récits de guerre qu’ils et elles ont laissés[6], des archives gouvernementales (principalement françaises) et finalement des photos qui sont les éléments centraux de sa recherche, parce que ce sont elles qui font «littéralement exister le sujet[7]». Loin de simplement ornementer le texte de l’historienne, les photos ont pour Pignot une véritable fonction heuristique, elles permettent à l’historienne «d’écouter les morts avec les yeux[8]».

Histoires à ressusciter : Quelques réflexions sur l’exposition et l’expérience Ododo Wa*

Par Gilbert Nuwagira

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Voici le cinquième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


En grandissant dans le sud-ouest de l’Ouganda, j’entendais parfois des histoires racontées à voix basse sur ce que la rivière Kagera avait apporté en 1994 et sur l’insurrection de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) dans le nord du pays. Ces dernières nous étaient transmises par des personnes qui n’étaient pas allées dans cette région de l’Ouganda. Au début des années 2000, les programmes d’études étaient muets sur les conflits qui persistaient au nord. Bien que nous étudions l’histoire  des rébellions ayant conduit à l’indépendance de l’Afrique de l’Est, je constate avec le recul qu’il y avait un silence marqué sur la manière dont les vestiges de ces conflits étaient gérés. Le jeune homme que j’étais ignorait donc les multiples violations flagrantes des droits de la personne qui se produisaient dans son pays et en était tenu à l’écart.

Il va sans dire que les histoires doivent être racontées. Elles brisent les chaînes de l’ignorance et font tomber les barrières à mesure que les gens acquièrent une compréhension plus nuancée de leur passé et de la façon dont il façonne activement leur avenir. Les histoires non racontées sont comparables aux ulcères qui se nourrissent du tissu social bien que les « armes se soient tues ». L’incapacité à créer des espaces pour partager des histoires tues jusqu’à présent n’est pas sans effet. En plus de favoriser une forme active de silence, cette omerta peut devenir un terreau fertile pour de futurs conflits. Un autre effet réside dans le fait que les perturbations générées par les conflits demeurent à leur tour inconnues, ce qui démontre aussi la nécessité de raconter des histoires. Les communautés doivent prendre conscience de leur passé commun et de leurs différentes expériences sans pour autant nier les récits des autres. Raconter des histoires est une façon d’ouvrir l’espace à des personnes qui ont vécu des périodes tumultueuses et de reconnaître des parcours divers dont les trajectoires sont souvent autrement effacées. Le fait de mettre en lumière les parties moins connues de notre histoire (qu’elles nous maudissent ou nous glorifient) est important pour toutes les générations, surtout lorsque ces connaissances peuvent aider à façonner des politiques, des lois, des pratiques et des cadres qui éviteraient de répéter les erreurs du passé. 

Raconter mon histoire avec des mots et des objets*

Par Grace Acan

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Voici le quatrième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Quand je repense à la façon dont tout a commencé, je constate à quel point le dicton commun « un problème partagé est un problème à moitié résolu » est vrai. Partager une histoire comme la mienne n’est pas facile. Il faut du temps et du courage. Lorsque je me suis échappée de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) après huit ans de captivité, je ne pouvais pas le faire. Il m’a fallu des années et la parution d’un livre (A Lone Way Gone:Memoirs of a Boy Soldier), écrit par Ishmael Beah, pour que j’envisage cette possibilité.

En lisant l’histoire d’Ishmael Beah, je me suis mise à réfléchir aux avantages qu’il y a à partager son histoire. En tant qu’enfant soldat pendant la guerre civile en Sierra Leone, Ishmael Beah a traversé bien plus de difficultés que je ne l’avais imaginé. Il a affronté et fui de nombreux dangers sur la ligne de front des conflits armés. Quand j’ai comparé cela à ma propre expérience de la guerre en Ouganda, j’ai compris pourquoi on disait que j’étais une civile vivant parmi les soldats. Mon expérience de la captivité dans la LRA était similaire à celle de Beah, mais aussi très différente. J’ai réalisé que je devais partager ma propre histoire.

Partager, guérir, militer

Par Evelyn Amony

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Voici le troisième texte d’une série de cinq articles portant sur l’exposition Ododo Wa : Filles en temps de guerre, présentée au Musée canadien pour les droits de la personne jusqu’en novembre 2020. Cette série a également été publiée en anglais sur ActiveHistory.ca. Vous trouverez les autres textes de la série ici.


Une grande partie de ma vie a été marquée par des hauts et des bas, et je sais qu’elle continuera ainsi. À l’âge de 11 ans, presque 12, j’ai été enlevée par l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) – un groupe de rebelles qui a combattu le gouvernement ougandais pendant plus de 20 ans. Avant mon enlèvement, je vivais avec mes parents et j’allais à l’école à Gulu, une petite ville du nord de l’Ouganda. J’ai été séparée de ma famille et retenue en captivité pendant plus de dix ans. Comme beaucoup d’autres personnes enlevées, j’ai été emmenée au Soudan du Sud où je vivais dans un camp de la LRA. Et, comme beaucoup d’autres filles, j’ai été forcée d’épouser un commandant et de mettre au monde des enfants.

J’ai échappé de justesse à la mort en 2005, lorsque j’ai été capturée avec mon nouveau-né dans une embuscade militaire par l’armée ougandaise. La jupe verte que je portais ce jour-là est exposée au Musée canadien pour les droits de la personne (MCDP) de Winnipeg, au Manitoba. On y voit les trous des balles qui ont effleuré mon corps lorsque j’ai levé les bras, en tenant mon bébé au-dessus de ma tête.

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