Compte rendu de « Capitalisme et Confédération : aux sources du conflit Canada/Québec »

Publié le 14 mai 2026

Citer cet article

APA

Pointel-Abeto, F. (2026). Compte rendu de « Capitalisme et Confédération : aux sources du conflit Canada/Québec ». Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13906

Chicago

Pointel-Abeto Floralie. "Compte rendu de « Capitalisme et Confédération : aux sources du conflit Canada/Québec »." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13906.

Par Floralie Pointel-Abeto, candidate à la maîtrise en histoire, Université du Québec à Montréal

D’abord écrit en anglais en 1968 (Unequal Union : Confederation and the Roots of Conflict in Canada 1815-1873), l’ouvrage Capitalisme et Confédération : aux sources du conflit Canada/Québec s’est imposé comme classique dès sa traduction en français (1972), puis au fil de ses rééditions (1978, 2024). Ce présent compte rendu s’intéresse d’ailleurs à cette dernière réédition, qui a pour objectif de ranimer l’intérêt autour de l’histoire de la transition vers le capitalisme et de remettre de l’avant les recherches de Ryerson dans l’historiographie de la Confédération ; car comme le disent les co-auteurs – membres du collectif Archives Révolutionnaires et dirigeant la série Recherches matérialistes chez M Éditeur – dans l’avant-propos : « nous sommes convaincus que les travaux de Ryerson méritent encore notre attention. Sa méthode, liant la recherche théorique et l’engagement politique, n’a pris une ride»[1]. Capitalisme et Confédération est l’aboutissement de nombreuses années de recherches menées par Stanley Bréhaut Ryerson, influent membre du Parti Communiste canadien jusqu’à la fin des années 1960. Ce dernier s’est intéressé, dès le début des années 1930, à l’histoire de la Confédération à partir d’une approche « par le bas », dans laquelle le peuple est au cœur de l’analyse et l’agentivité des classes populaires est mise de l’avant. Cet ouvrage s’inscrit donc dans une série de livres du même auteur abordant les origines du Canada. Plus particulièrement, dans Capitalisme et Confédération, Ryerson établit des liens entre l’apparition d’éléments de solidarité internationale liés à l’industrialisation (et à la mise en place d’un capitalisme de plus en plus globalisé) et l’affirmation d’une conscience nationale. Plus concrètement, son objectif est de répondre à la question suivante: « Quel rapport y aurait-il entre l’institution du travail salarié et la Confédération canadienne? »[2], tel qu’écrit dans l’avant-propos.

L’ouvrage s’ouvre avec le premier chapitre, Le contexte, dans lequel l’auteur présente une brève synthèse de l’histoire des Canadas depuis la Conquête, faisant un retour rapide sur les évènements entourant la Proclamation royale de 1763, l’Acte de Québec de 1774 et l’Acte constitutionnel de 1791. Il aborde l’enchevêtrement des structures seigneuriales et mercantiles dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord aux XVIIIe et XIXe siècles et se penche sommairement sur certains débats historiographiques, dont la théorie de la décapitation (selon laquelle « la Conquête aurait décapité une bourgeoisie montante et par là arrêté net l’essor d’une collectivité en voie de développement »[3]) ainsi que celle de la suffocation (selon laquelle le sous-développement des Canadien.nes français.es s’expliquerait plutôt par les restrictions imposées par l’Ancien Régime). Ce survol permet d’inscrire la contribution de Ryerson dans l’histoire des colonies britanniques, de l’industrialisation, de la transition au capitalisme et des rébellions populaires au XIXe siècle en Amérique du Nord. À la fin du chapitre, il conclut avec une citation d’Adam Smith qui met bien la table pour les sujets qui seront abordés dans l’ouvrage: « Le gouvernement civil, en tant qu’il a pour objet la sûreté des propriétés, est, dans la réalité, institué pour défendre les riches contre les pauvres, ou bien ceux qui ont quelques propriétés contre ceux qui n’en n’ont point »[4].

Stanley B. Ryerson, Capitalisme et confédération, Montréal, M éditeur, 2024

Par la suite, les chapitres 2 à 7 examinent les rébellions des Patriotes du Bas-Canada et des réformistes du Haut-Canada. Ce faisant, Ryerson met de l’avant le peuple comme moteur des évènements, tentant de combler un vide historiographique quant à « la présence et la participation des ouvriers aux mouvements populaires de l’époque »[5]. Il met également en lumière l’importance des paysan.nes dans les rébellions, qu’il situe comme révoltes paysannes, bien que dirigées par les petits-bourgeois. Toutefois, Ryerson indique qu’il manquait grandement de coordination entre les réformistes et les Patriotes et que cela peut s’expliquer par « le développement insuffisant du capitalisme industriel dans la colonie; et en conséquence, l’absence d’une classe ouvrière organisée »[6]. De ce fait, selon l’auteur « la situation n’était pas encore mûre pour la réussite d’une révolution bourgeoise »[7]; expliquant ainsi la défaite de ces rébellions.

Dans les chapitres 8, 9 et 11, l’auteur aborde l’instauration du gouvernement responsable dans les Canadas (chapitres 8 et 9) et dans les Maritimes (chapitre 11). Offrant une analyse matérialiste, Ryerson explique comment les changements qui commencèrent à avoir lieu dans les conditions matérielles des colonies britanniques d’Amérique du Nord menèrent également à des revendications structurelles (influençant les idéologies dominantes et la politique). En effet, les Canadas et les Maritimes étaient dominés économiquement et politiquement par les grands propriétaires terriens, bloquant ainsi l’industrie capitaliste naissante qui se formait lentement avec la venue de l’industrialisation. L’économie coloniale, basée principalement sur un capitalisme mercantile et un mode de production féodal, côtoyait de plus en plus la nouvelle économie capitaliste industrielle, menant à un phénomène important selon l’auteur: avec « la conjonction des intérêts des commerçants capitalistes et de ceux des propriétaires terriens, tendant à transformer les institutions semi-féodales en immobilisations capitalistes »[8], ces deux classes commencèrent à se fusionner. Ces changements, ainsi que l’influence française et américaine des idées républicaines, amenèrent le Bas-Canada et les Maritimes à réclamer tout d’abord un conseil législatif, puis un gouvernement responsable, tel que le réclamait également le Haut-Canada. Ryerson prend toutefois le soin d’expliquer en quoi l’avènement du gouvernement responsable ne fut pas obtenu par la révolution populaire et qu’il représente plutôt une concession venue d’« en haut ».

Les chapitres 10, 13 et 14 abordent la transition au capitalisme avec l’essor de l’industrialisation dans les Canadas, essentiellement menée par une élite anglophone (Américaine, Britannique et Canadienne anglaise). Selon Ryerson, cette mutation aurait été facilitée par les grandes vagues d’immigration des îles britanniques, créant ainsi une «  armée de réserve » de main-d’œuvre, soit une masse de travailleurs salariés non propriétaires – condition essentielle au développement du capitalisme industriel. Toutefois, à mesure que la population ouvrière devient plus nombreuse, le chômage généralisé au Bas-Canada cause un exode massif des Canadien.nes français.es vers les États-Unis. L’auteur aborde l’apparition d’une nouvelle force sociale : les travailleur.euses organisé.es, ces ouvriers et ouvrières qui avaient conscience d’être exploité.es. À l’opposé, les capitalistes industriels émergent comme nouvelle classe dominante et deviendront les Pères de la Confédération; l’échec de 1837-1838 facilitant la fusion entre les nouvelles élites (capitalistes industriels et promoteurs de chemins de fer et de lignes maritimes) et anciennes élites (ancienne bourgeoisie commerçante du capitalisme mercantiliste, aristocratie anglaise, propriétaires terriens, représentants de l’Église). Finalement, l’auteur présente différentes vagues de développement industriel régional (forêts, exploitation minière, chemins de fer, voies maritimes, etc.).

Dans les chapitres 12 et 16, Ryerson propose une histoire transfrontalière, plus particulièrement en discutant des liens entre les États-Unis et le Canada au XIXe siècle. Au chapitre 12, l’auteur soutient que les provinces britanniques d’Amérique du Nord avaient des liens avec ce qu’il identifie comme deux métropoles: la Grande-Bretagne, bien évidemment, mais également les États-Unis. Il y aurait ainsi quatre angles possibles pour analyser les relations américano-canadiennes : la pénétration économique, le principe de la destinée manifeste, l’annexionnisme et la réciprocité. Dans le chapitre 16, Ryerson se penche sur la guerre civile américaine. En 1864, alors qu’ont lieu les conférences de Québec et de Charlottetown afin d’évaluer une éventuelle union entre les colonies britanniques d’Amérique du Nord, les États « unis » plus au sud s’entredéchirent. Le marché d’esclaves et le marché du travail salarié s’excluant mutuellement, la guerre civile américaine consistait en « une lutte entre deux systèmes sociaux »[9] (Ryerson citant Marx). À travers ces chapitres, Ryerson aborde également la naissance d’une solidarité ouvrière transfrontalière à travers le continent américain.

Par la suite, aux chapitres 15, 17 et 18, Ryerson analyse l’élaboration de la confédération canadienne, mettant de l’avant un point qu’il juge fondamental: la Confédération n’est pas le résultat d’un mouvement populaire, mais est plutôt imposée « par le haut ». Il explique en détails la formation de la coalition entre Alexander Galt, John A. Mcdonald (tous deux représentants les milieux d’affaires canadiens anglais), George Brown (représentant les milieux commerciaux et industriels de Toronto) et George-Étienne Cartier (représentant la bourgeoisie canadienne française et l’Église catholique). L’auteur indique que, bien que des principes d’État binational, biculturel et bilingue soient mis de l’avant, concrètement, rien ne garantissait les droits nationaux des Canadien.nes français.es dans les discussions sur l’éventuelle union. D’ailleurs, les conférences de Québec et de Charlottetown de 1864 se déroulaient en anglais et les représentants de l’opposition du Canada-Est étaient exclus des discussions, contrairement à ceux des autres provinces. L’auteur semble assez tranché sur le fait que, dès son origine, la Confédération était une union inégale, d’où le titre original de l’ouvrage : Unequal Union.

Toutefois, Ryerson tient à préciser que cette union, en plus d’être inégale entre les Canadien.nes anglais.es et français.es, faisait également complètement abstraction des Premiers peuples, outre décider que les « affaires indiennes » tomberaient sous juridiction fédérale. Ainsi, dans le chapitre 19, il analyse les Rébellions des Métis de la Rivière Rouge en offrant un récit détaillé des évènements de 1869-1870, alors que les Métis mettent sur pied un gouvernement responsable provisoire en réponse au gouvernement colonial qui décida de racheter le Territoire du Nord-Ouest et la Terre de Rupert à la compagnie de la Baie d’Hudson (même si ces terres n’étaient pas la propriété de cette dernière). Ryerson mentionne d’ailleurs que « les historiens canadiens n’ont pas assez souligné le fait que les soulèvements Métis constituent le seul exemple d’une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération »[10]. L’auteur tente donc de rectifier le tir dans ce chapitre.

Finalement, le chapitre 20 livre un état des lieux: la Confédération fut créée, le gouvernement responsable accordé, et ensuite? Ce chapitre fait, en quelque sorte, office de conclusion. L’auteur discute de la création d’une nouvelle identité nationale avec le mouvement Canada First. Toutefois, cette nouvelle identité était de langue anglaise et niait le caractère national distinct du Canada français ainsi que les Premières Nations, ce que le Parti National remettait grandement en question.Ryersonaffirme dans ce chapitre que la nation québécoise vit « aujourd’hui une situation de colonisé »[11] et qu’elle subit le double poids d’une oppression politico-militaire et socio-économique. L’auteur énumère et décrit ensuite ce qu’il considère être les sources de cette inégalité. Ce chapitre fait le pont entre luttes de libération nationale et luttes sociales dans la Confédération, s’appuyant sur les arguments des chapitres précédents concernant la création d’une conscience de classe.

Pour conclure, un élément intéressant dans la méthodologie de Ryerson est qu’il se base principalement sur des articles et monographies du XXe siècle portant sur l’histoire des colonies britanniques d’Amérique du Nord et du Canada au XIXe siècle, avec une présence moindre de sources primaires archivistiques. Toutefois, le fait qu’il cite et se base autant sur ses collègues, tel que Donald Creighton, « le plus éminent historien de la confédération »[12] selon Ryerson, démontre une certaine volonté de s’inscrire dans des champs historiographiques en remettant en question des théories courantes, en comblant des vides historiographiques ou en contestant des interprétations qu’il juge erronées. À travers la lecture de Capitalisme et Confédération, il est possible de sentir une volonté de la part de l’auteur d’aborder l’histoire de la Confédération sous un nouvel angle d’approche : une analyse matérialiste et par le bas de la création d’un État qui se veut binational, égalitaire et démocratique ; Ryerson arrivant à la conclusion que ce n’est pas le cas. En écrivant cet ouvrage, il voulait

« contribuer au déblaiement indispensable d’un terrain difficile, où les chercheurs et historiens de la génération montante sauront créer cette histoire en trois dimensions qui nous manque encore: une histoire socio-économique, politique et philosophique qui tienne pleinement compte des réalités sociales, nationales, humaines »[13]

À travers Capitalisme et Confédération, a-t-il vraiment réussi à amorcer le défrichage auquel il fait allusion ? Je considère qu’il a, pour le moins, ouvert la porte à une lecture marxiste de l’histoire dans l’historiographie canadienne et québécoise ; il revient maintenant aux jeunes historien.nes de prendre le relais. Ainsi, la réédition en 2024 de Capitalisme et Confédération, classique important mais peu accessible dans ses éditions précédentes, constitue un premier pas dans cette direction. Il est peut-être temps de revenir explorer l’histoire de la Confédération avec de nouvelles approches, cadres théoriques et méthodes d’analyse.


[1] Stanley Bréhaut Ryerson, Capitalisme et Confédération: Aux sources du conflit Canada/Québec, (Montréal : M Éditeur, 2024),

[2] Ryerson, Capitalisme, 33.

[3] Ryerson, Capitalisme, 41.

[4] Ryerson, Capitalisme, 50.

[5] Ryerson, Capitalisme, 85.

[6] Ryerson, Capitalisme, 185.

[7] Ryerson, Capitalisme, 185.

[8] Ryerson, Capitalisme, 55.

[9] Ryerson, Capitalisme, 386.

[10] Ryerson, Capitalisme, 442.

[11] Ryerson, Capitalisme, 477.

[12] Ryerson, Capitalisme, 419.

[13] Ryerson, Capitalisme, 35.