Par Vinicius Furquim de Almeida, maître en histoire à la UNISINOS, São Leopoldo, Brésil[1]

Leopoldino Joaquim de Freitas [10]

Dans son édition du 22 septembre 1906, le Correio Paulistano – un des principaux journaux de la ville brésilienne de São Paulo – publiait un télégramme envoyé à partir de la ville de Santos, dans lequel on pouvait lire : « Le Dr. Leopoldo de Freitas s’est rendu dans cette ville aujourd’hui accompagné de sa mère D. Adelaide Leopoldina de Freitas, qui a embarqué sur le bateau national à vapeur Prudente de Moraes en direction sud. Dans le même bateau à vapeur se trouvait le Dr. Alcides de Freitas Cruz, frère du Dr. Leopoldo de Freitas qui revenait de Rio »[2]. Depuis son baccalauréat dans la traditionnelle Faculté de Droit de São Paulo, à la fin du XIXe siècle, Leopoldo habitait cette ville. Pour sa part, son frère, Alcides, pendant sa formation, effectuait de nombreux voyages entre leur ville d’origine, Porto Alegre, et São Paulo. Il est fort probable que leur mère, Adelaide, qui vivait comme Alcide à Porto Alegre, se rendait occasionnellement dans la ville où étudiaient ses fils.

Tentant de fuir les conflits territoriaux qui secouaient la région aujourd’hui connue sous le nom de Colonia de Sacramento, la famille Freitas a entrepris une migration, à la fin du XVIIIe siècle, qui l’a mené à s’établir à Porto Alegre où vivait à cette époque une femme noire du nom d’Estefânia Maria da Assunção. Baptisée entre 1794 et 1796[3], cette femme avait probablement été affranchie de sa condition d’esclave entre 1798 et 1802, si l’on se fie à la documentation retrouvée[4].  Estefânia Maria da Assunção, qui s’est mariée le 30 septembre 1851 avec Joaquim Pedro de Freitas, était la mère d’Adelaide et Leopoldino Joaquim de Freitas, et la grand-mère de Leopoldo et d’Alcides. Étudier cette famille noire habitant dans l’État de Rio Grande do Sul peut contribuer à la compréhension des stratégies de mobilité sociale dans un milieu imprégné par le racisme. Les parcours de Leopoldino Joaquim de Freitas et de ses neveux Leopoldo et Alcides de Freitas sont d’excellents exemples illustrant ces mobilités individuelles et familiales.

Leopoldino Joaquim de Freitas: un plausible pont

Un des fils d’Estefânia, Lepoldino (1818-1889), a eu une importante carrière au sein de la fonction publique à l’époque du gouvernement impérial.  Bien que nous ne savons pas par quel moyen il a pu faire des études en lettres, un texte biographique, dont l’auteur est son neveu Leopolodo, nous informe « [qu’i]l a eu une bonne éducation, chez lui, son père lui a enseigné à lire et à écrire, l’arithmétique et la géographie, puis l’a envoyé étudier le latin, l’histoire, le français et la philosophie […] »[5]. À peine âgé de vingt ans, Leopoldino s’est impliqué dans un des plus importants conflits régionaux de la première moitié du XIXe siècle, la guerre civile Farroupilha. De 1835 à 1845, cette guerre civile a opposé le gouvernement impérial et des gens liés à l’exploitation agricole, vivant principalement au sud du pays. Selon les informations biographiques accessibles, Leopoldino a servi au côté de l’armée impériale jusqu’à 1838, puis s’en est éloigné pour devenir professeur de français à São Paulo. Revenant à Porto Alegre, autour des années 1840, il y a travaillé comme comptable officiel supérieur du Trésor public régional, puis de 1847 à 1879[6], a occupé les fonctions de Directeur général du Trésor National[7], métier qui lui a donné le titre de « conseiller du Trésor public » en 1878. En plus de ces fonctions, dès 1849, Leopoldinho a été en poste à l’assemblée régionale[8], et il est nommé inspecteur de l’éducation en 1854[9].

Malgré qu’il ne soit pas possible d’accéder aux détails du trajet qui a permis à Leopoldino de faire carrière dans la fonction publique, il est intéressant d’observer qu’un homme noir, fils d’une femme issue de l’esclavage, a accompli un tel parcours, notamment en devenant Conseiller Impérial. Cette trajectoire est d’autant plus remarquable alors que le contexte est profondément marqué par les idées racistes. Et même si on a peu de détails sur Leopoldino, son certificat nécrologique révèle plusieurs informations sur la complexité de sa vie. Quand le Père responsable des registres nécrologiques écrit celui de Leopoldino, il note : « Au huitième jour du mois de juin de mille huit cent quatre-vingt-neuf, dans cette Cathédrale a été remis Conseiller Leopoldino Joaquim de Freitas, blanc, originaire de cette province […] ». Comment se fait-il qu’un homme, fils d’une femme noire, ait été enregistré comme Blanc ? Est-ce seulement en vertu de son haut statut social à sa mort ? En considérant la complexité de la question sociale de la couleur au Brésil, peut-on parler d’élite quand on parle de Leopoldino ? Ce sont ces questions que nous devons avoir en tête lorsque l’on va à la recherche de trajectoires de vie.

Leopoldo et Alcides : la couleur cachée

Le parcours de Leopoldino dans l’espace public est en grande partie le résultat de sa formation en lettres. Bien qu’il n’ait laissé aucun écrit, sa réussite sociale est indissociable du fait qu’il était un homme lettré : sans sa maitrise de la lecture et de l’écriture, il n’aurait pas pu atteindre les fonctions qu’il a occupées. Suivant les traces de leur oncle, les neveux de Leopoldino, Leopoldo et Alcides, ont aussi fait des études. Tous les deux ont étudié le droit à São Paulo, et ont beaucoup écrit dans des périodiques brésiliens. Il est possible de croire que l’expérience positive de leur oncle a été perçue par Leopoldo et Alcides comme s’avérant être une stratégie leur permettant de réaliser une ascension sociale, et qu’ils l’ont ainsi reproduite en effectuant des études à leur tour. Nous pouvons ainsi proposer que l’expérience de Leopoldino ait pu servir de pont entre le passé de l’esclavage non-instruit et la génération future.

Leopoldo de Freitas Cruz (né en 1863 et décédé en 1940) a vécu la plus grande partie de sa vie à São Paulo. Lettré, il a écrit dans plusieurs périodiques en tant qu’essayiste, critique littéraire et reporter, en plus d’avoir rédigé des ouvrages d’histoire et sur la littérature. Pendant sa jeunesse, il a participé à des débats politiques dans sa ville d’origine, Porto Alegre, ainsi qu’à São Paulo et à Rio de Janeiro[11]. Contrairement à son oncle, dès la fin des années 1880, il s’affiche comme républicain en s’engageant comme cadre du Parti Républicain de São Paulo, et il travaille avec quelques hommes politiques. Leopoldo était très connu des hauts cercles sociaux de la ville, alors qu’il fréquentait régulièrement les salons et soirées. Il semble que ni dans ses textes, ni dans ses discours, il n’ait discuté de façon ouverte du racisme, et de sa condition d’homme noir. À cette époque, à São Paulo, de nombreux périodiques pour la cause noire existaient, et plusieurs personnes noires engagées luttaient contre le racisme, dont l’écrivain et journaliste abolitionniste José do Patrocínio (1853-1905)[12]. Face à ces constats, une série de questions émerge : pourquoi Leopoldo n’abordait pas le racisme dans ses textes[13]? Est-ce que sa position sociale a influencé sa manière de voir le monde qui l’entourait ? Est-ce qu’il a pris contact avec d’autres hommes et femmes noires pour établir des relations ? Ces questions sont importantes parce qu’elles portent à réfléchir sur la diversité des stratégies adoptées par des femmes et des hommes noirs.es afin de lutter contre le racisme et/ou de réaliser une mobilité sociale. On remarque, par ailleurs, une similarité frappante quant aux dynamiques raciales et sociales qui ont marqué les parcours des deux frères de Freitas.

Leopoldo, au centre [14]

Le plus jeune des neveux de Leopoldino, Alcides de Freitas Cruz, est né en 1867 et décédé en 1916. Son parcours est, à plusieurs égards, semblable à celui de son frère Leopoldo, mais s’en différencie par son militantisme républicain[15], et par sa carrière juridique. Alcide a intégré la Faculté de droit en 1891, au moment même où son frère la quittait. Contrairement à Leopoldo, Alcide ne s’est pas établi à São Paulo pour la durée de ses études, il a plutôt opté pour faire des aller-retours entre cette ville et Porto Alegre. Après son baccalauréat, Alcides, en compagnie d’autres juristes et membres du parti républicain régional, a participé à la fondation de la Faculté du Droit de Porto Alegre, dont il a été professeur jusqu’à sa mort. Comme son frère, il a écrit dans nombreux périodiques, notamment dans celui du Parti républicain, appelé A Federação. Ses contributions à ce journal concernaient principalement le droit et la politique. L’étude des périodiques pour lesquels il écrivait permet d’identifier et relever certaines de ses impressions relatives aux problèmes qu’il a vécus en vertu de sa couleur. À trois moments (en 1897, 1903 et 1913), des adversaires politiques lui ont lancé des insultes racistes dans le but de présenter sa couleur comme un caractère négatif. Ses détracteurs tenaient des discours racistes dans le seul but de le discréditer. En voici quelques exemples : « ce gorille qui s’appelle Alcides Cruz »[16] ; « le nègre dégénéré dans le croisement […] le négroïde a conservé intactes toutes les mauvaises qualités morales du type anthropologique original »[17] ; et certains l’appelaient « corbeau » en référence directe à la couleur de sa peau. Ne s’abaissant pas à leur niveau, Alcides leur fournissait toujours une réponse argumentative : « Éviter les ambages et appelez-moi par ce que je suis, mulâtre ou Noir, à la volonté, étant la manière la plus franche et la plus élevée, et bien sûr la plus généreuse »[18], et « au Brésil, être Noir n’est une faiblesse pour personne »[19].

En parcourant les publications du périodique A Federação et d’autres journaux, il n’est pas possible d’identifier quelques démonstrations d’une conscience raciale plus militante telle qu’on en retrouve chez d’autres hommes noirs de lettres de l’époque, comme par exemple les écrivains et journalistes José do Partrocínio (1853-1905) et Afonso Henriques Lima Barreto (1881-1922). Cependant, ça ne veut pas dire qu’il n’avait pas une profonde connaissance de la condition sociale des Noir.es au Brésil, tout en étant conscient que sa position sociale était à plusieurs égards bien distincte de la leur.

Alcides, en vêtement de professeur (après 1900)[20]

La réflexion sur les trajets familiaux et individuels noirs au Brésil, notamment dans la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, a beaucoup d’importance pour les historiens de l’esclavage. Les années qui ont suivi l’abolition officielle de l’esclavage sont considérées comme particulièrement importantes pour les historiens du « monde noir » et en particulier pour le champ historiographique s’intéressant à la dénommée post-abolition (pós-abolição). Depuis les années 1990, plus particulièrement, les études sur la mobilité noire et les relations sociales accordent beaucoup d’importance à l’analyse des conditions de vie de la communauté noire au lendemain de l’abolition formelle de l’esclavage au Brésil, en 1888, et cherchent à identifier l’héritage de l’esclavage dans les trajectoires des Noir.es. De cette manière, cet article s’insère dans cette proposition d’enquête afin de relever les stratégies adoptées par des Noir.es afin d’accéder à une mobilité sociale.

En considérant cet angle historiographique post-abolitionniste, on peut dire que Leopoldino et ses deux neveux sont parvenus un statut social remarquable malgré le fait qu’ils étaient Noirs dans un contexte social marqué par le racisme. Contrairement aux parcours de certains militants.es antiracistes, les stratégies adoptées par les membres de la famille Freitas n’étaient pas combatives, ils ont plutôt opté pour l’univers des lettres qui s’est avéré être un outil de « combat ».

Pour en savoir plus

ALMEIDA, Vinicius F. Vida de Raphael Pinto Bandeira: uma análise das formas de escrita da história em Alcides Cruz. Revista do Instituto Histórico e Geográfico do Rio Grande do Sul. Porto Alegre, n. 153, p. 119-141, 2017. En ligne: http://seer.ufrgs.br/revistaihgrgs/article/view/76356/45399

DOMINGUES, Petrônio. Fios de Ariadne: o protagonismo negro no pós-abolição. Revista Anos 90, Porto Alegre, v. 16, n. 30, p. 215-250, 2009. En ligne: http://seer.ufrgs.br/anos90/article/view/18932

MOREIRA, Paulo Roberto Staudt ; CAMPOS, Vanessa Gomes. “Evitar o circunlóquio e chamar-me pelo que sou, mulato ou negro”: o professor e deputado Alcides de Freitas Cruz (1867 – 1916). In Instituto Histórico e Geográfico do Rio Grande do Sul; Memorial do Legislativo (orgs.). Alcides Cruz: perfil parlamentar. Porto Alegre: Assembleia Legislativa do Rio Grande do Sul, 2017, p.44-87.

RIOS, Ana Lugão; MATTOS, Hebe Maria. O pós-abolição como problema histórico: balanços e perspectivas. Revista TOPOI, Rio de Janeiro, v. 5, n. 8, jan.-jun., 2004, p. 170-198. En ligne: http://www.revistatopoi.org/numeros_anteriores/Topoi08/topoi8a5.pdf


[1] Je tiens à remercier le professeur Moacir de Araújo Lima pour la révision du texte.

[2] Correio Paulistano, 22 septembre 1906, p.1, São Paulo – Brésil.

[3] CAMPOS, Vanessa G. MOREIRA, Paulo R. S. “Evitar o circunlóquio e chamar-me pelo que sou, mulato ou negro”: o professor e deputado Alcides de Freitas Cruz (1867-1916). Dans Instituto Histórico e Geográfico do Rio Grande do Sul; Memorial do Legislativo (orgs.). Alcides Cruz: perfil parlamentar. Porto Alegre: Assembleia Legislativa do Rio Grande do Sul, 2017.

[4] Ibid. p. 55. Voir aussi le livre du notaire de la ville de Porto Alegre, n. 2, fls. 72, conservé aux Archives Publiques de l’État du Rio Grande do Sul.

[5] FREITAS, Leopoldo. Conselheiro Leopoldino Joaquim de Freitas. Dans RODRIGUES, Alfredo Ferreira. (Org.) Almanak Litterario e Estatistico do Rio Grande do Sul. Pelotas, Rio Grande et Porto Alegre : Editores Pinto & C, 1911.

[6] Voir Relatório do presidente da Província de São Pedro do Rio Grande do Sul. Porto Alegre: Typographia do Argos, de J.C. Barreto, 1847.

[7] Voir Almanak Administrativo, Mercantil e Industrial do Rio de Janeiro, 1879, p.234.

[8] Voir Assembleia Legislativa da Província de São Pedro do Rio Grande do Sul (1835-1889). Dans http://www2.al.rs.gov.br/memorial/Mesa_Diretora_1/tabid/3678/language/pt-BR/Default.aspx

[9] SCHNEIDER, Regina Portella. A instrução pública no Rio Grande do Sul (1779-1889). Porto Alegre : Ed. Universidade/UFRGS/EST Edições, 1993, p.115.

[10] Cette image a été retrouvée comme première page de la note biographique citée.

[11] Revolta Federalista (1893-1895), Revolta da Armada (1893-94) et Revolta Paulista (1924).

[12] PINTO, Ana F. Magalhães. Fortes laços em linhas rotas: literatos negros, racismo e cidadania na segunda metade do século XIX. Campinas, Thèse (Doctorat), Universidade de Campinas, 2014.

[13] Jusqu’à maintenant, on a trouvé plus d’une centaine d’articles écrits par Leopoldo sur l’histoire, la politique et la littérature.

[14] Revue Lusitânia, v.41, 1930, p. 20.

[15] Il est resté fidèle à ses positions politique et au Parti Républicain Rio-Grandense tout au long de sa vie, une posture opposée à celle de son frère qui a soutenu le fédéralisme.

[16] CRUZ, Alcides. Mestiço, mulato ou negro. Instituto Histórico e Geográfico do Rio Grande do Sul (org.). Porto Alegre: Instituto Histórico e Geográfico do Rio Grande do Sul, 2017b. p. 6.

[17] Ibid. p. 15.

[18] Ibid. p. 13.

[19] Ibid. p. 22.

[20] Photographie de l’auteur.