Sociabilités transnationales au cœur du panafricanisme. Compte rendu du livre « Un couple panafricain : Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée », d’Elara Bertho

Publié le 28 avril 2026

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Dumais, S. (2026). Sociabilités transnationales au cœur du panafricanisme. Compte rendu du livre « Un couple panafricain : Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée », d’Elara Bertho. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13887

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Dumais Samia. "Sociabilités transnationales au cœur du panafricanisme. Compte rendu du livre « Un couple panafricain : Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée », d’Elara Bertho." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13887.

Par Samia Dumais, Université Concordia

Étudier les sociabilités pour retracer l’activisme panafricain, c’est le pari que prend Elara Bertho dans l’essai Un couple panafricain : Miriam Makeba et Stokely Carmichael en Guinée[1]. Par un examen du militantisme du couple dans le contexte de son service auprès du président Sékou Touré, Bertho souhaite situer Conakry comme un centre effervescent d’idéaux panafricains et décoloniaux. Le quotidien de Miriam Makeba, chanteuse et actrice sud-africaine, et de Stokely Carmichael, activiste trinidadien-américain associé aux mouvements du Black Power, sert de microcosme pour témoigner de la vigueur du projet socialiste des années 1970. Il s’agit d’un défi ambitieux pour un petit livre de près de 150 pages, considérant que Bertho souhaite « replacer Conakry dans une cartographie globale des luttes » (10). En effet, l’autrice considère que le rôle de Conakry comme carrefour intellectuel et culturel est oublié. Oublié selon qui? Probablement selon le lectorat franco-européen auquel Bertho s’adresse, Makeba et Carmichael étant des figures culturelles et intellectuelles reconnues dans l’espace nord-américain et sud-africain (pour Makeba).

Elara Bertholo, Un couple panafricain: MiriamMakeba et Stokely Carmichael en Guinée, Carennac, Éditions Ròt-Bò-Krik, 2025, 147 p.

Le livre situe Conakry comme capitale libre et indépendante : après tout, il s’agit du premier pays d’Afrique occidentale française à être devenu indépendant (17). Pour ce faire, Elara Bertho documente les inspirations décoloniales de la société guinéenne véhiculées dans les manuels scolaires (22) et dans l’espace culturel du pays, comme au théâtre (26). Cette perspective est intéressante – l’historiographie de l’internationalisme et du militantisme afrodescendant se penche surtout sur la circulation de discours intellectuels lors de conférences et de congrès plutôt que sur les représentations culturelles du panafricanisme. Toutefois, Bertho ne s’éloigne pas complètement de l’usage de discours pour témoigner du militantisme panafricain à Conakry. Après tout, toute personne choisissant de se pencher sur la figure de Stokely Carmichael serait bien perdante si elle ne décidait pas d’analyser ses écrits et/ou ses allocutions. Or, l’analyse de Bertho innove, alors que les discours de Carmichael sont étudiés parallèlement aux chansons de Miriam Makeba, les uns ne dominant pas les autres. C’est une manière égalitaire de percevoir l’apport de Carmichael et de Makeba aux luttes décoloniales des années étudiées, considérant qu’il s’agit d’une époque qui est caractérisée par l’établissement de réseaux intellectuels et transnationaux entre communautés afrodescendantes et/ou noires. Notons d’ailleurs que les femmes afrodescendantes sont particulièrement impliquées dans ces réseaux, comme en témoignent les travaux de Kesha N. Blain, de Cheryl Higashida ou bien de Félix Germain et Silyane Larcher[2]. Bertho reconnaît l’apport de femmes noires telles que Maryse Condé et les sœurs Noël (32), mais les interactions avec la littérature féministe internationaliste afrodescendante sont limitées. L’ouvrage aurait bénéficié de références à cette historiographie, afin de démontrer que le militantisme de Conakry s’inscrit dans un phénomène plus large d’autodétermination afrodescendant caractérisé par le partage d’idéaux de paix et de liberté.

Le transnationalisme de l’époque, caractéristique majeure du militantisme panafricain de Conakry, est perçu entre autres à travers la mobilité de Miriam Makeba, qui possédait plus d’une dizaine de passeports diplomatiques (59). Les chansons de Makeba témoignent de l’influence de la musique jazz, jumelée à des paroles qui font résonner les politiques internationales et l’union africaine (83). Ses relations professionnelles sont objet d’analyse : Elara Bertho souligne le rôle de Harry Belafonte en tant qu’intermédiaire pour Makeba (62). L’autrice se penche également sur le mariage de Makeba avec Stokely Carmichael et ses répercussions pour la chanteuse, qui devient persona non grata aux États-Unis (77). Ces sociabilités sont difficiles à envisager par écrit – de maintes photos accompagnent l’ouvrage, révélant toute une gamme de moments authentiques entre les deux protagonistes. Notons également l’usage de citations, tirées d’entrevues réalisées avec Makeba et Carmichael, qui permettent de plonger directement dans l’ambiance de l’époque. Un passage prometteur du livre évoque la sociabilité du couple au cœur du parti politique socialiste All African People’s Revolutionary Party (AAPRP). L’AAPRP est fondée par l’ancien président ghanéen Kwame Nkrumah – l’affiliation de Carmichael avec le parti, surtout à la suite du décès de Nkrumah (110), est évidente, alors qu’il devient une figure clé de l’AAPRP et dirige le parti depuis Conakry. Toutefois, le paragraphe éclipse les relations et les réalisations de Makeba au sein de l’AAPRP au profit de l’activisme de Carmichael.

Le livre dépasse la durée de la relation amoureuse de Miriam Makeba et de Stokely Carmichael avec l’annonce de leur divorce en 1978, la même année que Carmichael change son nom pour Kwame Ture (111). Les deux restent néanmoins en bons termes et leurs trajectoires individuelles demeurent parallèles : l’internationalisation de leurs activités respectives les éloigne de Conakry et du président Sékou Touré (115). À la suite du décès de Touré, Makeba quitte le pays tandis que Ture décide d’y rester jusqu’à son propre décès, en 1998 (116). Elara Bertho poursuit son analyse en démontrant que les sociabilités peuvent flouer la mémoire historique collective, alors qu’elle suppose que le couple n’était probablement pas au fait de l’ampleur de la répression du régime de Touré, qui a fait plusieurs milliers de victimes (121). Bien que le livre se consacre au couple en soi, ce dernier est quelque peu perdu dans les trajectoires individuelles de Makeba et de Ture. C’est dommage : la prémisse du livre est prometteuse. Toutefois, les réalisations respectives de Makeba et de Ture sont bien trop importantes pour être mises de côté au profit d’une perspective limitée qui analyserait les va-et-vient du couple en tant qu’unique entité. Malgré cet enjeu, Bertho parvient à centrer Conakry comme « pôle majeur des pensées décoloniales » (129), démontrant l’intersection des enjeux de race et de capital dans l’articulation des idéaux susmentionnés. Au cœur de ces idéaux, l’idée du retour au bercail, portée par plusieurs personnes noires et afrodescendantes, une aspiration idyllique à laquelle Ture et Makeba n’échappent pas. Bertho conclut son essai en soulignant que « personne ou presque ne se souvient du passage du couple en Guinée », le nom de Ture évoquant un « silence perplexe » (131). Pourtant, les archives consultées proviennent de fonds institutionnels et privés de Conakry. Il aurait été intéressant que le livre pousse la réflexion autour de l’accès aux archives de Conakry. Le biais mémoriel souligné par l’autrice est peut-être le résultat d’une méconnaissance du rôle des archives institutionnelles dans la préservation de l’histoire de Conakry. Là est l’importance de l’histoire publique et ses espaces de diffusion : il faut combler le fossé qui sépare les récits historiques de la population à travers un effort de vulgarisation et de transmission.


[1] Elara Bertholo, Un couple panafricain: MiriamMakeba et Stokely Carmichael en Guinée, Carennac, Éditions Ròt-Bò-Krik, 2025, 147 p.

[2] Voir Kesha N. Blain, Set the World on Fire: Black Nationalist Women and the Global Struggle for Freedom, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2018; Cheryl Higashida, Black Internationalist Feminism, Urbania, University of Illinois Press, 2013; Félix Germain et Silyane Larcher, dir., Black French Women and The Struggle for Equality, 1848-2016, Lincoln, University of Nebraska Press, 2018.