Les historiennes et historiens dans l’espace public

Publié le 14 décembre 2018
Adele Perry

9 min

Par Adele Perry, professeure, University of Manitoba et présidente de la Canadian Historical Association (CHA)/Société historique du Canada (SHC)[1]

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Le SHC | SHC est l’une des organisations associées au réseau The | La Collaborative, un réseau financé par le Conseil de recherches en sciences humaines [CRSH] du Canada, qui se consacre à la promotion des connaissances et des compétences en sciences humaines dans la société. [2] Il s’agit en partie de discuter et de promouvoir les différentes options de carrière pour un chercheur en sciences sociales ou en sciences humaines à l’extérieur du milieu universitaire : à l’école primaire et secondaire, dans les médias, les anciens comme les nouveaux et partout où nous pourrions avoir l’occasion de démontrer la compétence d’une formation de chercheurs mise en pratique.

Les historiens peuvent contribuer à ce projet par le biais de cette longue et remarquable histoire qui consiste à diffuser notre recherche auprès du public. En 2010, Joy Parr a expliqué que la pratique historique « attentive aux préoccupations contemporaines, engagée dans la politique avec des citoyens engagés existe depuis aussi longtemps que la recherche historique existe au Canada ». [3] Les causes, les communautés et les enjeux qui intéressent les historiens ont changé tout comme les outils et les technologies dont il se servent pour s’impliquer et communiquer. Mais la volonté des historiens d’ancrer leurs recherches dans le présent et de s’adresser à des communautés autres que les archives et la salle de classe existe depuis longtemps.

Au cours des 10 dernières années, la communauté historique du Canada a été témoin d’un certain nombre de nouvelles initiatives qui mobilisent les connaissances et l’expertise historiques pour contribuer à des discussions plus larges. Celles-ci sont remarquables et méritent d’être discutées dans un forum comme celui d’Intersections. Le fait que ces initiatives soient organisées et gérées par de jeunes chercheurs, dont plusieurs qui le font sans les ressources de postes permanents, devrait suffire à nous faire réfléchir. En tant que profession, notre capacité d’entretenir des conversations et des publics plus larges de façon significative n’est pas menacée par le désintérêt des chercheurs, mais plutôt par la situation précaire à laquelle la présente génération d’historiens doit faire face.

ActiveHistory.ca a été créé en 2008 par un groupe d’étudiants diplômés ou qui gravitaient autour de l’Université York à Toronto. Son homologue francophone, HistoireEngagée.ca, a été lancée en 2010. « La mission fondamentale d’ActiveHistory est peut-être de promouvoir l’idée que l’histoire est importante au-delà des murs des universités ou de musées et qu’elle devrait jouer un rôle plus important dans notre société. » [4], expliquait Jim Clifford, rédacteur en chef fondateur (et maintenant membre du conseil de la SHC). Entre 2008 et mai 2018, ActiveHistory a publié environ 1500 publications sur son site, soit environ quatre à cinq publications par semaine. Certains articles ont eu un impact particulier, [5] notamment celui de Crystal Fraser et de Sara Komarnisky sur « 150 Acts of Reconciliation for the last 150 Days of Canada’s 150 », qui, en six mois, a été enregistré pas moins de 27 000 fois. [6] ActiveHistory.ca et HistoireEngagée.ca publient des articles relativement courts, accessibles, pertinents, lisibles et faciles à intégrer à l’enseignement secondaire et postsecondaire.

La Graphic History Collective a également été fondée en 2008. Composée d’historiens, principalement en début de carrière, d’artistes et d’écrivains, ils produisent des « histoires alternatives » accessibles en style bande dessinée. À ce jour, la GHC a publié deux ouvrages – May Day Comic en 2012 et Drawn to Change en 2016 ainsi qu’une série d’affiches continue. À ce jour, ils ont produit 16 affiches qui portent sur diverses histoires, l’étude de la bataille de Batoche et de l’histoire des Métis par Jesse Thistle et Jerry Thistle, et la recherche de Funké Aladejebi sur Chloe Cooley et l’histoire de l’esclavage au Canada et, plus récemment, l’affiche d’Adèle Clapperton-Richard et d’Andrée Lévesque sur les librairies radicales des années 1930 à Montréal. [7]

UnwrittenHistories.com est un autre projet qui illustre certains moyens clés dont se servent les historiens, en particulier les plus jeunes, pour atteindre le public. Maintenu par Andrea Eidinger, il s’agit d’un blogue « dédié à la découverte des mystères de l’histoire canadienne en tant que domaine, discipline et profession ». UnwrittenHistories.com publie des baladodiffusions et des nouvelles sur l’histoire canadienne, au sens large. L’approche d’Eidinger est ample et d’une grande capacité. Elle s’inspire et contribue à de larges débats sur le patrimoine, les archives, l’histoire et la culture populaire.

 « ShekonNeechie: An Indigenous History site » a été lancé en juin 2018. Il s’agit d’un site Web « entièrement conçu, créé et contrôlé par des Autochtones », qui vise à offrir aux historiens autochtones – au sens large du terme – un lieu de partage d’idées et de travail. [8] L’équipe de ShekonNeechi.ca comprend des chercheurs établis et émergents et accueille ceux qui œuvrent dans diverses disciplines et à l’extérieur du milieu universitaire. Une bibliographie de travaux publiés par des chercheurs autochtones se trouve dans le site Web qui publie de courts essais accessibles, notamment l’analyse de Brenda Macdougall sur la politique de désignation et de changement de nom ainsi que l’analyse de Robert Innes sur les historiens et la politique de désignation du génocide en Saskatchewan. [9]

ActiveHistory, HistoireEngagée, The Graphic History Collective, UnwrittenHistories et ShekonNeechie.ca fournissent un excellent exemple de la manière dont les historiens du Canada travaillent en public de différentes façons. Chaque projet présente de la recherche accessible dont le principe repose sur l’idée que l’histoire n’est pas une entreprise professionnelle obscure, mais un moyen essentiel et transformateur pour comprendre le présent, complexe et aléatoire et produire un changement social. En utilisant notamment les plateformes numériques et les médias sociaux, ces projets rendent la pensée historique accessible facilement et gratuitement et saisissent de nouveaux publics pour les travaux des historiens.

Si l’on se fie à ces initiatives, le défi de favoriser une présence publique solide et durable pour les chercheurs en histoire ne consiste pas à amener les historiens à penser, écrire et parler en public. Les historiens du Canada se penchent depuis longtemps sur des questions contemporaines et ce, d’une façon qui les a menés au-delà des revues approuvées par des pair et des salles de classe universitaires. Les historiens continuent de le faire et utilisent particulièrement les médias numériques pour diffuser leurs recherches à un large public.

Ce sont peut-être les conditions précaires auxquelles sont confrontés les chercheurs émergents qui compromettent le plus les connaissances et l’engagement du public. Les historiens émergents et ceux en début de carrière sont essentiels pour bon nombre d’initiatives et de projets récents qui cherchent à attirer un plus grand auditoire et des lecteurs plus nombreux et démontrer la pertinence de l’histoire au-delà de la classe et de la bibliothèque. Le marché du travail dans le secteur universitaire est sombre et l’est depuis un certain temps. Comme Eidinger explique dans son article largement diffusé sur le « travail émotionnel » de soumissions de candidatures à des postes universitaires, le processus de candidature aux quelques postes existants est coûteux en termes de temps et d’effort et dur sur le moral. [10] Les ressources dont bénéficient les professeurs permanents sont rarement disponibles pour le personnel académique contractuel, qui, selon une récente enquête nationale, est « sous-payé, surchargé de travail et sous-doté en termes de ressources » et se sentent en grande partie aliénés des institutions dans lesquelles il travaille. [11] Nous devons veiller à ce que cette génération d’historiens, qui savent travailler dans l’espace public, disposent de dispositifs qui leur permettent de le faire afin de soutenir les travaux de recherche engagés qui se sont développés au cours de la dernière décennie.


[1] Ce texte est préalablement paru dans la section «Mot de la présidente» de la revue de la CHA/SHC, Intersections, 1, 3, 2018.

[2] À ce sujet, voir https://collaborativessh.humanities.mcmaster.ca/, consulté le 30 septembre 2018.

[3] Joy Parr, “The Terms of Engagement; Elements from the Genealogy of Active History,” Left history, 15:1 (2010) 28.

[4] Jim Clifford, “What is Active History,” Left History 15:1 (Fall/Winter 2010-2011) 12-13.

[5] Daniel Ross, “Active History in 2018: Taking Stock, “Active History.ca, 10 mai 2018, sur le site http://activehistory.ca/2018/05/taking-stock/, consulté le 30 septembre 2018.

[6] Samia Madwar, “Active History website aims to ‘get history out of the university,’” University Affairs,  5 December 2017, consulté sur le site https://www.universityaffairs.ca/news/news-article/active-history-website-aims-get-history-university/, le 30 septembre 2018.

[7] http://graphichistorycollective.com/, consulté le 30 septembre 2018. Voir aussi “Comics as Active History: The Graphic History Collective,” 12 mars 2016, http://activehistory.ca/2016/03/comics-as-active-history-the-graphic-history-collective/, consulté le 30 septembre 2018.

[8] See https://shekonneechie.ca/about/, consulté le 30 septembre 2018; Janine LeGal, “Putting Indigenous Historical Thinking into the World,” Winnipeg Free Press, 3 juin 2018.

[9] Brenda Macdougall, “Naming and Renaming: Confronting Canada’s Past,” 1er août 2018, https://shekonneechie.ca/2018/08/01/naming-and-renaming-confronting-canadas-past/;  Robert Alexander Innes, “Historians and Indigenous Genocide in Saskatchewan,” 21 juin 2018,  https://shekonneechie.ca/2018/06/21/historians-and-indigenous-genocide-in-saskatchewan/, consultés le 30 septembre 2018.

[10] Andrea Eidinger, “We Regret to Inform You: The Emotional Labour of Academic Job Applications,”8 février 2018,  http://activehistory.ca/2018/02/emotional-labour-of-academic-job-applications/, consulté le 30 septembre 2018.

[11] Karen Foster et Louise Birdsell Bauer, “Out of the Shadows: Experiences of Contract Academic Staff,” Canadian Association of University teachers, septembre 2018, 2.