Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

La connaissance de l’histoire est-elle héréditaire?

Par Michel Dahan, Université de Montréal

L’excellent documentaire Briser le code (hyperlien vers : https://briserlecode.telequebec.tv/), présenté sur les ondes de Télé-Québec le 29 janvier dernier, m’a immédiatement rejoint. Fabrice Vil y parle avec finesse des enjeux liés au racisme. Il y déplore le fait que les personnes racisées ou autochtones, en raison de leurs différences, sont contraintes de modifier leurs attitudes et leurs comportements pour se fondre dans la majorité québécoise sans déranger. Le documentaire dénonce les dynamiques souvent inconscientes et subtiles qui leur rappellent au quotidien qu’ils et elles ne sont pas membres à part entière de la société.

Briser le code m’a permis de porter un nouveau regard sur mon expérience personnelle. Il faut dire que je ne suis pas né ici. Pourtant c’est tout comme. Mes parents ont choisi de s’installer à Montréal alors que je n’avais que deux ans. J’ai grandi ici et je connais ce pays beaucoup mieux que celui qui m’a vu naître.  Ce documentaire m’a permis de mettre des mots sur une réalité sournoise et difficile à décrire, même pour moi. Il m’a aussi fait prendre conscience que ce que j’ai vécu en grandissant était partagé par des milliers de Québécois.es. Au-delà des nombreux enjeux de société que ce documentaire permet d’éclairer, ma réflexion s’est surtout portée sur son application dans mon milieu professionnel. Il soulève de nombreuses questions pour la communauté historienne et pour tous ceux et celles qui travaillent dans les domaines de l’histoire et du patrimoine.

Ce que dénonce Fabrice Vil, je l’ai vécu de manière particulière depuis que j’ai orienté ma carrière vers l’histoire du Québec et du Canada. C’est au cours de mes années de baccalauréat qu’a germé l’idée de me spécialiser dans l’histoire du pays qui m’a vu grandir. J’ai développé un attachement envers ces femmes et ces hommes qui ont fondé nos institutions, sillonné ces rues cent ans avant nous et regardé avec admiration ce même fleuve. À mon sens, je n’étais pas moins bien préparé qu’un autre pour entreprendre cette carrière. Pourtant, j’ai été surpris par les « micro-agressions » rencontrées sur mon parcours. À mon plus grand étonnement, certaines personnes ressentaient le besoin d’expliquer à un doctorant, spécialiste de l’histoire du Québec, des notions élémentaires de cette discipline habituellement acquises dès l’école secondaire. 

  • « Ah bon, vous avez déjà entendu parler de Louis-Joseph Papineau ? »
  • « Henriette Dessaulles est née à Saint-Hyacinthe. Savez-vous où c’est ? »
  • « C’est René Lévesque. Il a fondé le Parti québécois. »

Heureusement, ces commentaires subtils ne sont pas la norme et restent somme toute exceptionnels. Ils soulèvent néanmoins des questions plus grandes. Peut-on être « immigrant.e » et spécialiste de l’histoire du Québec? Peut-on, comme citoyens.nes de deuxième et troisième génération, être des voix crédibles dans l’étude de l’histoire du pays adopté par nos parents ou nos grands-parents? Après combien de générations peut-on avoir le droit de se spécialiser dans l’histoire du lieu habité par notre famille? Des commentaires comme ceux cités ci-dessus laissent penser que certaines personnes considèrent la connaissance de l’histoire comme héréditaire. Si c’est le cas, comment expliquer que notre société fait de l’enseignement de cette discipline une obligation dans toutes nos écoles? Il faut dire que les corps professoraux de nos collèges et de nos universités tendent à soutenir cette perception. Dans la plupart des départements, les professeurs spécialistes de l’histoire du Québec qui sont issus des minorités s’y comptent sur les doigts. Pourtant, l’histoire est une discipline aux méthodes scientifiques qui s’acquiert, quelle que soit l’origine du chercheur ou de la chercheuse.

Ces questions ne concernent pas uniquement les historiens.nes, mais touchent les domaines connexes du patrimoine, de l’archivistique, de l’ethnologie et de la muséologie. Malgré nos diplômes et nos expériences, pouvons-nous aspirer à être considérés.es avec autant de crédibilité qu’un Tremblay, une Gagnon ou un Roy, particulièrement au moment de postuler sur une offre d’emploi? Il est évident que le nombre de personnes issues de l’immigration et œuvrant dans ces domaines ne reflète pas leur proportion dans la population générale. Dans les milieux de l’histoire et du patrimoine, l’intégration des descendants.es d’immigrants.es accuse un retard important en comparaison avec d’autres professions. Nous sommes encore très peu nombreux.ses dans les congrès d’histoire, les équipes muséales et les centres d’archives.

Au moment de prendre la parole en public, l’historien.ne professionnel.le issu.e de l’immigration sera confronté.e à une difficulté que ses autres collègues ne connaitront jamais. Certaines personnes lui reprocheront de ne pas avoir tous les outils pour comprendre notre « passé collectif ». Sa crédibilité sera particulièrement remise en question s’il ou elle choisit de réexaminer de manière critique des éléments du grand récit national. Je ne parle évidemment pas de l’histoire élaborée à partir de recherches rigoureuses et de sources archivistiques, mais de cette histoire populaire profondément ancrée dans la mémoire collective. C’est habituellement lorsqu’on ébranle, en y apportant des nuances, des mythes comme ceux entourant la Conquête et l’idée de la survivance de la nation ou encore la Grande Noirceur, que nous sommes poussés dans les retranchements du code. On nous rappelle alors, souvent avec émotion, les vexations linguistiques du grand-père chez Morgan’s ou les pressions natalistes subies par la grand-mère au confessionnal. On sous-entend que malgré la qualité de nos recherches, on ne peut comprendre ce passé que notre famille n’a pas connu et qui n’est pas le nôtre. Je ne nie pas la pertinence de ces témoignages pour notre compréhension du passé. Je n’ai pas grandi dans une maison où l’on me racontait comment on vivait à Beauceville ou à Baie-Saint-Paul il y a cinquante ans. La réalité, néanmoins, est que personne n’a grandi dans une famille où on racontait le quotidien d’il y a 125, 150 ou 200 ans. La mémoire familiale ne nous donne accès qu’aux souvenirs des deux ou trois générations nous ayant précédés et encore, ces souvenirs doivent-il être approchés avec méthode et nuance.

Il me semble cependant que, bien au contraire, cette distance face à mon sujet d’étude n’est pas que négative. Elle assure un certain détachement émotif qui permet de jeter un regard différent sur une société dans laquelle mes ancêtres n’ont pas vécu. Elle permet également de reconnaître plus facilement que certaines des expériences vécues au Québec par les générations passées n’étaient pas totalement uniques, mais étaient ressenties de manière similaire ailleurs dans le monde. Finalement, et c’est ce qui à mon sens est le plus important, elle offre une certaine sensibilité à la réalité des minorités de notre histoire : celle des peuples autochtones confinés à des réserves, des émigrés.es Canadiens-français au New Hampshire, des descendants.es d’esclaves afro-américains ayant fui les États-Unis ou celle de ces milliers d’immigrants.es du monde entier qui, au cours des siècles, ont quitté leur pays et choisi de s’établir ici. Ces femmes et ces hommes restent encore aujourd’hui largement à l’écart du récit national et de son enseignement dans nos écoles.

Nous avons aujourd’hui plus que jamais besoin de nouvelles voix sensibles aux réalités des générations d’immigrants.es qui se sont succédées dans ce pays. Je partage en ce sens les propos de Sonia Djelidi, qui exprime dans le documentaire cette nécessité pour les descendants.es d’immigrants.es de pouvoir contribuer à la narration de l’histoire. L’histoire de ces femmes et de ces hommes qui ont choisi de s’établir ici reste encore largement à écrire. Le documentaire Briser le code est également un défi lancé à tous ceux qui enseignent l’histoire à divers niveaux, de l’école primaire à l’université. C’est celui de transmettre à nos salles de classe de plus en plus diversifiées un intérêt, mais surtout un sentiment d’appartenance envers notre histoire commune. J’écris « notre », car à mon sens nous sommes tous, comme citoyens.nes de ce pays, tributaires d’un même passé collectif, indépendamment de nos origines. La baisse observée des inscriptions dans nos programmes de baccalauréat en histoire s’explique en partie par notre incapacité à rendre cette discipline pertinente et inclusive pour tout un segment de la population.

Qu’une personne issue de l’immigration choisisse de faire de l’étude de l’histoire du Québec et du Canada sa profession n’est pas une excentricité. C’est plutôt l’une des meilleures preuves du succès du pari de l’immigration. C’est la démonstration qu’il est possible de se greffer à cette société et de reconnaitre dans ses racines historiques des racines communes. Nous devrions, comme société, souhaiter voir plus de jeunes choisir cette voie, car, non, la connaissance de l’histoire n’est pas héréditaire.

« Tu connais bien l’histoire du Québec », me dit-on étonné.

« Oui, je suis historien et notre histoire, c’est mon domaine d’expertise! »

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  1. Patrice Groulx

    Excellent témoignage. L’auteur explique avec doigté la situation qu’il partage avec beaucoup de gens, et il a très bien évité le piège qui consiste à opposer les « de souche » aux « autres ». Cependant, je serais curieux de savoir à quel contenu réfère l’expression « récit national » pour le Québec d’aujourd’hui, et à quoi il serait souhaitable qu’il ressemble.

  2. Merci à Michel Dahan pour son témoignage. D’au moins une génération plus vieux, et ayant grandi en province jusqu’au secondaire, je n’ai pas vécu ce que rapporte l’auteur (sauf une fois, dans une institution très nationaliste) en dépit de mon nom d’origine portoricaine. Peut-être mon accent de Victoriaville y est-il pour quelque chose…

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