Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Recension de l’ouvrage de Julian Gill-Peterson, Histories of the Transgender Child

Par Noé Leduc, étudiant en maitrise d’histoire à l’Ecole Normale Supérieure Paris-Saclay

Source : Université du Minnesota – upress.umn.edu

Au sein du champ dynamique des études queer, l’histoire des personnes transgenres en est encore à ses débuts, parfois découragée par l’émergence récente du terme qui invite à considérer l’anachronisme avec prudence. Au travers de son ouvrage intitulé Histories of the Transgender Child, Julian Gill-Peterson, professeure d’histoire à l’université John Hopkins, propose ainsi de constituer un travail d’avant-garde sur un sujet absent ou presque de l’historiographie : l’enfant transgenre, soit en dessous de l’âge de la majorité légale. Ce choix repose sur la volonté de dénoncer le présupposé selon lequel nous assisterions aujourd’hui à la première vague d’enfants transgenres, du fait des évolutions contemporaines des mentalités et de l’espace conceptuel commun sur la question. Prenant pour cadre d’analyse les États-Unis, Gill-Peterson nous invite dès lors à retracer l’existence de ces enfants jusqu’au début du XXe siècle, en se penchant sur des archives médicales inédites issues de quelques cliniques américaines d’avant-garde (en particulier l’hôpital John Hopkins) dans lesquelles a progressivement émergé la problématique de la transsexualité. Cela lui permet notamment de raconter la double histoire des enfants transgenres et de leur médicalisation au cours de l’évolution du savoir et des techniques médicales, montrant de ce fait comment l’enfant transgenre a joué un rôle clé dans la conceptualisation médicale du sexe et du genre au XXe siècle. Ce fil narratif complexe s’accompagne d’une critique du concept médical de transsexualité, que les enfants transgenres n’ont pas attendu pour prendre conscience d’eux-mêmes et théoriser leur situation. Au contraire, l’approche médicale du XXe siècle s’avère réductrice sur différents aspects :  division binaire sévère homme/femme du sexe et du genre, mais aussi construction d’un enfant transgenre passif dont les désirs et l’expérience sont invisibilisés. Cette invisibilisation est en particulier décuplée dans le cas des enfants noir.e.s ou de couleur, créant de ce fait une hiérarchie raciale implicite et ouvrant la porte à des espaces de violence.

L’ouvrage est divisé en cinq chapitres dans un ordre chronologique. Le premier chapitre retrace l’état des recherches du début du XXe siècle sur la sexualité humaine, caractérisée par la notion de plasticité qui vient menacer le discours sexuel binaire traditionnel. L’enfant est alors conçu comme l’incarnation par excellence de cette plasticité, présageant son futur rôle de laboratoire vivant sur la sexualité pour les sciences médicales. Dans la continuité de ce cadre théorique, le chapitre 2 raconte le développement en ce début de siècle d’une clinique de traitement des enfants jugé.e.s « intersexes » au sein de l’hôpital John Hopkins, dans un moment de grande confusion conceptuelle entre les catégories de la sexualité (homosexualité, hermaphrodisme, travestissement, inversion ou perversion sexuelle, etc.). Lieu d’expérimentations sur les enfants et de théorisation du fonctionnement de la sexualité humaine, Hopkins est une institution au sein de laquelle s’entrecroisent des récits de vie d’enfants transgenres et intersexes, à la fois accompagné.e.s et maltraité.e.s, souvent mal compris.e.s du fait de la constitution du sexe comme une donnée biologique avant d’être psychologique. Des évolutions médicales et théoriques de cette clinique découle l’invention dans les années 1940 et 1950 de la notion de genre, dont le chapitre 3 décrit l’émergence comme une tentative de sauvetage de la sexualité binaire face au constat désarmant de la très grande plasticité et diversité des corps d’enfants. L’autrice y détaille également le développement expérimental de l’endocrinologie. L’objectif initial de cette nouvelle science clinique est de soigner de graves maladies hormonales infantiles ; pourtant, au cœur même de ces soins, l’institution médicale confond les enjeux vitaux et les enjeux esthétiques de conformisme avec un idéal sexuel binaire, imposant de ce fait certaines formes de violence aux enfants et à leur corps.

La suite de l’ouvrage se situe après l’invention du concept de transsexualité, au sein d’un univers médical conscient de sa relative maitrise de la plasticité du corps humain. Le chapitre 4 propose ainsi une analyse des grandes évolutions des années 1960, au moment où des cliniques toujours plus nombreuses spécialisées dans l’accompagnement de la transition des personnes transgenres fleurissent aux États-Unis. Cependant, hors du cadre expérimental où elle leur est parfois imposée, cette transition est le plus souvent refusée aux enfants, procédant à une négation de leur volonté et de leur discours d’autant plus importante lorsqu’il s’agit d’enfants noir.e.s ou de couleur jugé.e.s moins « plastiques » sur un critère racial implicite. Paradoxalement, ce sont les institutions les plus réactionnaires et transphobes qui, au sein d’un traitement sans empathie et plein d’hostilité, sont les plus susceptibles de proposer une transition précoce lorsque les traitements « psychologiques » de la dissociation entre sexe de naissance et genre échouent. L’étude approfondie de la correspondance de « Vicki », une fille transgenre, avec des médecins procure à l’autrice un exemple frappant de la façon dont les enfants transgenres continuent à penser leur sexualité et leur corps en dehors de l’univers conceptuel de l’institution médicale, témoignant d’une autonomie et même d’une résistance face à la violence d’une argumentation binaire qui nie leur expérience propre. Enfin, le chapitre 5 évoque les années 1970 et l’accessibilité croissante des transitions pour les enfants, notamment de celles jugées « réversibles » comme le développement mammaire chez les jeunes filles transgenres. Dans un contexte où l’enfant transgenre remplace l’enfant homosexuel.le en devenant la nouvelle figure de la pathologie sexuelle infantile, l’autrice se concentre sur l’histoire des garçons transgenres, plus discrète (mais présente) car moins médicalisée que les filles transgenres, afin de s’opposer au discours dominant de l’historiographie qui juge que la masculinité transgenre ne s’est exprimée qu’au travers de la figure des lesbiennes « butch » jusqu’aux années 1990. Le chapitre se conclut notamment sur la disqualification continuelle de l’enfant transgenre noir.e ou de couleur du champ médical, par le biais d’une dénégation de son propre savoir sur iel-même et d’une assimilation à d’autres états jugés explicitement ou implicitement pathologiques (maladie mentale, homosexualité).

Cette étude, primée et reconnue, représente un véritable tour de force conceptuel qui vient éclairer plusieurs présupposés majeurs sur lesquels l’histoire du genre, de la sexualité, des enfants ou de la médecine se reposaient jusqu’alors. Elle vient notamment souligner que l’expérience des enfants transgenres n’est pas tant absente des archives qu’invisibilisée par une vision souvent trop étroite du phénomène. L’ouvrage s’inscrit explicitement dans une volonté politique d’opposition à un discours transphobe contemporain résurgent, montrant que de tels propos nient un siècle d’histoire, et que ces enfants transgenres dont certain.e.s refusent l’existence sont en réalité à l’origine de la construction du savoir médical actuel ; ledit savoir médical est également sujet à une critique rigoureuse qui dénonce la réduction opérée par l’institution médicale du phénomène transgenre par le biais du concept binaire de transsexualité. Si cette dimension militante est un point fort indéniable de l’argumentation, on peut parfois déplorer une certaine confusion entre la démonstration historique et l’engagement politique qui conduit à des propos moins convaincants. En particulier, si l’autrice dresse un constat documenté de la hiérarchie raciale contenue dans l’accès inégal à l’accompagnement médical des enfants transgenres, ses explications quant à l’origine de cette dimension raciale autour de l’association théorique entre la plasticité et la blancheur du corps de l’enfant reposent très peu sur des archives et des démonstrations historiques. Tel que présenté dans l’ouvrage, il s’agit en réalité davantage d’hypothèses, certes réalistes, mais qui perdent de leur force lorsqu’elles sont confondues avec le reste de la démonstration et de l’analyse des archives, rendant le propos parfois difficile à suivre. Toutefois, ce léger biais téléologique ne doit pas masquer l’ampleur d’un travail d’archives et de conceptualisation qui, selon toute vraisemblance, est destiné à marquer le champ des études sur les enfants (et plus généralement sur les personnes) transgenres et à conférer aux futurs travaux un cadre d’analyse critique foisonnant et novateur.

Pour en savoir plus :

Julian Gill-Peterson, Histories of the Transgender Child, Minnesota : Université du Minnesota, 2018, 288 p.

Décoloniser le genre : entretien avec Kama La Mackerel

Propos recueillis par Camille Robert

En octobre dernier avait lieu l’atelier Décoloniser le genre et troubler la binarité, animé par Kama La Mackerel à la Galerie de l’UQAM. Kama est un·e artiste multidisciplinaire, éducateur·ice, médiateur·ice culturel·le, écrivain·e et traducteur·ice littéraire originaire de l’Île Maurice, qui vit maintenant à Montréal, au Canada. Son travail est fondé sur l’exploration de la justice, de l’amour, de la guérison, de la décolonialité et de l’empowerment individuel et collectif. Afin de revenir sur son parcours et sur le contenu de son atelier, nous l’avons rencontré·e il y a quelques semaines pour réaliser cet entretien.

Pour débuter, pourrais-tu nous présenter ton parcours personnel – qui semble lié de près à ta pratique artistique et intellectuelle?

Je suis artiste pluridisciplinaire, quoi que je dise de plus en plus interdisciplinaire. Je travaille et j’évolue en performance, en poésie, en arts visuels, en arts textiles et en installation. J’ai quitté l’Île Maurice à 19 ans, lorsque j’ai obtenu une bourse d’études pour poursuivre mon parcours en Inde. J’y suis resté·e durant cinq ans, où j’ai étudié la littérature, la philosophie et la danse classique indienne. J’ai alors été très influencé·e par les cultural studies et la postcolonial theory, et c’est aussi là que j’ai développé mon militantisme LGBTQ. Je dis souvent que mon féminisme, je l’ai appris des lesbiennes de Delhi! C’était et ça reste un contexte complètement différent de celui de l’Amérique du Nord. Durant les années où j’y étais, de 2003 à 2008, l’article 377 du Code pénal indien, hérité des Britanniques, criminalisait toujours l’homosexualité, alors qu’il était pourtant fréquent de voir des hommes se tenir par la main en public. C’était un moment où le personnel, l’histoire et le politique se rencontraient.

Je suis arrivé·e en 2008 en Ontario. J’y ai réalisé une maîtrise en Theory, Culture & Politics à l’Université Trent. Il s’agit d’un programme interdisciplinaire ancré dans la théorie critique où nous avions une grande liberté pour déterminer notre parcours et nos objets de recherche. Mes expériences passées m’ont motivé·e à travailler sur l’histoire de la masculinité en Inde, à l’intersection de l’histoire légale et de la philosophie politique. Je cherchais plus spécifiquement à expliquer comment l’intervention coloniale en Asie du Sud a changé la perception et la compréhension de la masculinité, les effets dans le mouvement indépendantiste et, plus récemment, les impacts dans la montée de la droite hindoue en Inde. Ce n’est donc pas une coïncidence que je sois artiste interdisciplinaire : mes recherches l’ont toujours été aussi!

Des poussières et des femmes : Santé, militantisme et rapports de genre lors de la grève de Thetford Mines (1975)

Par Sandrine Labelle, Université du Québec à Montréal

Le 18 mars 1975, 3000 travailleurs des mines d’amiante de la région de Thedford Mines déclenchent une grève. Les enjeux principaux du conflit sont les risques environnementaux et sanitaires que pose l’exposition à la poussière d’amiante pour les travailleurs. Cette grève est marquée par l’importante mobilisation des épouses de mineurs. Elles s’organisent notamment à travers le Comité des femmes d’appui aux mineurs (CFAM). L’analyse des activités du CFAM permet de mieux comprendre la manière dont ces militantes politisent leur expérience en tant que femmes d’ouvrier au cours de cette lutte. Cet article met en lumière les préoccupations propres à ces femmes d’ouvriers et vise à cerner les motifs qui les amènent à se mobiliser. Il souhaite également valoriser le travail de ces femmes qui, par leur militantisme, réinterprètent le sens de leur identité féminine et ouvrière. Ainsi, elles se positionnent comme des actrices clés de leur communauté.

Mots-clés : Thetford Mines; militantisme féminin; grève; femmes; mines; amiante; santé; rapports de genre; familles ouvrières

Histoire de la sexualité : Critique de l’hétéronormativité et représentation de la diversité

Par Shawn McCutcheon, doctorant en histoire à l’Université McGill

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Crédit photo : https://www.flickr.com/photos/aquerry/8018470282

Résumé : À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans l’historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les stratégies qui y sont suggérées visent à contourner un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. L’auteur invite les lecteur.rice.s à  s’interroger sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois. La réflexion qui en découle propose un projet d’histoire des possibles sexuels, affectifs et érotiques, libéré des catégorisations et des idées reçues actuelles. Une histoire ouverte à la pluralité des relations possibles entre partenaires de même sexe ou non, qui pourrait apporter un éclairage différent sur les phénomènes politiques, sociaux et culturels ayant marqué la population.

Mots-clés : Québec; sexualité; homosexualité; hétérosexualité; bisexualité; homoérotisme; homoaffectivité; homosocial; hétéronormativité; hétérosexisme; historiographie; épisthémologie; LGBTQIA2; queer.

L’histoire de la sexualité a le vent dans les voiles depuis quelques années. Reflet d’une ouverture sociale croissante, le Parlement écossais annonçait même en novembre 2018 que l’Écosse deviendra sous peu le premier État à inclure l’histoire de la diversité sexuelle et de genre dans son curriculum scolaire[1]. D’un point de vue académique, l’engouement qu’elle suscite se manifeste autant dans l’offre de nouvelles positions académiques au sein des départements universitaires, que dans l’organisation de colloques ou la parution de publications dédiées au sujet. Au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis et au Canada anglais, pour ne mentionner que ces régions, le bilan historiographique ne cesse de s’enrichir de recherches nouvelles et stimulantes. Les œuvres de synthèse, même celles d’excellente qualité, peinent à suivre la production des historien.ne.s européen.ne.s, ou nord-américain.ne.s[2]. À l’aide d’un corpus de sources secondaires puisé dans cette historiographie internationale, cet article a pour but de réfléchir à certaines voies que pourrait emprunter l’historiographie québécoise pour stimuler, voire transformer, son approche de l’histoire de la sexualité. Les travaux sur lesquels s’appuie cette réflexion ont surtout été choisis en raison de l’impact théorique ou conceptuel qu’ils ont eu sur l’histoire de la sexualité internationale, ainsi que sur les possibilités épistémologiques nouvelles qu’ils permettent lorsqu’appliqués à l’écriture de l’histoire du Québec. Les stratégies suggérées dans cet article visent en premier lieu à contourner dans la mesure du possible un risque important qui guette l’historien.ne écrivant l’histoire de la sexualité, c’est-à-dire l’hétéronormativité qui distend son regard sur le passé. D’autre part, ce bilan historiographique – qui est loin d’être exhaustif – invite à  réfléchir sur le potentiel déstabilisateur qu’aurait l’inclusion d’une perspective sexuelle renouvelée dans le discours historique québécois, ainsi que sur l’élargissement du concept de sexualité lui-même, pour y inclure l’affectif. Il va sans dire que mon intérêt pour l’étude de la diversité sexuelle, ainsi que ma spécialisation en tant que doctorant en histoire du monde atlantique des XVIIIe et XIXe siècles influencent l’approche que je propose. Si la réflexion décrite au fil des pages qui suivront concerne aussi le XXe siècle, sa pertinence augmente proportionnellement à l’éloignement temporel et prend vraiment toute sa force lorsque l’objet de l’étude historique concerne la période préindustrielle.

La première partie de l’article établit d’abord une brève définition du concept d’hétéronormativité et en dresse une généalogie succincte, depuis sa naissance au sein des groupes féministes lesbiens des années 1970 jusqu’à l’institutionnalisation universitaire de la théorie queer au cours des années 1990. Établir le sens du concept d’hétéronormativité – qui est central dans la réflexion proposée dans cet article – permet de mieux cerner ce que je qualifie d’hétéronormativité historique. Par-là, j’entends le phénomène de distorsion du regard posé par l’historien.ne sur le passé sexuel. Il est causé par l’introduction d’anachronismes dans la perception de celui ou celle-ci des façons antérieures de comprendre et de structurer la sexualité. Le constat s’appuie sur la réflexion ayant émergé au cours des dernières décennies suite aux travaux d’historicisation des idées relatives à la sexualité. Appuyée sur certaines œuvres incontournables sur le sujet, la seconde section de cet article procède à une brève déconstruction de nos conceptions actuelles de la sexualité, ainsi que des notions d’orientations sexuelles, d’hétérosexualité et d’homosexualité. Après avoir souligné le potentiel d’une telle approche quant à la construction d’une narration historique plus représentative de l’altérité du passé sexuel et plus inclusive de sa diversité, la troisième section de l’article suggère quelques pistes ayant émergé au sein de l’historiographie qu’il serait intéressant d’appliquer en histoire québécoise – ou canadienne. Des pistes décloisonnantes qui permettent d’envisager un champ d’enquête étendu aux possibles affectifs et érotiques et aptes à enrichir le récit historique.

Sermons du dimanche et violence conjugale : points tournants religieux des identités maritales québécoises dans les années 1890

Par Mathilde Michaud, doctorante à la University of Glasgow

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Lorsqu’on explore les trajectoires de vie des femmes dans la culture chrétienne moderne, le mariage est souvent considéré comme un point tournant dans la construction de « l’identité féminine ». Si cette pression sociale s’est relâchée depuis les années 1960 et 1970, le mariage représentait une étape incontournable dans la vie des femmes au XIXe siècle et, le plus souvent, leur éducation était dédiée au développement des traits considérés désirables chez la bonne ménagère. Dans le Québec du XIXe siècle, le principal producteur de cette « identité féminine » est l’ultramontanisme, une branche du catholicisme accordant le pouvoir absolu au Pape et se refusant la moindre influence du libéralisme ou des soi-disant « libertés modernes »[1]. Prenant contrôle de l’éducation publique des mains de l’État et en revendiquant l’autorité temporelle de dicter la loi – surtout en regard des pratiques maritales – l’Église Catholique gagne un pouvoir social autant que spirituel sur les paroissien.ne.s québécois.e.s dans les années 1840[2]. Cet article investiguera les façons par lesquelles l’Église Catholique québécoise de la fin du XIXe siècle exerça son influence afin de réguler les expériences maritales individuelles ainsi que les scripts de genre – concept développé par Joan W. Scott référant aux attentes socialement prescrites en fonction du genre perçu d’un individu[3] – qu’elle souhaitait imposer plus particulièrement sur les femmes à l’intérieur de l’institution du mariage.

Cette analyse se fera à travers l’étude de deux sermons n’ayant pas été étudiés à ce jour et qui furent prêché lors de deux services consécutifs par le Père François-Xavier Cloutier en 1891 : « Des devoirs du mari en sa qualité de supérieur » et « Devoirs de la femme envers son mari »[4]. Vicaire de la Cathédrale de l’Assomption, église mère de l’Évêché de Trois-Rivières, les sermons du Père Cloutier sont d’une importance particulière en raison de sa position, mais aussi de la paroisse dans laquelle il prédiquait. Ordonné en 1874, Cloutier devient le troisième Évêque de Trois-Rivières en 1899 et est connu pour son intérêt particulier pour l’implication de l’Église Catholique dans l’éducation publique. Lorsqu’il prêcha ses deux sermons, François-Xavier Cloutier avait déjà atteint un certain statut au sein de l’Évêché, ayant été nommé Chapelain ainsi que prédicateur principal de la Cathédrale en 1884[5].

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