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Là où le présent rencontre le passé

Prendre le voile: survivance, piété ou féminisme?

Par Mathilde Michaud, Doctorante à l’Université de Glasgow

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Cour du pensionnat de la Congrégation de Notre-Dame, Montréal, Canada-est (Québec), 18??.
Archives Congrégation de Notre-Dame, Montréal.

Dans le monde Atlantique Nord, les religieuses ont historiquement été perçues comme le bras auxiliaire d’une l’Église catholique en pleine modernisation. Au centre de l’essor de la religiosité, elles prospèrent et leur nombre croît malgré l’adversité, sans entraves, et leur importance aux yeux du Saint-Siège est telle qu’en 1852, l’Archevêque Paul Cullen en dit qu’elles sont « the best support to religion[1] ». Toutefois, tel que souligné par Micheline Dumont, il est facile de l’oublier lorsqu’on traite de cette institution androcentrique puisque les femmes ont plus souvent qu’autrement été reléguées à l’arrière-plan dans les recherches en histoire religieuse, demeurant dans l’ombre de leurs collègues masculins[2]. L’explosion du nombre de couvents au XIXe siècle rend cependant la tâche très difficile à ceux et celles qui souhaiteraient ignorer plus longtemps le nombre et l’importance des femmes parmi les religieux.ses. À cette époque, les femmes du Québec et de l’Irlande intègrent en effet les ordres catholiques à un rythme et à une échelle sans précédent[3]. La décennie  1840 marque le début de cette expansion fulgurante dans les deux pays. En effet, au Québec, les religieuses qui n’étaient que 650 en 1840 passent à 6600 à la fin du siècle, représentant près de 6% des femmes non mariées[4]. Durant la même période en Irlande, la taille des congrégations est multipliée par huit, alors même que, sous le coup de la famine, la population diminue de moitié[5].  Ce phénomène que certain.e.s ont qualifié de « révolution de la piété » soulève des questions incontournables pour les historien.ne.s des femmes et du genre : qu’est-ce qui a motivé tant de femmes à prendre le voile au XIXe siècle au Québec et en Irlande? S’agit-il réellement d’un élan collectif de dévotion religieuse tel que le suggère l’idée de révolution? S’agit-il plutôt d’une réaction à une nécessité économique? Ou encore, tel que suggéré par Marta Danylewycz, observons-nous l’éclosion d’une première mouvance féministe et le déplacement des corps féminins vers la sphère publique?

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Le difficile retour du soldat Lapointe

Par Mathieu Arsenault, candidat au doctorat en histoire à York University

Soldat Arthur-Joseph Lapointe Source : Le Québec : Une histoire de famille  Crédit Archives privées de Jean Lapointe

Soldat Arthur-Joseph Lapointe Source : Le Québec : Une histoire de famille Crédit Archives privées de Jean Lapointe

Faisant partie des quelque 35 000 Canadiens français engagés dans le Corps expéditionnaire canadien, Arthur-Joseph Lapointe est parmi les très rares soldats à avoir tenu un journal personnel au quotidien. Témoignant de son service durant la Première Guerre mondiale, ses mémoires publiés dès 1919 sous le titre Souvenirs et impressions de ma vie de soldat offrent une vision de la guerre « à hauteur d’homme »[1]. Originaire de Saint-Ulric, un village près de Matane alors connu sous le nom de Rivière-Blanche, le soldat Lapointe a débuté son aventure le conduisant jusqu’en Angleterre et sur les champs de bataille de France à l’automne 1916. Dans son journal, il partage l’intimité de son expérience à travers un récit qui fait vivre aux lecteurs.trices les émotions qui l’habitent à différents moments de son parcours. À la veille du départ pour l’Europe à l’automne 1916, Lapointe se confie par exemple sur les émotions qui l’envahissent au moment de quitter son frère Alphonse :

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Salaire critique : sur la rémunération des stages et le salaire étudiant avec George Caffentzis

Par Annabelle Berthiaume, doctorante en travail social, Université McGill

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George Caffentzis lors de la conférence du 9 novembre 2017. Crédit photo : Pierre-Luc Junet.

Pour une troisième année maintenant, des comités autonomes s’organisent sur différents campus collégiaux et universitaires à travers le Québec et donnent un nouveau souffle au mouvement étudiant. Les Comités unitaires sur le travail étudiant, les CUTE, défendent la reconnaissance et la rémunération de l’activité étudiante. À plus court terme, les CUTE revendiquent la fin des stages non rémunérés, qui occupent toujours une place considérable dans les domaines traditionnellement féminins (l’enseignement, les soins, les arts, la culture). Ainsi, sans nier la pertinence d’exiger la gratuité scolaire, les CUTE proposent d’aller plus loin en politisant l’activité étudiante et en revendiquant un salaire et des conditions d’études convenables afin d’améliorer son accessibilité. En rupture avec la stratégie dominante du mouvement étudiant des dernières années, les militant.e.s des CUTE réactualisent la revendication du salaire étudiant, inspiré.e.s des féministes de la Campagne internationale pour un salaire au travail ménager (Wages for Housework de 1972 à 1977)[1] et des syndicalistes étudiant.e.s de l’Union nationale des étudiants de France (en phase avec le principe de l’étudiant comme jeune travailleur intellectuel inscrit dans la Charte de Grenoble de 1946).

C’est dans cette perspective que George Caffentzis, un des militants à l’origine de la campagne Wage for Students à New York en 1975 et professeur de philosophie retraité à la University of Southern Maine, est venu donner son appui à la campagne des CUTE dans le cadre d’une conférence l’an dernier. À la veille de la journée internationale des stagiaires du 10 novembre, une soirée discussion intitulée « De la chambre à coucher à la salle de classe, lutter contre l’exploitation étudiante » proposait un regard historique et actuel sur les différentes facettes de l’exploitation étudiante, en la liant à celle des femmes, des personnes assistées sociales, des artistes et autres personnes qui sont aussi affectées par la multiplication des formes de travail gratuit. Durant la soirée, le public a également eu l’occasion d’entendre Kay Dickinson, militante au sein du groupe londonien Precarious Workers Brigade, coautrice de Training for Exploitation et professeure en études cinématographiques à l’Université Concordia ainsi que Christina A. Rousseau chercheuse indépendante et chargée de cours à l’Université Trent sur la campagne Wages for Housework et Wages Due Lesbians en Italie et au Canada[2].

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Entrevue avec Lucie Dagenais

Par Cory Verbauwhede, avocat et membre du Centre d’histoire des régulations sociales

La publication originale de cet article s’est fait sur le blogue du Centre d’histoire des régulations sociales.

Cette entrevue en trois parties porte sur les luttes sociales des infirmières du Québec des années 1960. La première partie traite des changements monumentaux apportés au réseau de la santé par l’implantation du régime d’assurance hospitalisation à partir de 1961 et des premières actions collectives des infirmières — les négociations à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1962 et la grève illégale à l’hôpital Sainte-Justine pour enfants en 1963. Ces actions s’inscrivent dans la lutte de la Confédération des syndicats nationaux (CSN) pour une harmonisation des conditions de travail, non seulement dans le secteur hospitalier, mais aussi, plus largement, dans la fonction publique. Elles permettront notamment une reconnaissance accrue de la valeur du travail féminin. Pour les hôpitaux, il s’agit d’une étape nécessaire pour l’organisation d’un service véritablement universel dans l’ensemble de la province.

Lucie Dagenais a activement participé à ces négociations et conflits de travail. Elle était infirmière à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1962, puis conseillère syndicale auprès de l’Alliance des infirmières de Montréal (AIM-CSN) lors des grèves de 1963, 1964 et 1966.

Entrevue par Cory Verbauwhede.

Cory Verbauwhede : Parlez-nous un peu de votre parcours professionnel, avant votre implication comme conseillère syndicale.

Lucie Dagenais : Fille de marchand général dans un petit village, deuxième enfant d’une famille de neuf, études classiques au Collège Jésus-Marie d’Outremont : rien ne me prédisposait à l’action syndicale. Après quelque temps d’hésitation pour m’orienter, j’ai accepté en 1955 un emploi temporaire d’aide sociale au Service social diocésain de Saint-Jérôme. On m’avait assignée aux premières entrevues et aux visites à domicile auprès des « mères nécessiteuses » et de certains « indigents » pour vérifier qu’ils étaient toujours éligibles aux mesures d’assistance publique et pour identifier d’autres services dont ils pourraient avoir besoin. Il fallait aussi répondre aux demandes d’information du Service fédéral du pardon sur l’existence ou non de conditions propices à la réhabilitation des prisonniers. C’était une bonne école sur la condition des pauvres et sur les lois sociales. Je me suis ensuite orientée vers les soins infirmiers.

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S’anéantir comme sujet. Une autre histoire de la violence (recension)

Par Ollivier Hubert, professeur à l’Université de Montréal, membre du Centre interuniversitaire d’étude québécoise (CIEQ) et du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS)
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Recension de : Elsa Dorlin, Se défendre. Une philosophie de la violence, Paris, Zones, 2017, 254 p.

Voici un livre ambitieux, pénétrant, roboratif, exigeant, déstabilisant par endroit et, finalement, bouleversant. Car il plonge aux racines de la violence, présentant avec crudité les fondements de l’injustice et les mécanismes les plus pervers de la domination.

L’ouvrage s’ouvre sur la description d’un dispositif de supplice utilisé à la colonie de la Guadeloupe au début du XIXe siècle, du moins selon le militant antiesclavagiste Joseph-Elzear Morenas. Le condamné est publiquement exposé dans une cage de fer, l’entrejambe au-dessus d’une lame tranchante. Lorsqu’épuisé, le supplicié s’affaisse et s’inflige de cruelles blessures qui stimulent un sursaut. Ainsi sa lutte désespérée contre la douleur et la mort prolonge-t-elle sa souffrance sans pour autant le sauver. Cette entrée en matière inscrit le texte dans le sillage du Surveiller et punir de Michel Foucault et, en même temps, annonce qu’il s’en démarquera finalement assez radicalement. Car, si l’exécution du régicide Damiens mettait d’abord en scène la puissance répressive de l’État, ce sur quoi l’infâme cage de fer coloniale attire l’attention est au fond la puissance d’agir (humiliée donc reconnue comme une menace à étouffer) du sujet minoritaire qui « se défend ». Il reste que le livre prolonge une des propositions parmi les plus troublantes de Foucault : il ne faut pas penser la subjectivité comme quelque chose que le pouvoir se contenterait de soumettre, ou qui se constituerait nécessairement contre lui, mais aussi comme une production du pouvoir (la subjectivation). Ainsi le propos d’Elsa Dorlin est-il de penser le sujet dominé constitué, pour le meilleur et pour le pire, par l’acte de résistance, de défense ou même de réaction.

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