HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Décès de Lucie Dagenais (1933-2021)

Texte publié par Cory Verbauwhede, Simon Tremblay-Pepin, Saïdeh Khadir, Lorraine Dagenais et Simon Turcotte sur le blogue du CHRS

Lutter et assumer notre pouvoir collectif

Le 8 novembre dernier, la syndicaliste et féministe Lucie Dagenais nous a quittés discrètement. Le Québec perdait ainsi sans le savoir l’une des plus ardentes défenderesses de son système public de santé et de services sociaux. Elle a commencé son militantisme à une époque où la gauche participait, notamment via le mouvement syndical, à déterminer l’orientation politique de la société. Sa vision d’une gauche qui peut gagner et agir pour transformer le monde pourrait inspirer les personnes qui luttent contre l’injustice aujourd’hui.

Recension : « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de recontres, d’Ani Kuni à Kiuna, d’Emanuelle Dufour

Léanne Vo, étudiante en enseignement primaire et diplômée en histoire et en études autochtones

« C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna est une invitation à la rencontre des peuples autochtones, en commençant par un tête-à-tête avec soi-même dans le but de prendre conscience de notre place dans l’histoire. Emanuelle Dufour nous offre une bande dessinée autobiographique et collaborative, concrétisée dans le cadre de son projet doctoral en recherche-création à l’Université Concordia. À travers une démarche introspective et grâce à un assemblage riche de témoignages, elle s’intéresse à la (non) rencontre entre Québécois.es et Autochtones. Les illustrations poignantes et réfléchies révèlent que les rares contacts avec les peuples autochtones sont souvent artificiels et indirects. Dans la culture populaire, dans les médias et à l’école étaient transmises – et le sont souvent encore – des représentations misérabilistes des Premiers Peuples, ce qui a participé à maintenir invisibles leurs luttes et leur existence contemporaines.

En tant que future enseignante, je considère qu’il est de ma responsabilité de briser la tendance à généraliser les réalités autochtones et à les réduire à un passé lointain. Je veux sensibiliser les jeunes aux beaux comme aux moins beaux moments de notre histoire afin de les conduire vers le dialogue et de les faire contribuer à la réconciliation. Ainsi, la BD de Dufour se présente comme un outil pédagogique des plus pertinents pour commencer l’autochtonisation des cours d’univers social, étant donné que les manuels scolaires (ou plutôt le ministère de l’éducation) tardent à emboiter le pas.

« Il n’y a que des rendez-vous manqués avec l’histoire. »Régine Robin entre réflexion historiographique, mémoire culturelle et fiction

Emmanuel Delille, chercheur au Centre Marc Bloch et chercheur invité au Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCÉAE)

L’historienne française et canadienne Régine Robin (née Rivka Ajzersztejn, 1939-2021) nous a quittés il y a quelques mois. De nombreux hommages lui ont été rendus par ses proches. Impossible de me joindre à leurs voix sous la forme d’un dialogue intime : d’une part je ne connais guère toute sa production scientifique, d’autre part j’ai surtout lu ses livres à la lumière de mon exil berlinois avant de la rencontrer brièvement à Montréal. Aussi je me propose de parler de son œuvre critique en rendant compte de deux publications posthumes, tout en tissant quelques liens avec des ouvrages plus anciens. Il s’agit d’un livre d’entretiens et de la réédition d’un ouvrage plus académique dont la parution ce printemps risque d’être passée inaperçue en raison de la pandémie. Ces deux volumes publiés à trente ans d’intervalle, Les Ombres de la mémoire (2021) et Le Roman mémoriel (1ère éd. 1989 ; nouvelle édition 2021), traitent largement la question des rapports entre histoire et mémoire, mais pas seulement et pas de la même manière. En effet, l’étude des rapports entre genre romanesque et sciences sociales a pris une place prépondérante dans sa pratique de l’écriture, jusqu’à son dernier livre sur l’univers de Patrick Modiano, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre (2019). En outre, les deux ouvrages actuellement en librairie s’inscrivent dans la continuité d’autres essais sur les cadres collectifs de la mémoire, comme Berlin Chantiers (2001) et La Mémoire saturée (2003)[i]. Ces titres viennent rappeler en même temps l’un des évènements majeurs qui a bouleversé notre rapport à la mémoire depuis plusieurs décennies, notamment du point de vue des historien·ne·s de la génération de Régine Robin, née au début de la Seconde Guerre mondiale : la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande qui l’a suivie.

« Il n’y a que des rendez-vous manqués avec l’histoire. » Régine Robin entre réflexion historiographique, mémoire culturelle et fiction

Emmanuel Delille, chercheur au Centre Marc Bloch et chercheur invité au Centre canadien d’études allemandes et européennes (CCÉAE)

L’historienne française et canadienne Régine Robin (née Rivka Ajzersztejn, 1939-2021) nous a quittés il y a quelques mois. De nombreux hommages lui ont été rendus par ses proches. Impossible de me joindre à leurs voix sous la forme d’un dialogue intime : d’une part je ne connais guère toute sa production scientifique, d’autre part j’ai surtout lu ses livres à la lumière de mon exil berlinois avant de la rencontrer brièvement à Montréal. Aussi je me propose de parler de son œuvre critique en rendant compte de deux publications posthumes, tout en tissant quelques liens avec des ouvrages plus anciens. Il s’agit d’un livre d’entretiens et de la réédition d’un ouvrage plus académique dont la parution ce printemps risque d’être passée inaperçue en raison de la pandémie. Ces deux volumes publiés à trente ans d’intervalle, Les Ombres de la mémoire (2021) et Le Roman mémoriel (1ère éd. 1989 ; nouvelle édition 2021), traitent largement la question des rapports entre histoire et mémoire, mais pas seulement et pas de la même manière. En effet, l’étude des rapports entre genre romanesque et sciences sociales a pris une place prépondérante dans sa pratique de l’écriture, jusqu’à son dernier livre sur l’univers de Patrick Modiano, Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre (2019). En outre, les deux ouvrages actuellement en librairie s’inscrivent dans la continuité d’autres essais sur les cadres collectifs de la mémoire, comme Berlin Chantiers (2001) et La Mémoire saturée (2003)[i]. Ces titres viennent rappeler en même temps l’un des évènements majeurs qui a bouleversé notre rapport à la mémoire depuis plusieurs décennies, notamment du point de vue des historien·ne·s de la génération de Régine Robin, née au début de la Seconde Guerre mondiale : la chute du mur de Berlin en 1989 et la réunification allemande qui l’a suivie.

               Nous devons le projet des Ombres de la mémoire à Christian Nadeau, directeur de la collection « D’ailleurs » aux Éditions Somme toute, et à Stéphane Lépine, journaliste et acteur des institutions culturelles québécoises. Ce dernier a réalisé une série d’entretiens avec Régine Robin entre l’été 2019 et l’été 2020. Au cours de ce dialogue fécond, elle revient sur l’ensemble de son parcours intellectuel, ses lectures, ses rencontres et son rapport à la ville. Car l’historienne se définissait volontiers comme une « flâneuse sociologique »[ii]. Observer l’espace urbain était une manière d’exercer son regard de chercheuse en sciences sociales, dans la lignée de Walter Benjamin (Paris, capitale du XIXe siècle : Le Livre des passages). L’expression ne qualifie pas seulement son rapport à Paris mais aussi à d’autres métropoles qu’elle avait adoptées comme Berlin, Montréal et New York. Les mégalopoles modernes sont à la fois des lieux de vie, de visite, de découverte, de perte ou encore des lieux d’exil et d’imaginaire, ce qui est peu dire pour expliquer ce que l’espace urbain moderne a représenté pour cette fille d’immigrant·e·s, elle-même immigrée en Amérique du Nord. Née au sein d’une famille de Juifs polonais pauvres arrivés à Paris au début des années 1930, Régine Robin et sa mère ont échappé aux rafles sous l’Occupation en trouvant refuge dans les terrains vagues aujourd’hui disparus de Belleville, non loin de la rue Vilin où l’écrivain Georges Perec a grandi. Tout en répondant aux questions de Stéphane Lépine, Régine Robin raconte ses débuts dans la vie et dans l’écriture : le Paris de l’après-guerre, le communisme déçu de son père (objet d’un livre marquant : Le Cheval blanc de Lénine, 1979), la réussite scolaire et la méritocratie républicaine. Normalienne et agrégée, si elle a choisi de faire des études classiques en histoire jusqu’au doctorat (avec une thèse consacrée aux cahiers de doléance du bailliage de Semur-en-Auxois à l’aube de la Révolution française), c’est finalement en tant que professeure au département de sociologie de l’Université du Québec à Montréal que Régine Robin aura fait l’essentiel de sa carrière. Cette évolution ne peut être comprise sans la prise en compte du tournant structuraliste, qui a façonné et modifié son rapport à l’histoire sérielle, au marxisme, à l’archive et, finalement, à l’étude de la littérature du point de vue des sciences sociales.

               Sa formation aux méthodes de la linguistique dans les années 1960-70 a eu pour premier résultat la publication de Histoire et linguistique (1973), un essai méthodologique à l’usage des historien·ne·s encore peu au fait, à l’époque – mais est-ce vraiment différent aujourd’hui ? – de l’apport des sciences du langage aux sciences sociales. Le second résultat, plus profond dans l’orientation de son écriture de fictions et d’essais, est son investissement dans la « sociocritique », un cadre d’analyse alors promu par le professeur de littérature française Claude Duchet. Dès lors, sa réflexion s’est ouverte à l’analyse des œuvres littéraires saisies dans leur rapport à la société et aux croisements interculturels où elles s’inscrivent. Les identités de traverse, reconstruites et inventées au carrefour de plusieurs cultures, la dimension polyphonique du roman (au sens de Mikhaïl Bakhtine) et la « transculture » urbaine qui est le produit des grandes villes cosmopolites seront au centre de ses combats théoriques et politiques, la mettant en porte-à-faux avec d’autres intellectuel·.le·s plus sensibles aux revendications nationalistes, autant en France qu’au Québec ou en Allemagne réunifiée. Cette ouverture vers l’autre, vers la fiction et vers l’ensemble des sciences humaines et sociales (dont la psychanalyse, sur laquelle elle n’a, paradoxalement, pas vraiment exercé de regard critique) lui permettra aussi de réinvestir sous un angle nouveau son rapport au yiddish, langue maternelle à laquelle elle a consacré des traductions (au moins deux romans) et un essai (L’Amour du yiddish, 1984).

               Langue maternelle ? Le yiddish était la langue d’usage des communautés juives d’Europe centrale qui furent détruites par le régime national-socialiste et que Régine Robin avait parlé dans son enfance. Au cours de sa trajectoire académique, bien plus tard, c’est une langue qu’elle a réinvestie dans un second temps, depuis son pays d’adoption, après l’avoir redécouverte à Montréal, non sans surprise, dans la vie quotidienne à Outremont, le quartier où elle a vécu et qui est habité par des communautés juives ultra-orthodoxes. Déboussolée face à ce retour intempestif du yiddish – langue en voie d’extinction en Europe mais paradoxalement bien vivante en Amérique du Nord –, Régine Robin a fait de ses interrogations par rapport à la langue, l’identité, la mémoire et la ville des objets de recherche. C’est ainsi que les usages contemporains du français et du yiddish, en tant que langues transnationales, l’ont amenée à réfléchir sur la « transculturalité » et à dénoncer les obsessions identitaires sur les deux continents. Car langue et identité ne correspondent pas. En d’autres termes, si la culture québécoise est bel et bien une culture de langue française, elle n’en est pas moins une culture américaine ; réciproquement, le nationalisme et l’antisémitisme posaient pour elle des problèmes similaires en Europe et en Amérique du Nord. C’est pourquoi la réflexion sur l’hybridité et les transferts culturels est indissociable du travail du·de la chercheur·euse en sciences sociales du point de vue de Régine Robin, qui a opposé aux représentations communes de la mémoire collective une notion de « mémoire culturelle », c’est-à-dire une mémoire remaniée, faite d’emprunts aux récits issus d’autres lieux, ou de possibles lieux interculturels inscrits dans l’espace urbain : des lieux interstitiels, lisières ou « zones neutres » chères à Patrick Modiano, inventeur d’une mémoire culturelle de Paris inspirée à la fois de faits vrais tirés des années d’Occupation et de l’immédiat après-guerre, de fiction et de sa saga familiale.

               En d’autres termes, le problème du rapport entre histoire et mémoire n’est pas seulement celui du « présentisme », mais aussi celui du rapport à l’autre. Parmi différentes définitions de la mémoire, Régine Robin apporte son soutien à la perspective défendue par les historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger de l’« invention de la tradition » : la tradition est toujours une construction arbitraire, instrumentalisée par des intérêts politiques, bric-à-brac mémoriel mobilisé dans l’espace public en fonction des enjeux sociétaux contemporains, et non pas du passé tel que les historien·ne·s sont susceptibles de le reconstruire à partir d’archives, au terme d’un long processus d’interprétation des sources. En prendre acte fut la condition de possibilité pour Régine Robin et d’autres intellectuel·le·s pour aller explorer les « communautés imaginées[iii] » qui tiennent lieu de mémoires collectives en Amérique du Nord.

               Si, en règle générale, les travaux spécialisés sur les usages politiques du passé sont focalisés sur les rapports entre mémoire et histoire, l’une des originalités du travail de recherche de Régine Robin est d’avoir introduit très tôt, dès les années 1970-80, la réflexion sur les récits fictionnels comme troisième terme de l’équation, bien avant que la question de la subjectivité de l’historien·ne ne se pose de manière aiguë dans l’historiographie. Il ne s’agit pas uniquement d’une analyse sociologique du roman, mais de l’introduction de l’« autofiction » dans sa pratique de l’écriture, développée et comprise comme un processus qui complexifie et dialectise les rapports entre histoire, récit de soi et mémoire. La lecture de Serge Doubrovsky (Fils, 1977) a joué un rôle central dans cette métamorphose. Pour Régine Robin, l’autofiction a eu pour fonction de mettre à distance les illusions simplificatrices de l’autobiographie et des légendes familiales : l’autofiction est en même temps autoréflexion. Elle installe une distance et un rapport critique avec les genres et les types de récits. Car l’autofiction est une manière d’instaurer un jeu, une manière de prendre en compte l’aspect normatif des codes narratifs (par exemple, le réalisme comme style rhétorique) et d’explorer les expériences vécues avec les outils de la fiction :

Je m’amuse à ne pas prendre l’autobiographie au sérieux, à ne pas me laisser piéger par la mémoire collective, celle-là même que je me réapproprie. Pour cela, il vaut mieux jouer avec elle, la déconstruire, l’ironiser. Ainsi, passant constamment de la fiction au métadiscours ironique, j’explicite ce travail de mise en pièces de la généalogie et du légendaire familial.[iv]

               Plusieurs livres en résulteront, dont La Québécoite (1983) et L’Immense fatigue des pierres (1996). Au détour du dialogue avec Stéphane Lépine, nous apprenons de surcroît que Régine Robin avait le projet d’un essai intitulé Histoire et fiction, qui n’a malheureusement jamais vu le jour. Toutefois elle a contribué à la littérature québécoise en participant à l’aventure de l’« écriture migrante ». La Québécoite est justement le type du roman expérimental (technique du collage, montage, assemblage) qui prend pour cadre à la fois la ville de Montréal, différentes strates mémorielles et différents espaces urbains, pour rendre objectif les expériences diverses d’une Québécoise venue d’ailleurs, dans toute leur hétérogénéité. Stéphane Lépine met en relation cette fiction avec l’aventure d’une revue transculturelle, Vice Versa (1983-1997), qui a publié des auteur·rice·s en français, anglais et italien dans l’objectif de promouvoir l’expressiond’une hybridité culturelle originale à Montréal. Pour Régine Robin, participer à Vice Versa c’était résister aux sirènes des revendications identitaires et des pièges de la mémoire collective québécoise : « Celui qui arrive d’ailleurs ne peut pas faire sienne la mémoire collective si prégnante d’un peuple. Sa mémoire est autre[v] ». Cette mémoire autre est justement ce qu’elle concevait comme une mémoire culturelle, faite d’appropriations aussi bien factuelles qu’imaginaires, de souvenirs et d’emprunts, une mémoire toujours réinventée.

               Bien sûr, l’intérêt porté aux phénomènes interculturels ne doit pas occulter d’autres enjeux que Régine Robin passe sous silence, par exemple les politiques de défense de la langue française et des institutions culturelles canadiennes-françaises, dont elle ne dit rien, alors qu’elle était une grande consommatrice de la scène culturelle parisienne, très dépendante des politiques et des subventions publiques françaises. Néanmoins il y a bien d’autres choses à découvrir dans ce long dialogue. Stéphane Lépine et Régine Robin y parlent notamment des deux Allemagne, celle de l’Ouest et celle de l’Est, des écrivain·e·s de République Démocratique Allemande (Heiner Müller, Christa Wolf, etc.) et de la mémoire de l’Holocauste dans la littérature allemande après 1945, telle qu’elle apparaît dans les romans de Jurek Becker, Jakob le menteur et Le Boxeur. Les lecteur·rice·s se reporteront également à Un roman d’Allemagne (2016) pour approfondir cette matière et explorer la riche intertextualité que Régine Robin a su insuffler dans ses récits.

               Le second ouvrage sorti récemment en librairie, Le Roman mémoriel, est la réédition par les Presses de l’Université de Montréal d’un essai publié en 1989, en pleine commémoration de la Révolution française et, inopinément, à la fin du régime Est-allemand. Il correspond au mémoire complémentaire d’une thèse d’État dont l’historien Marc Ferro avait accepté la direction. Ce type de diplôme a été aboli en France pour être remplacé par l’Habilitation à diriger des recherches, sorte de second livre après la thèse de doctorat, sur le modèle du système universitaire allemand.

               La réédition du Roman mémoriel donne la mesure du chemin parcouru par Régine Robin dans les années 1960-70. L’étude de configurations d’énoncés compris comme des « sociogrammes » (Claude Duchet) d’une époque historique, et la lecture des philosophes poststructuralistes, l’ont conduite à l’analyse de « domaines de mémoire » et de « formations discursives », selon la terminologie de Michel Foucault, mais avec les outils de la sociocritique, et moins dans la perspective du philosophe français. Régine Robin s’est ainsi approprié la notion de « discours social » telle que Marc Angenot l’a articulée dans une dynamique de recherche universitaire à Montréal :

Le discours social, c’est dans un état synchronique de société, non seulement la rumeur, mais tout le système de la circulation discursive, le fait que les groupes se livrent sur le plan symbolique, une lutte pour l’hégémonie sémantique, c’est, dans une évidence non questionnée la façon de poser des questions. C’est plus que l’art du temps, c’est un système articulé de présupposés.[vi]

Car la recherche historique n’est pas une archéologie ni une généalogie, mais une analyse critique des sources – un travail qui inclut la réflexion sur leur destruction ou leur escamotage. Là encore, la ville de Berlin a servi de cadre d’analyse à Régine Robin, décontenancée par la rapidité de la disparition des indices du passé de l’Allemagne de l’Est dans l’espace urbain, tandis que des vestiges du nazisme restent très présents, muséifiés dans la ville réunifiée. Les lecteur·rice·s curieux se reporteront judicieusement au collectif dirigé par l’historienne Sonia Combe, Berlin, l’effacement des traces (2009), auquel Régine Robin a contribué.

               Outre la prise en compte des strates mémorielles pour penser les enjeux des régimes d’historicité, Régine Robin plaide aussi dans cet essai pour la mobilisation de savoirs interdisciplinaires. Une nouvelle fois, c’est au passé « fantasmé », à la nostalgie et aux aspects mortifères de la recherche d’origine identitaire qu’elle s’est attaquée, en prenant l’exemple du Historikerstreit (la « querelle des historiens »), mais encore en dénonçant les dérives des discours nationalistes. Rappelons que l’expression l’Historikerstreit désigne un conflit opposant des historiens conservateurs allemands, qui ont banalisé les crimes nazis par rapport aux crimes de Staline dans les années 1980, à d’autres historien·ne·s et chercheur·euse·s en sciences sociales soucieux·ses de ne pas réduire la destruction des Juifs d’Europe à une simple réaction allemande au bolchévisme. Ensuite, loin de distinguer de manière simpliste un bon et un mauvais usage de l’histoire, ou de promouvoir une impossible histoire délivrée d’enjeux mémoriels, c’est plutôt à une conception dialectique que Régine Robin nous invite dès 1989, c’est-à-dire une dialectique entre mémoire identitaire et mémoire culturelle. Elle parle à ce propos d’« itinéraire mémoriel[vii] » afin de souligner le processus ininterrompu de travail sur la mémoire à partir des sciences humaines et sociales et à travers la fiction.

               Finalement, même si Régine Robin n’a jamais caché qu’elle se sentait surtout parisienne, qu’elle a conservé son domicile à Montparnasse jusqu’à la fin de sa vie et prêté une attention soutenue à la programmation culturelle à Paris, c’est plutôt à Montréal qu’elle a vu s’épanouir un certain cosmopolitisme réussi, certes non exempt de conflits, mais plus apaisé qu’en France. Montréal est alors finalement « un lieu possible » et le lieu improbable d’« une écriture nomade[viii] ». À l’instar de Serge Doubrovsky avant elle, c’est bien en Amérique du Nord qu’elle a réussi à trouver un « hors-lieu » lui permettant de réfléchir sur l’histoire sociale et culturelle du XXe siècle : « (…) tenter de faire jouer, envers et contre tout, cette mémoire culturelle, imageante, fictionnalisante qui déplace, ironise les autres ; il reste sans doute encore quelques années et assez de passion pour s’y engloutir[ix] ».

               Au final, pourquoi lire ou relire Régine Robin aujourd’hui ? Les années de l’immédiat après-guerre, comme celles qui ont suivi la réunification allemande, sont désormais révolues. Cependant, Régine Robin a su insuffler la passion de la réflexion critique à plusieurs générations de lecteur·rice·s, Berlinois·e·s ou Montréalais·es, immigrant·e·s parmi d’autres immigrant·e·s, étudiant·e·s, historien·ne·s du culturel, écrivain·e·s, artistes et acteur·rice·s du monde de la culture, dans l’espace urbain de nos mégalopoles.

Bibliographie

Combe S. (dir.), Berlin, l’effacement des traces, Lyon, Fage Editions, 2009.

Doubrovsky S., Fils, Paris, Galilée, 1977.

Hobsbawm E et Ranger T., L’Invention de la tradition, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.

Lépine S., Les Ombres de la mémoire : entretiens avec Régine Robin, Montréal, Éditions Somme toute, 2021.

Robin R., Le Roman mémoriel. De l’histoire à l’écriture du hors-lieu, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2021.

Robin R., Ces lampes qu’on a oublié d’éteindre, Montréal, Boréal, 2019.

Robin R., La Québécoite (1ère éd. 1983), Montréal, Édition BQ, 2019.

Robin R., Un roman d’Allemagne, Paris, Stock, 2016.

Robin R., La Mémoire saturée, Paris, Stock, 2003.

Robin R., Berlin Chantiers, Paris, Stock, 2001.

Robin R., L’Immense fatigue des pierres, Montréal, XYZ éditeur, 1996.

Robin R., L’Amour du yiddish : écriture juive et sentiment de la langue, 1830-1930, Paris, Éditions du Sorbier, 1984.

Robin R., Le Cheval blanc de Lénine, Bruxelles, éditions Complexe, 1979. Robin R., Histoire et linguistique, Paris, Armand Colin, 1973


[i] La Mémoire saturée (2003) offre un bon cas d’étude d’intertextualité. Car si la phrase qui sert de titre à cet article est une citation des Ombres de la mémoire (page 89), la même phrase est déjà présente en 2003 dans La Mémoire saturée (page 35), l’idée étant reformulée plusieurs fois dans ce livre. Je ne serai pas étonné qu’un·e lecteur·rice attentif·ve la retrouve ailleurs, au détour d’une autre lecture de Régine Robin. Plutôt qu’une vision tragique de l’histoire ou un pied de nez, j’y vois un emprunt au style de Patrick Modiano.

[ii] Robin R, Méga.ien plus tard, 09.tre moins explicite porte sur l ms, Histoire orale ou archives orales?polis. Les derniers pas du flâneur, Paris, Stock, 2009.

[iii] Robin R., La Mémoire saturée, Paris, Stock, 2003, p. 74.

[iv] Lépine S., Les Ombres de la mémoire : entretiens avec Régine Robin, Montréal, Éditions Somme toute, 2021, p. 51-52.

[v] Ibid., p. 79.

[vi] Robin R., Le roman mémoriel. De l’histoire à l’écriture du hors-lieu, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2021, p. 105.

[vii] Ibid., p. 100.

[viii] Ibid., p. 171.

[ix] Ibid., p. 184-185.

De la réconciliation à l’appropriation : retour sur un dérapage annoncé

Jean-Philippe Uzel, professeur au Département d’histoire de l’art de l’UQAM, membre du GRIAAC / CIÉRA-MTL

Résumé: Les cas d’appropriation culturelle dans les arts véhiculent une représentation tronquée et fallacieuse des cultures autochtones qui perpétuent in fine leur invisibilité. Le processus de réconciliation dans les arts, entamé par les institutions et les organismes artistiques canadiens à partir de 2015, avait pour objectif de permettre une meilleure compréhension des réalités autochtones et donc de réduire leurs représentations réductrices par les artistes allochtones. Or, c’est exactement l’inverse qui s’est produit. La réconciliation a créé un contexte qui a abouti à la multiplication des cas d’appropriation culturelle, dont plusieurs ont fait la une des manchettes. Cet article analyse ce dérapage annoncé en attribuant les ratés de la réconciliation dans les arts à deux causes principales : la précipitation avec laquelle elle a été mise en place, motivée par la volonté de « tourner la page » au plus vite, et le fait que le processus ait mis exclusivement l’accent sur la souffrance des victimes, offrant une rédemption à bon compte aux responsables de cette souffrance.

En octobre 2002, dans un texte intitulé « Presence and Absence: Indian Art in the 90s[1] », le commissaire et théoricien kanien’kehá:ka (mohawk) Ryan Rice proposait un bilan des avancées des arts visuels autochtones aussi bien sur les scènes québécoise et canadienne que sur la scène internationale. Il notait qu’un véritable progrès avait eu lieu au cours des dernières décennies dans la reconnaissance des pratiques autochtones contemporaines au sein du monde de l’art, mais déplorait l’absence d’œuvres dans les grandes collections muséales. En reprenant 15 ans plus tard son texte dans une version « redux[2] », son bilan avait évolué. Il se réjouissait, cette fois-ci, de la percée des artistes dans les grandes collections et dans les expositions, mais regrettait que l’art autochtone reste encore en marge de l’écriture de l’histoire de l’art occidentale. Cet exemple nous montre que la dialectique présence/absence dans le monde de l’art est complexe, et que l’on ne passe jamais d’une absence complète à une présence totale, le chemin se fait par petits pas.

Il est utile de rappeler ceci en commençant notre propos, car il n’est pas rare d’entendre dire aujourd’hui que les artistes autochtones ont depuis quelques années pris toute la place qui leur revient, et que leur présence dans les musées, galeries d’art et centres d’artistes est maintenant un processus achevé. Ces derniers seraient passés en un temps record d’une invisibilité quasi complète à une hypervisibilité. Mais était-on sûr que le brusque passage de l’obscurité à la lumière ne crée pas des points aveugles sur la rétine des regardeurs ? Il est en effet facile de montrer que les critiques d’art allochtones qui s’extasient devant le « triomphe » de l’art autochtone ne voient pas les absences persistantes de ce dernier. C’est le cas de la critique du Globe and Mail[3] qui rendait compte en termes dithyrambiques de l’exposition Sakahàn qui réunissait en 2013 au Musée des beaux-arts du Canada 82 artistes autochtones de toute la planète, dont 26 du Canada, mais oubliez de souligner qu’une seule, l’artiste d’ascendance anichinabée Nadia Myre, était issue du Québec, situé pourtant à quelques encablures du musée. A l’inverse, il arrive encore fréquemment que les commentateurs passent à côté des événements les plus marquants de la création autochtone, à l’instar du critique de La Presse[4] qui, à la fin de l’année 2017, se réjouissait que l’art autochtone s’affiche dans sept expositions dans la seule ville de Montréal, mais oubliait de mentionner l’événement le plus audacieux de l’année. La carte blanche que la galerie SBC avait donnée à la Wood Land School en lui offrant la liberté d’organiser entièrement la programmation 2017 de la galerie[5].  

Le sujet de cet article, les cas d’appropriation culturelle dans le contexte de la politique canadienne de réconciliation dans les arts, porte également sur ces faux-semblants qui brouillent la dialectique présence/absence en donnant l’impression qu’une chose est présente alors qu’elle est en fait absente, remplacée par son simulacre. Pour déconstruire cette illusion, il faut tout d’abord rappeler que l’appropriation culturelle ne renvoie pas, comme on le croit souvent, à un échange égalitaire entre deux cultures, mais bien à un emprunt réducteur et dégradant d’une culture dominée par une culture dominante. Il existe différents degrés d’appropriation culturelle, du plus fragrant (un défilé de lingerie féminine dans lequel les mannequins portent des coiffes sacrées des Sioux Lakotas) au plus insidieux (lorsqu’un metteur en scène consulte pour son spectacle des Autochtones pour les ignorer dans la version finale de son œuvre). L’important est de bien comprendre que les œuvres qui se livrent à l’appropriation culturelle perpétuent dans tous les cas l’invisibilité des peuples autochtones, sous l’apparence d’une fausse visibilité.

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