HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Chronique éditoriale 5. Participer au dynamisme de la discipline et commenter une humanité en mouvement : HistoireEngagée.ca à la croisée des chemins

Par Adèle Clapperton-Richard (UQAM) et Catherine Larochelle (Université de Montréal), co-coordonnatrices d’HistoireEngagée.ca

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Une nouvelle phase… déjà bien entamée

Chaque nouveau trimestre amène l’occasion à la fois de dresser un bilan de ce qui a été fait, créé et pensé à HistoireEngagée.ca au cours des quatre derniers mois et d’énoncer et d’imaginer les possibles à venir pour la revue. Si, depuis deux ans, HistoireEngagée.ca a considérablement augmenté et régularisé son rythme de publication, l’automne 2018 et le début de l’hiver 2019 ont nettement confirmé ces tendances. Seulement de septembre à décembre derniers, ce sont plus de 32 000 consultations qui ont eu lieu sur le site de la revue, soit près de la moitié du total des consultations pour l’année 2018. La revue a aussi élargi son mandat et a reçu de multiples retours et reconnaissances de la communauté académique et de la société. Nous commençons donc l’année, et cet éditorial, en clamant avec une fierté et une confiance assumées qu’HistoireEngagée.ca est entrée dans une nouvelle phase de son histoire : elle est désormais un lieu incontournable de l’histoire publique pratiquée en français.

Il faut dire que cet automne, l’équipe d’HistoireEngagée.ca s’est à nouveau renouvelée avec l’intégration de Florence Prévost-Grégoire au sein du comité éditorial, permettant ainsi à la revue d’élargir ses attaches jusqu’à l’University College Dublin, en Irlande. Histoire Engagée.ca a aussi étendu et consolidé des liens avec des collaborateur.trice.s de divers milieux. Nous avons publié, pour la seconde fois sur notre plateforme, une affiche qui fait partie du projet Remember | Resist | Redraw, mené par le Graphic History Collective, un collectif d’artistes, de militant.e.s et d’historien.ne.s basé dans l’ouest du Canada. La revue s’est également associée au blogue anglophone Borealia : A Group Blog On Early Canadian History pour diffuser en français et en anglais un débat historiographique sur le système seigneurial en Nouvelle-France. Ces collaborations permettent de faire le pont entre plusieurs publics, historiens et non-historiens, ainsi que francophones et anglophones.

HistoireEngagée.ca cherche à diffuser un savoir historique qui soit décloisonné et qui puisse circuler en dehors des milieux universitaires. En ce sens, nous voulons continuer d’aller à la rencontre de lieux, de gens, d’initiatives, qui portent des regards critiques sur la société — passée et présente — et qui contribuent à « mettre en lumière ce qui n’est pas mis en lumière ailleurs » comme l’avait si justement formulé Gabriella Kinté au cours de l’entretien sur la librairie Racines réalisé par Gaëlle Étémé. La publication de cet entretien était d’ailleurs venue enrichir le dossier « Imaginations, existences, et spatialités noire en (ré)émergences », encore relativement nouveau à ce moment.

Nous profitons de cet éditorial pour réaffirmer l’intérêt et l’objectif d’HistoireEngagée.ca d’être une plateforme qui permet et promeut le dialogue avec différents lieux et espaces de diffusion d’un regard sur le monde contemporain toujours critique et résolument ancré dans l’histoire. Regard critique parce qu’attentif aux présences et aux absences, aux silences et aux rapports de pouvoir dans les récits et les représentations; ancré dans l’histoire parce que sensible à la compréhension et l’évolution des réalités, existences, expériences — multiples — du passé. Notre tout nouveau dossier, lancé au mois de décembre 2018, s’inscrit dans ces perspectives. Avec Présences et absences : historiciser les (dis)continuités et (in)interruptions des voix et expériences autochtones, nous souhaitons en effet diffuser des contributions qui puissent éclairer des enjeux autochtones actuels, réfléchir aux questions coloniales et décoloniales, mettre de l’avant les voix et les discours autochtones, et aussi permettre « de sonder et de nuancer » la signification et les implications de certains termes comme celui de la « réconciliation », pour lequel un engouement significatif – mais pas nécessairement moins problématique pour autant, soulignons-le – s’est profilé dans les recherches, les administrations universitaires, les institutions publiques et l’enseignement. C’est notamment à travers ce genre de dossier que nous entendons poursuivre l’une des singularités de la revue : son approche hybride, pourrait-on dire, alors qu’elle valorise la conjugaison des méthodologies de recherche à une approche collaborative avec des artistes et des militant.e.s afin de réfléchir différemment à comment on fait et on transmet l’histoire.

Un engagement dans la discipline

Faire de l’histoire engagée, c’est aussi réfléchir à la discipline elle-même : débusquer et contester les logiques de pouvoir internes qui la gouvernent, participer aux débats épistémologiques qui l’animent, s’intéresser aux lieux où elle se déploie et aux sources qui la rendent possible. La multiplicité des formats de diffusion proposée et son caractère « libre accès » font d’HistoireEngagée.ca une tribune privilégiée pour aborder les enjeux de la discipline : plus du quart de nos publications de l’automne traitaient de l’histoire comme pratique intellectuelle.

Les praticien.ne.s de l’histoire ne sont assurément pas un groupe homogène. La discipline, comme toute formation sociale, est traversée de part en part de logiques de pouvoir, lesquelles institutionnelles, lesquelles financières, d’autres encore, intellectuelles. Qui est lu, enseigné, invité? Quels sont les privilèges associés à l’obtention d’un poste permanent? Et comment en obtenir un? Quels enjeux découlent du fait que l’histoire publique et numérique est principalement animée par des jeunes historien.ne.s vivant souvent dans la précarité? Ces questions, abordées dans différents textes publiés au fil des dernières semaines, obligent à réfléchir aux inégalités et aux privilèges régissant encore la pratique de l’histoire « professionnelle ». Deux initiatives lancées presque simultanément en 2018 par des historiennes aux États-Unis et en France sont venues rappeler que la discipline comporte toujours son lot de biais sexistes. L’histoire engagée pratiquée par ces historiennes ne se limite pourtant pas à faire le bilan des inégalités structurelles et intellectuelles du champ historien, elles entendent changer le cours de l’histoire (!) en proposant des mesures concrètes pour faire bouger les choses, que ce soit un site web comme womenalsoknowhistory.com ou les différentes recommandations des historiennes ayant coécrit la lettre « Sortons du Blois! ».

Depuis un moment déjà, nous voulions mieux comprendre le rapport entretenu avec les archives : nous pourrions dire « le rapport des historien.ne.s et de leurs archives », mais ce lien est tout sauf exclusif, comme Michel Dahan l’a bien démontré (et comme nous le constaterons dans une prochaine chronique!). Archivistes, sociologues, artistes et militant.e.s organisent, consultent et alimentent les archives. S’il n’est pas exclusif, il est toutefois possible de qualifier le lien des historien.ne.s aux archives de singulier. En lançant à l’été dernier notre nouvelle rubrique « Chroniques d’archives : sources d’histoires et histoires de sources », l’équipe éditoriale invitait les chercheur.se.s à discuter des expériences qu’ils et elles ont vécues dans les archives, ainsi que des rencontres et des voyages que leurs longues heures de dépouillement ont suscités. « Chronique d’archives » permet de réfléchir à la rencontre entre l’expérience historienne et l’expérience archivistique, en plus de dévoiler publiquement une dimension trop peu connue de la pratique de l’histoire. Nous sommes heureux de constater l’accueil enthousiaste fait à ce nouveau projet, comme en témoignent les textes publiés cet automne ainsi que les propositions et commentaires reçus à ce jour.

Lire autrement une humanité en mouvement

« Là où le présent rencontre le passé » : c’est la maxime qui s’affiche sur notre site. Être au diapason de l’actualité est l’une des missions d’HistoireEngagée.ca. La publication de textes commentant et analysant des événements, des polémiques, des débats qui ont accaparé l’espace public et les médias dans les derniers mois ont confirmé la primauté de ce rôle d’HistoireEngagée.ca sur la scène historienne. Faire de l’histoire publique correspond, pour nous, à prendre un (bref!) temps d’arrêt pour historiciser les ruptures ou les continuités proclamées par des médias traditionnels assujettis à une compétition où le gagnant est celui qui aura réagi instantanément et en peu de mots (en 280 caractères pourrait-on dire!) à un soubresaut de notre humanité. Nous pourrions mettre l’accent sur notre contribution au débat public par ces analyses historiennes de l’actualité, nous préférons rappeler les historien.ne.s au rôle public qui est le leur : l’accélération du temps provoquée par notre époque médiatique commande, plus que jamais, une réflexion renouvelée de notre rapport au temps et à l’histoire.

Parmi les dix textes liés à l’actualité publiés cet automne, sept figurent dans le palmarès des 12 textes les plus consultés sur notre site. L’intérêt de notre lectorat pour les questions d’actualité est ainsi évident à la consultation de ces statistiques. Par exemple, les deux textes publiés sur la question de l’Université de l’Ontario français récoltent le plus grand nombre de vues (près de 2000). La lettre ouverte de l’Institut d’histoire de l’Amérique française, publiée sur notre plateforme (et traduite par ActiveHistory.ca), a d’ailleurs recueilli plus de 600 signatures de nombreux historien.ne.s et citoyen.ne.s de partout au Canada montrant la portée et la pertinence d’HistoireEngagée.ca comme espace de mobilisation de la communauté historienne. Les rubriques sur l’antisémitisme au Québec et au Canada, sur la langue des signes québécoise, sur la jouabilité inclusive ou encore sur les changements apportés aux manuels scolaires québécois quant à la représentation des Premières Nations sont autant de prises de position informées et ancrées dans des perspectives historiques et sociales plus larges. Ces textes ainsi que leur réception enthousiaste et élargie rappellent que les enjeux contemporains de notre vivre-ensemble ont toujours et impérativement besoin de l’histoire comme lentille à travers laquelle les comprendre. Nous sommes convaincu.e.s de la pertinence du regard historien sur le monde : continuez à nous aider à le diffuser à un plus vaste public en nous envoyant vos analyses et réflexions!

Dans un court texte éditorial que nous avons republié en décembre dernier, Adele Perry, présidente de la Canadian Historical Association (CHA)/Société historique du Canada (SHC), mentionnait qu’HistoireEngagée.ca — tout comme ActiveHistory ou le Graphic History Collective, notamment — faisait partie de ces « nouvelles initiatives [dans le champ de l’histoire publique au Canada] qui mobilisent les connaissances et l’expertise historiques pour contribuer à des discussions plus larges ». Cette reconnaissance confirme le fait qu’HistoireEngagée.ca est entrée dans une autre phase de son histoire, de ses réalisations. Les projets créés, les récentes initiatives, témoignent aussi de ce nouveau tournant et de cette lancée qui se poursuivra dans les prochains mois. Nous sommes donc à la croisée des chemins, engagé.e.s dans la discipline — avec une volonté de pouvoir participer à la changer — et déterminé.e.s à rendre accessible un savoir historique critique qui puisse contribuer à penser nos temps présents.

Appel à candidature

Par le Comité éditorial

HistoireEngagée.ca (histoireengagee.ca) est une plate-forme de diffusion des savoirs et des connaissances historiques qui vise à rejoindre les milieux académiques et la communauté civique. Ses publications sont orientées par sa triple mission qui se résume à l’analyse de l’actualité dans une perspective historique, la participation active aux débats historiographiques, et la valorisation des récits historiques mettant de l’avant les oubliés.es de l’histoire.

Ayant fortement augmenté son rythme de publication, multipliant les projets et recevant un nombre accru de propositions, le comité éditorial d’histoireengagée.ca est à la recherche d’une nouvelle ou d’un nouveau membre pour se joindre à son équipe. Cette fonction consiste à prendre part aux processus d’évaluation interne, assurer des suivis avec les auteurs.es et les évaluateurs.rices externes, participer à la codirection de dossiers thématiques, prendre en charge des tâches de mises en ligne et de diffusion des publications, participer régulièrement à des discussions avec les autres membres du comité, et assurer une implication d’au minimum cinq heures hebdomadairement.

Nous privilégions les candidatures d’étudiants.es avancés.es dans leur parcours de maitrise, candidats.es au doctorat, ou diplômés.es. Nous sommes ouverts.es aux candidatures de sociologues, de littéraires et d’anthropologues (en formation ou diplômés.es) avec une expérience connexe à la discipline historique. Les personnes intéressées sont invités.es à nous faire parvenir une lettre de motivation et un CV à  contributions@histoireengagee.ca d’ici le 10 février 2019.

Annonce d’une pause de 3 semaines

Le comité éditorial

Après un automne bien occupé et riche de nombreuses publications, l’équipe éditoriale d’HistoireEngagée.ca annonce aujourd’hui qu’elle prendra une pause de 3 semaines pour le temps des fêtes. Notre calendrier de publications reprendra donc le 15 janvier 2019.

Nous en profitons pour souligner que nous sommes ravi•e•s des contributions reçues dans les derniers mois et que nous avons hâte de lire celles à venir!

 

Présences et absences : historiciser les (dis)continuités et (in)interruptions des voix et expériences autochtones

Jonathan Lainey, Brian Gettler, Gaëlle Mollen, Christine Chevalier-Caron et Philippe Néméh-Nombré

 

Après avoir entendu cela, j’étais perplexe […] jamais je n’avais entendu mon père, ni les autres Innu, ni les vieux raconter cette histoire. […] Mon père est très âgé, il a quatre-vingt-onze ans. […] je lui ai aussitôt récité ce que j’avais entendu dire. […] mon père s’est mis à rire puis me confie : « Voyons, n’écoute pas ce mensonge. L’histoire que tu as entendue aujourd’hui, l’étranger vient de l’inventer ».

An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesse, 1976

Les enjeux autochtones actuels sont nombreux. L’héritage des pensionnats, le triste sort des femmes et des filles autochtones disparues et assassinées, l’appropriation culturelle, les mascottes à l’effigie autochtone, la nouvelle affirmation identitaire des « Métis de l’Est », la « carte de statut autochtone » qui donnerait droit à des avantages hautement convoités, la précarité des langues autochtones (avec l’Assemblée générale des Nations Unies qui a proclamé 2019 l’année internationale des langues autochtones), les questions territoriales toujours non-résolues, ou l’histoire et les perspectives autochtones dans les manuels scolaires du Québec et ailleurs au Canada sont autant de sujets qui soulèvent les passions et polarisent les opinions. À chaque semaine, les médias abordent de tels sujets, mais le font rarement en profondeur[1]. Ce contexte social, politique et intellectuel est grandement influencé sinon propulsé par les recommandations de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP) de même que par différents mouvements sociaux populaires tels Idle No More et les Water Protectors.

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Aux armes Mesdames : prendre la parole pour s’armer

Par Mickaël Lepage, candidat à la maîtrise, Université Laval

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Françaises devenues libres : … et nous aussi, nous savons combattre et vaincre… : [estampe] / [Villeneuve?]

La Révolution française entraîne une redéfinition du statut des Français et des Françaises, qui passent de sujets à citoyens. Ce statut est caractérisé par des droits et un certain nombre de devoirs. Toutefois, pour y avoir pleinement accès, une personne doit satisfaire plusieurs conditions que les législateurs s’efforcent de déterminer. Dans le cadre de ces discussions conduites essentiellement par des hommes, les femmes ne sont pas considérées[1]. Elles sont de fait écartées de la citoyenneté, celle-ci devenant un attribut masculin. Bien qu’elles soient exclues sur le plan politique[2], certaines femmes réclament néanmoins le statut de citoyenne et souhaitent détenir les mêmes droits et devoirs que les hommes. Pour ce faire, elles s’expriment à travers l’écriture et participent activement aux évènements marquants de la période révolutionnaire. Que ce soit par la voie individuelle ou collective, certaines s’adressent aux législateurs sur un sujet qui est, de loin, hors de leur sphère traditionnelle, soit celui de la possession d’armes. Ainsi, elles revendiquent le droit de s’armer pour défendre la Patrie en danger. Cette demande se situe à l’opposé de la volonté des législateurs de la période qui, d’une part, n’ont jamais voulu armer les femmes et qui, d’autre part, ne veulent pas les voir s’approprier un symbole de la masculinité. De plus, ces requêtes en faveur du port d’arme sont généralement accompagnées d’une volonté de reconnaissance du statut de citoyenne. Comme Dominique Godineau l’a défendu à plusieurs reprises, les voies vers la citoyenneté ont souvent été multiples sous la Révolution[3].

Dans ce bref article, je présenterai comment, pour certaines femmes, l’accès à la citoyenneté est corollaire du droit de porter les armes. Je m’intéresserai plus particulièrement aux revendications écrites par ces femmes à l’intention des législateurs. J’analyserai la manière dont celles-ci sont élaborées autour de termes centraux et les motivations et aspirations de leurs autrices. Je terminerai en exposant certaines réactions masculines face à ces requêtes.

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