HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Inviter pour intégrer : l’implication politique des groupes minoritaires en Franco-Amérique

Patrick Lacroix, Université du Maine à Fort Kent

Source : https://digitalcommons.assumption.edu/usjb-photographs/19/

François Legault a touché une corde politique sensible en associant un fort taux d’immigration à la chicane et à la violence. La controverse qu’il a suscité en pleine campagne électorale et les propos d’autres chefs s’inscrivent dans un climat d’inquiétude à l’égard des nouveaux arrivants et de l’avenir du peuple québécois. De telles déclarations nous invitent à repenser l’accueil que nous offrons aux gens d’ailleurs et leur rapport à la sphère politique au Québec.

Si Legault a dit regretter ses propos, il hérite tout de même d’un mouvement qui, à l’époque de l’Action démocratique du Québec, agitait la question des accommodements raisonnables et qui s’est de nouveau penché sur le rapport des groupes minoritaires à la culture dominante. Les lois 21 et 96 touchent directement au vécu québécois de plusieurs nouvelles communautés culturelles. Les gens dont le port d’objets religieux est une expression fondamentale de leur identité sont, à moins d’un « droit acquis », exclues de toute position d’autorité. Puis, après six mois au Québec, les allophones ne pourront communiquer avec le gouvernement qu’en français, peu importe leur niveau de compétence, ce qui pourrait limiter leur accès à des services d’accompagnement. À ces politiques aux effets bien concrets, ajoutons le discours d’exclusion qui amplifie le climat d’insécurité et d’hostilité.  Selon le chroniqueur Mathieu Bock-Côté ainsi que Frédéric Lacroix, dont le livre s’est mérité le Prix de la présidence de l’Assemblée nationale [1], l’immigration est une menace : s’ils ne craignent pas la violence, ces personnalités y perçoivent un déluge à caractère existentiel pour le Québec.

La crainte d’un Autre qui ne peut ou ne veut pas se fondre dans le creuset québécois n’a rien de nouveau. Or, l’immigration ne doit pas nécessairement se traduire par l’effilochage du tissu social. Dans certains milieux, on s’inquiète d’une adaptation culturelle qui semble se faire trop lentement et on a choisi le bâton plutôt que la carotte, refusant d’investir dans des moyens d’accompagnement et de soutien pourtant si prometteurs. En réalité, l’intégration ne dépend pas seulement des nouveaux arrivants : elle requiert aussi une volonté politique dans la société d’accueil. On doit lancer une invitation et créer des espaces porteurs d’échanges fructueux entre majorité et minorité. Heureusement, le monde francophone nord-américain offre lui-même des exemples d’acculturation réussie. L’expérience des familles franco-américaines dans le nord-est des États-Unis peut servir de guide à ce débat de société québécois.

Reconnaissons d’emblée que la vie franco-américaine du siècle dernier peut sembler bien loin du cas québécois; comme toujours, en histoire, l’analogie n’est pas parfaite. Le parcours historique des groupes d’ascendance canadienne-française diffère à plusieurs égards des obstacles rencontrés par les nouveaux arrivants au Québec, particulièrement si ceux-ci ne sont pas d’héritage catholique et francophone ou s’ils ne peuvent pas se fondre dans une société où la blanchité domine. Bref, cette comparaison ne vise aucunement à dresser une équivalence dans l’expérience de divers groupes ou à dissimuler l’aspect racial du débat actuel. L’accent est placé plutôt sur un moyen d’inclusion qui promet de porter fruit pour la société d’accueil ainsi que pour les gens venant d’ailleurs et cherchant à s’intégrer.

Vers une représentation politique des « Francos »

L’épisode de la « grande saignée », qui s’étend des années 1840 à l’entre-deux-guerres, est bien connu; le processus d’intégration chez les Canadiennes et Canadiens français établis aux États-Unis l’est moins. On ne doit pas croire que cette population a vécu dans de petites forteresses étanches à l’abri de toute influence de la société d’accueil—forteresses qui se seraient effondrées soudainement après la Deuxième Guerre mondiale. D’une génération à l’autre, l’influence des institutions religieuses, des syndicats et des divertissements de masse accélèrent l’acculturation des familles franco-américaines. L’intégration civique et culturelle de celles-ci passent aussi par la politique, ce que l’écriture de l’histoire franco-américaine a souvent ignoré[2].

La génération immigrante interprète ses nouvelles conditions de vie et son nouvel environnement à partir de son vécu au nord de la frontière—rien de plus naturel. D’ailleurs, « ils sont bien rares ceux qui sont partis du Canada avec l’intention de ne jamais y retourner », soutient Hugo Dubuque, natif du Québec et l’un des pionniers de l’engagement politique franco-américain[3]. Le sentiment d’aliénation est amplifié par un discours d’intolérance. La population irlandaise craint la menace économique que semblent poser les nouveaux arrivants; les « Yankees » s’inquiètent du danger culturel créé par cette masse de gens qu’on croit inassimilable. Parfois exclu et marginalisé, le groupe canadien-français tend à se replier sur ses institutions ethniques.

Tout de même, dans les Petits Canadas, le déboussolement initial fait place à l’adaptation. Sous peu, on y trouve des jeunes gens nés et n’ayant vécu qu’aux États-Unis; ceux-ci n’ont guère de référent canadien et sont plus aptes à s’intéresser à leur milieu civique. S’ils chérissent leur héritage culturel, les « Francos » cherchent à vivre pleinement leur citoyenneté étasunienne. La presse du début du vingtième siècle révèle d’ailleurs une forte participation politique organisée par les grands partis et par la classe moyenne franco-américaine. C’est ce que révèle mon ouvrage sur le sujet, « Tout nous serait possible » : Une histoire politique des Franco-Américains, 1874-1945.

Reconnaissant la force politique que ce groupe ethnique, toujours plus nombreux, est en voie de représenter, les organisateurs et les candidats des deux grands partis politiques se vantent d’être accompagnés par les leaders de la communauté franco-américaine; ils tendent la main aux électeurs en reconnaissant leurs vertus, en pérorant dans les salles des sociétés Saint-Jean-Baptiste et en risquant quelques mots de français. Ils invitent les Franco-Américains et leurs chefs de file à intégrer l’univers politique étasunien. Lors de campagnes, des individus influents—médecins, avocats, rédacteurs, commerçants—deviennent des porte-paroles communautaires qui moulent l’action politique de leurs compatriotes et qui servent de courroie de transmission entre le peuple et le pouvoir. Les partis leur concèdent des nominations et des postes dans l’administration publique.

Source : La Patrie, 7 novembre 1902

C’est ainsi qu’à partir des années 1890, des « Francos » accèdent à des fonctions toujours plus élevées. Le cas le mieux connu est celui d’Aram Pothier, industriel qui sera plusieurs fois gouverneur du Rhode Island. Exceptionnel par ses réussites, Pothier ne l’est pourtant pas dans son implication politique. Les Franco-Américains qui portent les couleurs d’un des grands partis lors de luttes électorales en Nouvelle-Angleterre et dans l’État de New York sont innombrables. Les Républicains Hugo Dubuque, Henri Achin et Alfred Bessette représentent leurs compatriotes de Fall River, Lowell et New Bedford à l’assemblée d’état du Massachusetts. À la même époque, les Démocrates font une place à Pierre Bonvouloir, Joseph Chalifoux, le premier millionnaire franco-américain, et Francis Tétrault sur le bulletin de vote à l’échelle de l’état[4].

Les élections annuelles exigent qu’on entretienne un solide rapport à ce groupe ethnique dont les votes peuvent faire pencher la balance politique d’un côté comme de l’autre. En août 1915, une réunion du Club républicain franco-américain à Fitchburg attire tout un pan de la classe politique du Massachusetts, dont le lieutenant-gouverneur et un représentant à Washington. Quelques semaines plus tard, le gouverneur démocrate David Walsh se rend au congrès des Forestiers franco-américains, réunis au même endroit. Walsh loue les œuvres de bienfaisance de l’association et offre un généreux hommage au président sortant, l’avocat Joseph H. Guillet de Lowell. En présence d’une centaine de « Francos », il reconnaît leur fidélité à la foi et aux idéaux de leurs ancêtres, mais aussi l’intégration de principes étatsuniens. Walsh souhaite à la communauté franco-américaine l’épanouissement que la vie sous le drapeau étoilé doit leur promettre[5].

En offrant cette reconnaissance ethnique, les deux partis raffermissent le rapport de confiance entre cette communauté culturelle et les instances publiques. La présence de Franco-Américains sur les bulletins de vote encourage une mobilisation communautaire et une implication civique qui sera vecteur d’intégration. Le discours des leaders franco-américains tend à ancrer cet esprit d’engagement. C’est le cas en 1911, lorsqu’on célèbre la nomination de Dubuque à la Cour Supérieure du Massachusetts. Au banquet tenu à l’hôtel Mellen de Fall River, les invités d’honneur, Dubuque et Pothier, professent leur loyauté à la République. Ils soulignent la complémentarité des valeurs canadiennes-françaises et étatsuniennes; les « Francos », ajoutent-ils, doivent s’investir dans leurs communautés civiques et non seulement au sein de leurs institutions ethniques[6]. Ce discours est soutenu par des campagnes de naturalisation et des écoles de soir pour les nouveaux arrivants. À Holyoke, à la même époque, la paroisse du Précieux-Sang et la classe moyenne de l’endroit créent un « conseil de ville modèle », un lieu de préparation à la citoyenneté et d’éducation[7].

C’est ainsi que dans les années 1920, lors d’une vacance à la Cour Suprême de l’état, un journal de Fall River souligne cette occasion de reconnaître formellement les « Francos ». Dubuque serait bien sûr le principal candidat pour ce poste. Selon le Globe, les gens d’ascendance française « ont contribué de manière désintéressée et soutenue à l’avancement du bien-être du Massachusetts. Ils se sont établis ici en grands nombres et ont tangiblement ajouté au progrès de la communauté. Ils se sont appliqués et ont réussi à s’établir comme de bons et consciencieux citoyens américains »[8].

On le voit, en certains endroits, dans le Massachusetts mais aussi dans les états voisins du New Hampshire et du Rhode Island, on cherche à ouvrir la porte aux électeurs—et bientôt aux électrices—aux racines québécoises. Même si les deux partis lancent des appels à caractère ethnique, le comportement politique de cette communauté culturelle vient à refléter les choix et les tendances de la société dans laquelle elle s’insère. La politique n’efface pas en soi l’identité ethnique, mais aide à établir un rapport plus ferme à la société d’accueil.

Source : L’impartial, 5 novembre 1932

Exclure ou inviter?

Or, l’expérience historique des Franco-Américaines et des Franco-Américains se voit ternie par une xénophobie qui mine leur engagement avec le groupe dominant. Dans les années 1890, alors que les partis se disputent le vote « franco » dans plusieurs communautés du Massachusetts, le Maine tente de restreindre l’accès de ces gens aux urnes. Plus tard, une loi d’état interdit l’usage du français dans les écoles publiques, puis le discours d’exclusion est repris par le Ku Klux Klan, qui porte lui-même la chicane et la violence. De telles tactiques isolent les groupes minoritaires plutôt que de les inviter à un projet de société ou de créer des ponts entre cultures. Dans certaines régions du Maine et d’ailleurs, coincés entre les inquiétudes des Irlandais et des « Yankees », les Franco-Américaines et les Franco-Américains se replient. Les séquelles psychologiques et sociales de cette marginalisation n’ont à ce jour entièrement disparu[9].

En de tels endroits, l’arène politique aurait pu servir de vanne de sécurité servant à résoudre des tensions culturelles et sociales. Le groupe majoritaire aurait pu cimenter l’appui aux institutions de la société d’accueil et le sentiment d’appartenance à celle-ci. La politique peut effectivement représenter un lieu non seulement de lutte, mais de raccordement où on accompagne les groupes sous-représentés, ce qui ne menace en rien un droit collectif à l’autodétermination. D’ailleurs, ce n’est typiquement pas la diversité, mais bien la marginalisation et le sentiment d’aliénation qui menace la cohésion sociale. La majorité a le pouvoir nécessaire pour mouler un véritable rapport d’estime entre les diverses communautés culturelles.

L’étude des droits des minorités francophones ailleurs nous mènera peut-être à reconnaître la dignité culturelle et la bonne foi des minorités en sol québécois—peut-être même à éviter de croire que le statut minoritaire des francophones en Amérique du Nord dispense le Québec d’obligations envers les nouveaux arrivants. Un tel travail est en quelque sorte un appel à la cohérence dans notre approche envers les groupes minoritaires, qu’ils soient au Québec ou à l’étranger.

La politique n’est pas le seul moyen de faciliter l’intégration des gens venant d’ailleurs, ou encore des groupes minoritaires qui vivent en sol québécois depuis longtemps. Il existe d’autres moyens d’accompagnement que nous devons aussi explorer (par rapport à la francisation, par exemple). Tout de même, en tenant un discours inclusif et en ouvrant des espaces politiques, nous serons en mesure d’étendre l’épanouissement que la vie sous le drapeau fleurdelisé semble promettre.

PATRICK LACROIX est l’auteur de « Tout nous serait possible » : Une histoire politique des Franco-Américains, 1874-1945 (Presses de l’Université Laval, 2021). Il a également signé des articles scientifiques dans Histoire sociale/Social History, les Annales canadiennes d’histoire, Québec Studies et la Revue d’histoire de l’Amérique française. Il est présentement directeur des Archives acadiennes à Fort Kent, dans le Maine.


[1] Frédéric Lacroix, Pourquoi la loi 101 est un échec, Montréal, Éditions du Boréal, 2020.

[2] Yves Roby trace les grandes lignes de l’histoire franco-américaine dans Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre : Rêves et réalités (Sillery : Septentrion, 2000). Pour les principales préoccupations des chercheurs et chercheuses, voir Yves Frenette, « L’historiographie des Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre, 1872-2015 », Bulletin d’histoire politique, vol. 24, no. 2, hiver 2016, p. 75-103.

[3] H. A. Dubuque, Le Guide canadien-français [ou Almanach des adresses] de Fall River, et Notes historiques sur les Canadiens de Fall River, Fall River, Edmond-F. Lamoureux, 1888, p. 133.

[4] Martin Pâquet, « Un rêve américain : Aram-Jules Pothier, gouverneur du Rhode Island », Cap-aux-Diamants, no. 61, printemps 2000, p. 27-32; « L’Honorable M. Dubuque », La Patrie, 19 octobre 1898, p. 4; « Un honneur pour les Franco-Américains », La Presse, 27 mai 1915, p. 1; « Succès des Canado-Américains », Le Devoir, 10 novembre 1916, p. 3; Peter Haebler, « Habitants in Holyoke : The Development of the French-Canadian Community in a Massachusetts City, 1865-1910 », thèse de doctorat, University of New Hampshire, 1976, p. 289; Patrick Lacroix, « Chalifoux, Part II : The Franco-American Who Won Boston », Query the Past, 30 septembre 2021, http://querythepast.com/chalifoux-franco-american-won-boston/; « Worcester – Républicains et Démocrates », La Presse, 12 octobre 1904, p. 5.

[5] « Big Outing at Fitchburg », Daily Evening News [Fall River], 26 août 1915, p. 2; « Convention Ends With Big Banquet », Fitchburg Daily Sentinel, 9 septembre 1915, p. 1, 8.

[6] « Dinner Given to Judge Dubuque », Fall River Evening News, 6 septembre 1911, p. 1, 7.

[7] « French Model Parliament Inaugural », Holyoke Daily Transcript, 15 avril 1914, p. 10.

[8] « Judge Dubuque the Man Who Measures Up », Fall River Globe, 1 décembre 1923, p. 4 (traduction).

[9] Voir, à ce sujet, John Higham, Strangers in the Land : Patterns of American Nativism, 1860-1925, New Brunswick, Rutgers University Press, 2002 et, Mark Paul Richard, Not a Catholic Nation : The Ku Klux Klan Confronts New England in the 1920s, Amherst, University of Massachusetts Press, 2015.

Du nouveau au sein du comité d’Histoireengagée.ca

L’équipe éditoriale de la revue Histoireengagée.ca a le plaisir de vous annoncer la venue de deux nouveaux membres au sein de son comité. Nous désirons souhaiter la bienvenue à Samia Dumais et Benoît Gaudreault. Grâce à leurs idées et vivacités d’esprit, leur participation au comité éditorial est plus que prometteuse.

À l’occasion de leur arrivée, nous souhaitons vous les présenter!

Samia Dumais est étudiante à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal UQAM). Ses recherches s’articulent autour du militantisme afro-canadien, les initiatives féministes noires en Amérique du Nord et l’expérience des communautés afro-canadiennes au sein du système scolaire et de santé québécois. Samia détient un intérêt particulier pour les enjeux de racialisation, de genre et de mobilité, principalement auprès de diverses communautés culturelles au Canada et à Montréal, ce qui l’amène à travailler comme assistante de recherche pour le groupe Histoire, femmes, genre et migration (UQÀM), pour le projet de recherche « Alternate visions : The politics of motherhood and family among Indigenous, immigrant, racialized and low-income activist women’s groups in Canada, 1960s-1980s » (Queen’s University), ainsi que pour le projet « Santé sexuelle et reproductive des femmes noires : leurs expériences dans le système de santé québécois » (Relais-Femmes).

Benoit Gaudreault est titulaire d’un baccalauréat et d’une maîtrise en histoire, tous deux obtenus à l’Université de Montréal. Dans son mémoire, il étudie les représentations des Premiers Peuples dans les manuels scolaires (1920-1960) et le colonialisme d’occupation (settler colonialism). Outre ces deux champs de recherche, Benoit se passionne également pour l’histoire de l’enfance et des enfants, historiographie qu’il mobilise d’ailleurs dans son mémoire. Toujours en quête de la voix des enfants dans les archives, il cherche à savoir ce que ces acteurs historiques ont eux aussi à dire du monde qui les entoure ! Benoit s’intéresse finalement à la façon dont les récits historiques nationaux sont racontés aux plus jeunes de notre société. (Crédit photo : AbiMeli photo, Caroline Gélinas)

Nous profitons de l’occasion pour remercier deux anciens membres, Gustavo Salinas et Mat Michaud, qui ont récemment quitté le comité. Merci à vous deux, et bonne continuation dans vos projets!

Sexe et politique au Maroc : des liaisons dangereuses

Osire Glacier, professeure, Département d’histoire, Université Athabasca

 

Introduction

En octobre 2018, un procès sème le doute au sein de l’opinion publique au Maroc sur l’intégrité de Taoufik Bouachrine, rédacteur en chef du célèbre quotidien arabophone Akhbar al-Yaoum. La Cour d’appel de Casablanca l’a condamné à quinze ans de prison ferme et 255 000 euros d’amende pour traite d’êtres humains, abus de pouvoir à des fins sexuelles, viol et tentative de viol[1]. Certes, l’accusation de traite humaine paraissait invraisemblable pour la majorité du public. Bouachrine était l’un des rares éditorialistes du pays qui osait critiquer sans mâcher ses mots les politiques publiques poursuivies par l’élite dirigeante. Par contre, l’accusation concernant le fait qu’il ait utilisé son statut professionnel pour l’obtention de faveurs sexuelles, notamment auprès de journalistes débutantes, semblait crédible. Après tout, les structures patriarcales, avec leur logique de prédation sexuelle masculine et de victimisation des femmes, sont bien ancrées dans les mentalités. Selon les statistiques du Forum économique mondial, le Maroc se classe 144e parmi 156 nations en matière d’égalité entre les sexes[2]. Or, figurent parmi les conséquences des construits patriarcaux, la féminisation du chômage[3], les discriminations à l’égard des femmes sur le marché du travail[4], la banalisation des violences à leur égard, y compris celles à caractère sexuel[5]. Résultat, le procès de Bouachrine a précipité une partie de la population dans un conflit moral, à savoir l’option de soutenir la liberté d’expression d’un journaliste audacieux ou celle de dénoncer les violences qu’il aurait prétendument perpétrées à l’encontre des femmes.  

Pendant que l’opinion publique tentait de se positionner face à ce conflit moral, une autre arrestation, survenue à moins d’un an d’intervalle, change la donne. En septembre 2019, Hajar Raissouni, journaliste pour Akhbar al-Yaoum, soit le quotidien que Bouachrine dirigeait avant sa détention, a été condamnée à un an de prison[6]. La jeune femme est accusée d’avoir pratiqué un avortement illégal et d’avoir eu des relations sexuelles hors mariage. En effet, tout rapport sexuel en dehors du mariage est criminalisé[7] ; de même, l’avortement est prohibé, sauf si la vie de la mère est en danger[8]. Mais il faut se souvenir que la journaliste a couvert des mouvements de protestation sociale, dont le Hirak Rif en 2017[9], le Hirak de la soif à Zagora en 2017[10] et le Hirak Jerada en 2018[11]. Elle a aussi dénoncé les violences commises par la police à l’encontre des manifestants et manifestantes, pourtant pacifiques, ainsi que l’arrestation abusive de certains et certaines d’entre iels. À la suite d’une mobilisation nationale et internationale d’envergure, Raissouni a été graciée par le roi Mohammed VI en octobre 2019.  

C’est en 2020 que s’est posée avec acuité au sein de l’opinion publique la problématique de l’instrumentalisation des affaires de mœurs par le système judiciaire, dans le dessein délibéré est de bâillonner les voix critiques du régime. En mai, Soulaimane Raissouni, oncle de Hajar Raissouni mentionnée ci-dessus, aussi journaliste et rédacteur en chef, a été arrêté. Accusé d’agression sexuelle à l’encontre d’un jeune militant LGBTQ, il a été condamné à cinq ans de prison et 9500 euros d’amende[12]. Rappelons qu’après la détention de Bouachrine, Raissouni a assumé la direction d’Akhbar al-Yaoum, quotidien dans la mire des autorités en raison de sa ligne éditoriale critique du régime. Quelques mois plus tard, soit en juillet, le journaliste d’investigation Omar Radi a été arrêté à son tour et condamné à six ans de prison et 19 000 euros d’amende pour espionnage et viol[13]. Mentionnons qu’il s’intéressait particulièrement à la mainmise des élites politiques sur l’économie du pays[14]. Dans une célèbre enquête, il a documenté, chiffres à l’appui, l’appropriation des terres des citoyens et citoyennes ordinaires par ces élites[15].  

Dans cet article, je propose de démontrer que la criminalisation des journalistes et des activistes, entre autres, pour des raisons d’ordre sexuel, se situe dans le continuum patriarcal et historique de l’appropriation du corps des femmes. Sans conteste, toute plainte pour viol et autres violences sexuelles doit être prise au sérieux, et donc faire l’objet d’une enquête judiciaire aussi minutieuse qu’exhaustive. Cela dit, les procès alliant dangereusement sexe et politique que le Maroc a connus lors des dernières années indiquent que l’État vise à faire d’une pierre deux coups, à savoir bâillonner les voix critiques du régime d’une part, et projeter l’image d’un État protecteur des femmes d’autre part, alors qu’en réalité, il jugule le processus de démocratisation dans la nation, tout en discréditant la cause des femmes et celle des victimes de viol.  

Au préalable, une remarque d’ordre méthodologique s’impose : si j’ai privilégié un style accessible au public dans ce texte, j’adhère aux approches féministes de l’État[16], qui considèrent que les institutions de l’État ainsi que leurs pratiques se basent sur des conceptions particulières de la masculinité, et inversement, de la féminité. D’où l’institutionnalisation de la hiérarchie dans les sphères privée et publique, de la verticalité des rapports sociaux et politiques, de la violence et de la répression des voix critiques du régime. Enfin, ce texte se situe dans la continuité des historiographies féministes qui soutiennent que l’étude de toutes les formes de pouvoir doit impérativement inclure des théories portant sur la sexualité et sur la hiérarchie entre les genres[17].   En d’autres mots, la sexualité et les rapports entre les genres s’inscrivent pleinement dans les champs du politique et de l’histoire politique. D’ailleurs, comme je propose de le montrer en deux volets dans cet article, le viol et les menaces de viol jouent un rôle central dans l’histoire récente des luttes pour le pouvoir au Maroc. 

Un génocide canadien ? Le débat historiographique et l’enseignement de l’histoire*

Kamloops Residential School, c. 1930s. BC Archives, B-01592.

Lisa Chilton, professeure au département d’histoire de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard

Depuis 2003, j’enseigne chaque année au moins un des cours d’histoire canadienne donnés à l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. L’histoire du Canada avant et après la Confédération est un cours obligatoire pour les étudiant.e.s en histoire de l’UPEI. Ces cours attirent également un grand nombre d’étudiant.e.s à la recherche de cours optionnels. Au cours des deux dernières décennies, cet enseignement m’a donné d’innombrables occasions de tenter de donner un sens au passé afin de partager cette compréhension avec les étudiant.e.s, éclairant et nourrissant leurs propres questionnements. Alors que nous naviguons dans un climat sociopolitique polarisé qui classe les différents points de vue dans des « camps » opposés, y a-t-il quelque chose de plus précieux à partager aux étudiant.e.s qu’une pensée critique rigoureuse ?

Compte-rendu de : Casimir, Jean (2018). Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du traité de Ryswick à l’occupation américaine (1697-1915)

Par Thamara Labossière, doctorante en service social à l’université d’Ottawa

Le livre Une lecture décoloniale de l’histoire des Haïtiens. Du traité de Ryswick à l’occupation américaine (1697-1915) de Jean Casimir marque, selon moi, un tournant dans l’appréhension de l’histoire du peuple haïtien. Ce livre a été publié en 2018 par L’Imprimeur. Il est préfacé par Walter Mignolo, un chercheur du courant décolonial et postfacé par Michel Hector, un historien Haïtien. L’auteur, Jean Casimir est sociologue et enseigne à l’Université d’État d’Haïti depuis 2001[1]. Adoptant une posture décoloniale, l’auteur invite à analyser la situation historique d’Haïti et la nature de la société postcoloniale haïtienne avec d’autres catégories de pensée que celles issues de l’occidentalocentrisme. Selon moi, l’intérêt de cet ouvrage, dans une conjoncture où la société haïtienne fait face à une crise multidimensionnelle (politique, sociale, culture, économique) consiste en l’importance accordée à un ensemble d’acteurs (les paysans.nes) qui est souvent absent de l’historiographie haïtienne ou dont les actions sont lues à travers une perspective occidentale. Cet ouvrage offre des pistes pour penser une société haïtienne dans laquelle toutes les catégories sociales ont leur place, sont valorisées et sont écoutées.

À travers les dix (10) chapitres de l’ouvrage, l’auteur propose une méthodologie et une épistémologie historique originale pour étudier une tranche de l’histoire des Haïtiens.nes, allant du Traité de Ryswick (1697) qui officialise l’installation de l’administration française dans la partie ouest de l’ile de Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti, jusqu’à la première occupation étasunienne d’Haïti (1915). Cette approche lui permet de mettre en évidence l’autonomie des forces populaires haïtiennes et la continuité de leur lutte du monde colonial au monde indépendant. De cette manière, il ne fait pas une analyse évènementielle, mais choisit de suivre l’évolution historique du mouvement de ces forces populaires. Par ailleurs, il pense l’État d’Haïti à travers une conceptualisation de la rupture de la nation haïtienne avec la France et non par la déclinaison d’un ensemble de faits historiques ou en comparaison à d’autres environnements politiques nationaux. Ceci permet de comprendre, d’une part, comment se transporte l’anéantissement des droits de la population du XVIIIème au XIXème siècle et, d’autre part, comment les captifs – et plus tard le peuple souverain – arrivent à exercer leurs droits en dépit des restrictions et des barrières du régime colonial, esclavagiste et de l’État colonial d’Haïti.

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