Par Micheline Dumont, historienne et professeure émérite de l’Université de Sherbrooke

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TOUPIN, Louise. Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977). Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2014, 451 p.

Page couverture de l’ouvrage de Louise Toupin, intitulé Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977), et qui a été publié aux éditions du remue-ménage (Montréal) en 2014.

Les éditions du remue-ménage ont publié, l’automne dernier, cet ouvrage de Louise Toupin qui aurait dû susciter un grand intérêt. Tout au contraire, un grand silence médiatique a suivi, à l’image de l’absence TOTALE d’intérêt que suscite habituellement le travail ménager lui-même. Cette « revendication » du néo féminisme des années 1970 a disparu de l’écran radar des militantes. C’est pour réactiver cet important dossier que Louise Toupin nous offre cet ouvrage magistral. Commencée il y a vingt ans (1994), cette étude a pu être terminée après des recherches approfondies dans les archives des groupes internationaux, (Italie, États-Unis, Canada, Angleterre, Suisse, Allemagne) et des entrevues avec les principales militantes. Devoir de mémoire. Devoir d’analyse politique. Devoir de pertinence. Devoir de persévérance.

Louise Toupin fait partie du petit groupe de féministes qui ont lancé, en 1969, le « Front de libération des femmes du Québec ». Elle était de la « cellule » dont les membres ont fait de la prison pour la cause des femmes, en 1971, en participant à l’action du box des jurés lors du procès de Lise Balcer, lui-même relié au procès de Paul Rose[1]. Elle participe également à la fondation des éditions du remue-ménage en 1976 dont le premier ouvrage s’intitulait, prophétiquement Môman travaille pas, a trop d’ouvrage.   Elle a contribué à l’édition de trois anthologies, dans cette maison d’éditions : Québécoises deboutte (avec Véronique O’Leary) en 1982; La pensée féministe au Québec (avec Micheline Dumont) en 2003; Luttes XXX, (avec Maria Nenghe Mensah et Claire Thiboutot) en 2011.

Elle est l’auteure d’une importante thèse de science politique : Mères ou citoyennes? Une critique du discours historique nord-américain (1960-1990) sur le mouvement féministe (1850-1960), en 1994 (UQAM).   Si le dilemme égalité-différence vous passionne, c’est une lecture obligée. Tout cela pour vous dire que Louise Toupin est une personne hautement autorisée à signer une telle étude. Et vous ne sortirez pas indemne de cette lecture.

L’introduction rappelle les données factuelles de l’apparition du débat sur le salaire au travail ménager au début des années 1970. Toupin résume également la problématique : « On parle ici du travail multiforme et non reconnu, indispensable et producteur de richesse, effectué très majoritairement par des femmes dans les familles et au sein des communautés. Jusque-là considérée sous l’angle de la gratuité, de l’amour et du don de soi censément propre aux femmes, cette activité sera désormais vue, avec l’arrivée du néo féminisme et de certaines de ses théoriciennes, comme un véritable travail et, qui plus est, un travail objet d’exploitation » (p. 14). Elle met aussi en relief les écrits fondamentaux de ce débat, ceux de Maria Della Costa et Selma James, The Power of Women and the subversion of the community (1972) et celui de Silvia Federici, Wages against Housework ! (1975). C’est toute la problématique de la « reproduction sociale » et de son hiatus dans la théorie marxiste. Elle résume également les arguments qui ont été utilisés, au Québec, pour repousser cette analyse comme impertinente et risquant de retourner les femmes à leurs chaudrons (p. 17-18). Enfin, elle rappelle de quelle manière et dans quelles circonstances elle s’est trouvée personnellement interpelée par ce débat, et surtout par sa disparition.

Une première partie expose un aperçu historique et la perspective politique du Collectif féministe international.

Brochure du Toronto Wages for Housework Committee, s.d. (Archives personnelles)

Brochure du Toronto Wages for Housework Committee, s.d. Archives personnelles de l’autrice.

Le premier chapitre : « 1972 : le salaire au travail ménager dans l’univers du féminisme », analyse soigneusement l’irruption de la question du salaire au travail ménager sur la scène publique et dans les débats idéologiques de la décennie des années 1970 : la nouvelle gauche, la recherche de l’oppression « spécifique » des femmes, le passage du concept de « travail d’amour » à la réalité du « travail exploité », la référence au marxisme qui s’entête à considérer le travail ménager comme du non-travail et occulte la question de la reproduction (et de l’entretien) des enfants. Elle recherche aussi les prémisses théoriques et organisationnelles de ce débat avant la décennie des années 1970 ce qui lui permet de rappeler des théoriciennes oubliées de la lutte féministe.

Le second chapitre, absolument capital, « Un salaire comme levier de pouvoir : la perspective politique » nous entraine dans une analyse approfondie de la question. Toupin propose une version renouvelée du marxisme. Elle montre comment ce débat a pu proposer une définition des femmes par leur travail commun (de reproduction et d’entretien des individus). Elle explique comment les militantes ont défini la question du « salaire » comme un levier de pouvoir et comme un moyen de dénaturaliser le travail ménager. Elle montre aussi comment la contrainte à l’hétérosexualité est reliée à la question du salaire au travail ménager, tout comme celle de l’école ou celle de la violence domestique. Elle montre enfin que la problématique du salaire au travail ménager permet d’articuler ensemble le sexe, la classe et la race.

Le troisième chapitre « Le collectif féministe international (CFI), 1972-1977 » rappelle les circonstances de la création d’un réseau international autour de la problématique du salaire au travail ménager : manifestes, rassemblements, congrès; elle décrit la perspective organisationnelle et rappelle quelques débats soulevés lors des conférences internationales : rapports entre les groupes et le collectif, la question du leadership, rapports avec les lesbiennes et les femmes racisées. Elle montre aussi de quelle façon le concept de « travailleuses du sexe » a été exploré à l’intérieur de ce groupe. Comme l’auteure le propose, les débats à l’intérieur de ce collectif portaient en germe ce qu’on s’accorde désormais à nommer l’intersectionnalité des analyses et des revendications.

Affiche invitation à la Conférence de Montréal du Collectif féministe international, 22-23 février 1975 (Archives Mariarosa Dalla Costa)

Affiche d’invitation à la Conférence de Montréal du Collectif féministe international, 22-23 février 1975. Archives de Mariarosa Dalla Costa.

La seconde partie du livre s’intéresse à décrire quelques-unes des mobilisations autour du travail invisible des femmes. Le chapitre 4 décrit les actions autour du travail invisible des femmes à la maison tandis que le chapitre 5 s’intéresse aux actions autour du travail invisible des femmes hors de la maison. Pris dans tous les pays où cette lutte a été menée (Angleterre, Italie, Canada, États-Unis), ces chapitres nous permettent de comprendre que dans l’esprit des militantes, le « salaire au travail ménager » n’a jamais été pensé comme une « revendication », mais comme une analyse, comme une manière de s’extirper du quotidien et de l’assignation au travail ménager. Plusieurs concepts utilisés couramment maintenant, la discrimination systémique, l’équité salariale notamment, sont issues directement des analyses des militantes du salaire au travail ménager. Le chapitre 6 examine quelques actions et mobilisations à la périphérie du Collectif international, tant au Québec francophone qu’à Berlin ou à Genève.

En conclusion, Louise Toupin met en évidence le rôle central de cette lutte et de cette problématique du salaire au travail ménager. « Son potentiel symbolique résidait plutôt dans sa façon de dévoiler l’étendue et l’invisibilité du travail reproductif privé et public sur terre, sa gratuité, et le profit qu’en tirait l’économie du capitalisme. En un mot, il dévoilait la face cachée de la société salariale (p. 311) ». Elle va plus loin. Elle affirme que « la pensée politique du salaire au travail ménager est en réalité une théorie féministe de la reproduction » (p, 317) puisqu’elle offre un arrière-plan historique à nombre de débats actuels, comme le travail domestique et familial, le travail des soins, le partage des tâches, la conciliation emploi famille, la reconnaissance des acquis et compétences, la sexualité comme travail, la division socio-sexuée internationale du travail, les nouvelles stratifications parmi les femmes et les rapports de pouvoir entre elles, l’intersectionnalité des luttes, le changement des modèles économiques et environnementaux dominants. On y trouve, croit-elle, une des dynamiques mêmes de la mondialisation (p. 318), notamment avec ce flot de femmes du tiers-monde qui viennent accomplir, souvent pour un salaire de misère ou dans la clandestinité, les tâches domestiques que les femmes occidentales n’ont plus le temps de faire depuis qu’elles ont été prises dans le tourbillon de l’égalité et du travail salarié. Elle cite également un texte de Elsa Galerand et Danièle Kergoat, analysant les revendications de la « Marche mondiale des femmes », déplorant que la question du travail domestique y soit encore délaissée (p. 321).

Sylvia Federici et Louise Toupin. Photo : J. Keable

Sylvia Federici et Louise Toupin. Crédit : J. Keable.

En épilogue, Louise Toupin nous propose deux entrevues en profondeur avec Maria Della Costa et Silvia Federici, deux militantes et théoriciennes qui ont poursuivi leur réflexion jusqu’à maintenant. Cet exercice permet de saisir comment les analyses primitives se sont approfondies pour englober les questions les plus difficiles de la lutte des femmes. Justement, en janvier dernier, Louise Toupin et Sylvia Federici participaient à une table ronde à Montréal où se bousculaient plus de 300 personnes. Sylvia Federici réfléchit en ce moment sur les rapports historiques entre la chasse aux sorcières et l’émergence du capitalisme dans son dernier ouvrage qui vient d’être traduit en français aux éditions Entremonde. Cet ouvrage : Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Louise Toupin vient d’en faire un passionnant compte rendu dans le vol. 27, no 2 de Recherches féministes (2014).   Des propos qui viennent déranger bien des idées reçues.

Chacun des chapitres de cet ouvrage ainsi que les deux entrevues sont accompagnés d’un appareil de notes considérable. La lecture de ces notes constitue un accompagnement indispensable du texte, une sorte de « main gauche » qui rend la partition principale beaucoup plus riche.

Pour en savoir plus

DUMONT, Micheline et Louise TOUPIN, dir. La pensée féministe au Québec. Anthologie (1900-1985). Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2003, 752 p.

DELLA COSTA, Maria et Selma JAMES. The Power of Women and the subversion of the community. Bristol, Falling Wall, 1975, 79 p.

FEDERICI, Silvia. Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive. Marseille/Genève/Paris, Éditions Senonevero/Éditions Entremonde, 2014, 459 p.

FEDERICI, Silvia. Wages against Housework ! Bristol, Power of Women Collective/Falling Wall, 1975, 8 p.

Le théâtre des cusines. Môman travaille pas, a trop d’ouvrage. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 1975, 78 p.

MENSAH, Maria Nengeh, Claire THIBOUTOT et Louise TOUPIN, dir. Luttes XXX. Inspirations du mouvement des travailleuses du sexe. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2011, 456 p.

O’LEARY, Véronique et Louise TOUPIN. Québécoises deboutte!. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 1982, 2 v.

PÉLOQUIN, Marjolaine. En prison pour la cause des femmes. Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2007, 312 p.

TOUPIN, Louise. Le salaire au travail ménager. Chronique d’une lutte féministe internationale (1972-1977). Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2014, 452 p.

TOUPIN, Louise. Mères ou citoyennes? Une critique du discours historique nord-américain (1960-1990) sur le mouvement féministe (1850-1960). Thèse de doctorat en sciences politiques, Université du Québec à Montréal, 1994.


[1] Voir Marjolaine Péloquin, En prison pour la cause des femmes, Montréal, Les éditions du remue-ménage, 2007, 312 p.