Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Catégorie : Sean Carleton

Stratégie coloniale 101 : #ShutDownCanada face à l’histoire

Par Sarah Rotz, Daniel Rück, and Sean Carleton*

Des Mohawks de Tyendinaga se tiennent près du chemin d efer durant une action près de Belleville, Ontario, Canada, le jeudi 13 février 2020. Photo : Brett Gundlock/Bloomberg.

Le 7 février dernier, des policiers militarisés de la gendarmerie royale du Canada ont arrêté et expulsé des défenseur.e.s des terres Wet’suwet’en de leurs territoires non cédés, déclenchant des manifestations et des blocus dans tout le pays. Avec une grande partie du trafic ferroviaire du pays au point mort et des navires de transport incapables de déplacer des marchandises, les gens constatent que la désobéissance civile pacifique peut contribuer au mouvement #ShutDownCanada.

Alors que les actions de solidarité se sont multipliées, les politicien.ne.s canadien.ne.s, peu importe l’allégeance, ont eu du mal à réagir. Le 14 février, le chef de l’opposition conservatrice, Andrew Scheer, a qualifié les barrages ferroviaires et les perturbations politiques d’« illégaux » et a déclaré que les défenseur.e.s des terres autochtones et leurs partisan.e.s devraient « vérifier leur privilège ». Si la déclaration de Scheer était mal informée et arrogante, elle était surtout prévisible. Ce genre de déclarations est classique dans les sociétés coloniales comme le Canada et fait partie d’un type de comportement proche de ce que l’intellectuel cherokee Daniel Heath Justice a nommé « Settlers With Opinions ».

Quand des mouvements comme Idle No More ou #ShutDownCanada font leur apparition, quand les Canadien.ne.s allochtones sont dérangé.e.s par les déclarations de nationalité et de souveraineté autochtones, les colons répondent souvent par ce qu’Eve Tuck et K. Wayne Yang appellent « moves to innocence », que l’on pourrait traduire par « déplacements vers l’innocence ». Tuck et Yang définissent les mouvements des colons vers l’innocence comme des « strategies to remove involvement in and culpability for systems of domination ». Ces « déplacements » ou ces « jeux » constituent un élément clé du guide de stratégie coloniale : les tactiques et les stratégies habituelles utilisées par les colons pour défendre le statu quo colonial. La violence et la coercition sont des éléments clés de ce guide; cependant, les colons utilisent également un certain nombre de manœuvres discursives pour maintenir les conditions matérielles du colonialisme. La connaissance et l’exhibition du guide de stratégie coloniale peut aider à contrer ces stratégies et à faire progresser la décolonisation. Nous offrons cette courte introduction au guide de stratégie coloniale en tant que colons et intellectuel.le.s militant.e.s.

Tuer l’Indien dans l’enfant : les pensionnats autochtones et le rôle de John A. Macdonald

Affiche par Sean Carleton et texte par Crystal Gail Fraser.

Traduction par Laure Henri

On a souvent célébré John A. Macdonald (1815-1891) pour son rôle en tant que l’un des « Pères de la Confédération » au Canada. Élu premier ministre à deux reprises (1867-1873 et 1878-1891), Macdonald a fait face à d’importants obstacles dans son entreprise d’édification du nouveau Dominion du Canada. La création d’une nation était une lourde tâche et Macdonald y a joué un rôle déterminant sur plusieurs plans, que ce soit dans la négociation de l’entrée des nouvelles provinces dans la Confédération, la construction du réseau ferroviaire, la domestication de l’Ouest « sauvage » ou encore l’encadrement de projets d’immigration de très grande envergure. Il est toutefois moins reconnu qu’en tant que premier ministre, Macdonald a également agi à titre de surintendant général des Affaires indiennes. Il a donc participé de manière active à la mise en œuvre d’un système destructeur qui avait pour objectif de « tuer l’Indien dans l’enfant », soit le système de pensionnats indiens. Cette affiche permet de souligner le double rôle joué par Macdonald, qui a été à la fois bâtisseur d’une nation et architecte d’un génocide commis contre les peuples autochtones.

Confronter « Canada150 » : l’exposition Shame and Prejudice de Kent Monkman

Par Sean Carleton, activiste, artiste et professeur adjoint à la Mount Royal University de Calgary (Traité 7)[1]

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Kent Monkman At Glenbow (Calgary). Crédit : Sean Carleton.

L’exposition Shame and Prejudice : A Story of Resilience de l’artiste Kent Monkman n’est peut-être pas l’exposition que les Canadiens souhaitaient pour les célébrations du « Canada150 », mais c’est sans contredit celle qu’ils méritaient. L’installation artistique fait front aux célébrations du cent cinquantième anniversaire du pays en offrant une perspective autochtone à cet événement. L’intention de l’artiste est d’« activer le dialogue » sur les effets continus et contemporains de la colonisation pour les Premières Nations au Canada et au Québec. Dans ses pièces, Monkman utilise « Miss Chief Eagle Testickle », son alter ego androgyne et anticolonial, pour aborder les thèmes de la dépossession, de la famine, de l’incarcération et du génocide des Autochtones. L’artiste parvient à aborder de front ces problématiques en usant d’une démarche artistique interdisciplinaire et évocatrice. Ce faisant, Monkman place les Canadiens dans une position inconfortable face à leur passé. Il les oblige aussi à réfléchir à leur rapport complice avec la colonisation et avec les injustices auxquelles les peuples autochtones sont toujours confrontés. Il en résulte une exposition dure, hargneuse et pourtant chargée d’espoir dont la visite devrait être obligatoire dans le cadre de « Canada150 » et au-delà.

Confronter « Secret Path » et l’héritage des pensionnats autochtones

Par Sean Carleton, boursier postdoctoral (CRSH et Honorary Grant Notley Memorial Postdoctoral Fellow) au département d’histoire et d’études classiques de l’Université de l’Alberta[1]

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Le projet Secret Path (2016), de Gord Downie.

Bien qu’ayant grandi à proximité du pensionnat autochtone de St. Paul à Vancouver-Nord, je n’avais jamais entendu parler des pensionnats autochtones. Je ne savais rien de Chanie Wenjack – nommé à tort « Charlie » par ses professeurs –, un jeune Anishinaabe de 12 ans qui s’est enfui du pensionnat Cecilia Jeffrey de Kenora, en Ontario, au mois d’octobre 1966. Ce n’est qu’après avoir déménagé en Ontario et après avoir commencé à préparer un cours dédié à la mémoire de Wenjack à l’Université Trent que j’ai pour la première fois entendu, en tant que « colonisateur », son histoire tragique : il est mort de froid alors qu’il tentait de marcher les 600 km qui séparaient son école de sa communauté à Ogoki Post au nord de l’Ontario. C’est pourquoi il m’a semblé à propos, le 23 octobre dernier – date du 50e anniversaire de son décès – d’assister à un évènement bondé au Théâtre Wenjack de Trent pour la diffusion en direct par la chaîne CBC, de Secret Path, le nouveau projet multimédia de l’artiste Gord Downie traitant de l’histoire de Chanie Wenjack.

Comme beaucoup de gens, j’avais de grandes attentes envers l’album solo, le roman graphique et le court film d’animation que comprend ce projet. En tant qu’historien de l’éducation, dont certains membres de la famille doivent composer avec une mémoire encore bien vivante de leurs expériences des pensionnats, j’étais excité à l’idée que Downie utilise son statut et sa popularité afin d’attirer l’attention du public sur l’héritage des pensionnats autochtones du Canada. Après avoir pris connaissance du projet toutefois, je dois avouer partager les inquiétudes de l’écrivain Hayden King à propos de l’utilisation que fait Downie de Wenjack et de l’histoire des pensionnats autochtones afin d’offrir une vision étroite et colonialiste du processus de réconciliation. Dans ce compte-rendu, j’offre une analyse critique des forces et des limites du projet Secret Path afin de promouvoir un dialogue plus large autour des représentations populaires de l’histoire des pensionnats autochtones et de leur rôle dans la réconciliation.

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