Ellen Gabriel et Sean Carleton, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, Les Éditions du Remue-Ménage, 2025, 344 p.
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Terrollion, M. (2026). Ellen Gabriel et Sean Carleton, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, Les Éditions du Remue-Ménage, 2025, 344 p.. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13915Chicago
Terrollion Maxence. "Ellen Gabriel et Sean Carleton, Quand tombent les aiguilles de pin. Une histoire de résistance autochtone, Les Éditions du Remue-Ménage, 2025, 344 p.." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13915.Par Maxence Terrollion, docteur en histoire diplômé de l’Université du Québec à Montréal et historien consultant pour les revendications légales des Premières Nations du Québec.
À une époque où la classe politique québécoise rappelle à qui veut l’entendre le mythe de « l’absence de domination coloniale » dans l’histoire canadienne-française[1], se séparant d’un large pan du passé colonial de la province, l’ouvrage Quand tombent les aiguilles de pin de l’activiste et artiste Kanien’kehá:ka Katsi’tsakwas Ellen Gabriel et de l’historien allochtone Sean Carleton représente une piqure de rappel nécessaire du colonialisme et de ses conséquences persistantes.

Sur la forme, le livre se présente comme une conversation entre l’autrice et l’auteur par laquelle, de questions en souvenirs, on peut suivre le parcours de vie et militant de Katsi’tsakwas, de sa jeunesse et sa première rencontre avec l’État colonial jusqu’à ses luttes et ses réflexions plus récentes. Si la quatrième de couverture insiste particulièrement sur les évènements de la crise d’Oka, qui occupent une portion certes importante du livre, notamment en présentant la perspective d’une de ses porte-paroles les plus actives, on ne doit pas s’y tromper : tout comme ce moment historique n’est pas venu marquer la fin de l’activité politique de Katsi’tsakwas, mais bien son début, les évènements de la crise représentent eux aussi un prologue nécessaire à l’éveil d’une conscience politique canadienne, et ce, à bien des égards.
Tout d’abord en raison du contexte politique de l’époque, que l’autrice explique avec justesse et sensibilité lorsqu’elle parle du « racisme ordinaire » d’une société québécoise, et surtout montréalaise, ignorante de la présence autochtone pourtant si proche, de cette posture de « l’oppresseur opprimé » du côté québécois, et enfin de la survivance des pratiques traditionnelles kanien’kehà:ka et de la relation de la communauté au territoire malgré l’oppression coloniale (p. 30-43). Puis pour dénoncer un pays qui a du mal à faire face à son passé et à ses paradoxes : après tout, on tend encore bien souvent aujourd’hui à résumer la crise d’Oka au refus des Autochtones de laisser un terrain de golf empiéter sur leur territoire, sans remettre le tout dans le contexte indispensable de la lutte que mène depuis près de trois siècles Kahnawake contre la dépossession territoriale (p. 61-63). Cette notion de lutte territoriale revient d’ailleurs régulièrement dans l’ouvrage, puisqu’elle est au centre de tout, et pas seulement de la crise d’Oka. Lutter pour le territoire, c’est avant tout lutter contre le colonialisme sous toutes ses formes. À cet égard, le récit que fait Katsi’tsakwas de la crise sert de cas d’étude pour comprendre comment l’État colonial canadien possède les outils pour criminaliser, ostraciser et violenter ces mêmes personnes qu’il prétend désormais vouloir honorer (p. 70-81). Depuis la crise d’Oka, le Canada tente d’apparaitre comme un pays capable de faire face à son passé et de demander pardon aux gens et aux groupes qu’il a opprimés.
La question du « silence d’État » évoquée dans l’ouvrage est particulièrement pertinente pour comprendre les nouvelles formes d’un colonialisme institutionnel et bureaucratique encore en vigueur aujourd’hui (p. 122). En effet, là où les mouvements sociaux cherchent à raviver la mémoire des luttes passées, l’État, quant à lui, cherche plutôt à ranger ce passé dans le vaste domaine d’une « histoire » froide et mortifère ; une histoire à reléguer au domaine des études universitaires ou muséales qui n’aurait plus d’incidence sur le présent[2]. L’oubli comme arme étatique apparait alors comme une manière de tuer le mouvement social et la mémoire qui lui est liée.
Pourtant, cette perception de l’histoire « institutionnelle », soumise à un projet étatique, n’apparait pas dans l’ouvrage comme un fait inéluctable. La présence de Sean Carleton, agissant ici à la manière d’un intervieweur et qui offre son opinion et ses références, prouve bien que celui-ci, en tant qu’historien, a la capacité d’agir en dehors des carcans institutionnels qui lui sont imposés. De plus, sa présence comme soutien à la pensée de Katsi’tsakwas illustre comment les universitaires peuvent participer à la conversation autour des droits autochtones sans pour autant siphonner et s’approprier les luttes et les mémoires, les vidant de leur substance (p. 47).

La crise d’Oka constitue donc le point de départ de la lutte de Katsi’tsakwas contre le colonialisme et, plus largement, contre la société capitaliste. Un combat dont elle nous invite à saisir les enjeux et à poursuivre. Et puisque le format de l’ouvrage est construit comme une conversation entre l’autrice et l’auteur, une multitude de sujets sont abordés, montrant ainsi le poids de la colonisation sur un nombre imposant d’éléments du quotidien : l’invisibilisation de l’art autochtone (p. 158-161), les luttes féministes avec la question des droits des femmes autochtones et l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (p. 184-194), l’écologie et les débats autour de l’exploitation du territoire traditionnel (p. 269-275), ou encore les luttes internationales (p. 192-237). Katsi’tsakwas prône en fait une position intersectionnelle pour aborder l’ensemble des éléments qui constituent l’oppression imposée tant aux communautés autochtones qu’à l’ensemble des individus frappés par le poids du capitalisme. Tous ces éléments servent à renforcer la position radicale de l’autrice, qui n’hésite pas à critiquer tout autant la position du Canada face aux enjeux autochtones que la Loi sur les Indiens, considérée comme l’ultime obstacle à l’émancipation des Premières Nations, ou bien encore les conseils de bande, décrits comme des subalternes à l’ordre colonial et perpétrant le schéma de l’oppression coloniale (p. 198-200).
Il est possible de ressentir le besoin de poser l’ouvrage de temps à autre, afin de se renseigner sur les éléments présentés, sur le contexte des luttes autochtones et sur les mouvements sociaux récents. Mais cela représente aussi une force du livre : la multiplicité des éléments qu’il aborde. En effet, Quand tombent les aiguilles de pin est un ouvrage riche à tous les niveaux, tant par la précision avec laquelle l’autrice et l’auteur abordent les souvenirs et les mémoires de Katsi’tsakwas, que par le nombre de références à d’autres figures militantes, autrices et auteurs. À cet égard, l’ouvrage invite naturellement à suivre la voie présentée par l’autrice, à savoir la nécessité pour la population canadienne de s’éduquer davantage sur les questions autochtones. Il s’agit d’aborder celles-ci autrement que par le biais du conflit autour de réclamations territoriales ou pécuniaires compensatoires, en l’établissant comme un véritable mouvement social qui s’inscrit dans une lutte plus large contre l’ordre mondial et le capitalisme néolibéral présent autant en Amérique du Nord qu’ailleurs. Les différentes formes de compromis proposés aux Autochtones peuvent se résumer ainsi : abandonner leurs terres et leurs coutumes en espérant obtenir les ressources matérielles nécessaires à la survie des individus ou des communautés. Il s’agit là, ni plus ni moins, d’une nouvelle forme d’oppression et de coercition mises en œuvre par l’État canadien.
Ainsi, Katsi’tsakwas met de l’avant le fait qu’après la crise d’Oka, il a fallu attendre quelques années pour que des mouvements comme Idle No More voient le jour et poursuivent la lutte. Mais cette lutte est encore loin d’être terminée. À une époque où les droits des Premiers Peuples continuent d’être à l’ordre du jour dans les tribunaux, que les tentatives de construction de nouveaux oléoducs redeviennent à la mode sous le gouvernement Mark Carney et que les conséquences du colonialisme sur les Autochtones ne cessent d’être minorées, il devient impératif de faire de l’histoire pour se rappeler des luttes menées et des succès obtenus, mais aussi pour identifier des problématiques qui ne se règleront seulement en soulignant, une fois par année, l’existence des Premières Nations.
En somme, Quand tombent les aiguilles de pins est un livre important. Non seulement parce qu’il remet en perspective l’importance de la crise d’Oka pour la communauté de Kahnawake et dans le cadre élargi des luttes autochtones, mais également parce qu’il permet au lectorat, tant autochtone qu’allochtone, de s’inspirer du parcours de Katsi’tsakwas. Cela amène à réfléchir non seulement aux racines de la crise d’Oka, mais ultimement aux différents visages du colonialisme et de l’oppression. Ce livre est donc autant une invitation à ouvrir la réflexion qu’un rappel du parcours inspirant, qui dure depuis plus de 30 ans, de l’activiste et militante Katsi’tsakwas Ellen Gabriel. Et même aujourd’hui, l’oubli étatique n’est pas l’arme d’un passé lointain. S’il est vrai que le gouvernement de Justin Trudeau s’était engagé dans un processus de réconciliation, on peut néanmoins se désoler aujourd’hui de l’aspect surtout symbolique des actions entreprises au niveau fédéral. Le gouvernement de Mark Carney, par ses promesses de développement et d’exploitation des ressources canadiennes, n’annonce pas non plus un futur radieux où les enjeux et les problématiques autochtones seraient au premier plan. Ce genre de piqure de rappel que représente ce livre reste donc essentiel pour ne pas oublier les traits du visage du colonialisme et refuser que les mots et les déclarations télévisées remplacent les expériences collectives des personnes et communautés opprimées.
[1] Jocelyn Sioui, « Armoiries et autres énormités politiques », 2026, La Presse. Consulté le 29 janvier 2026. Lien : https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2026-01-29/discours-de-paul-st-pierre-plamondon/armoiries-et-autres-enormites-politiques.php.
[2] Jean-Clément Martin, « Couverture fascicule Histoire, Mémoire et Oubli. Pour un autre régime d’historicité », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 47, n° 4, 2000, p. 783‑804.
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