Histoire et actualité des fascismes, recension d’un recueil en mémoire de Zeev Sternhell (1935-2020)

Publié le 4 février 2026

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Carlier, D. (2026). Histoire et actualité des fascismes, recension d’un recueil en mémoire de Zeev Sternhell (1935-2020). Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=13703

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Carlier Denis. "Histoire et actualité des fascismes, recension d’un recueil en mémoire de Zeev Sternhell (1935-2020)." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=13703.

Serna Pierre (dir.), Contre les fascismes: Zeev Sternhell, un historien engagé, Paris, Gallimard, coll. « Folio histoire », 2025, 301 p.

Par Denis Carlier, chercheur indépendant

Dirigé par Pierre Serna, le recueil Contre les fascismes est né d’un colloque organisé en mémoire de Zeev Sternhell en décembre 2023. Le nom de l’historien demeurera associé à l’interminable controverse suscitée par sa théorie faisant de la France de la fin du XIXe siècle le terreau intellectuel du fascisme (p. 35). Dans les mots de Serna, l’ouvrage propose une « relecture apaisée mais vigilante, critique et néanmoins constructive, de l’œuvre de Sternhell » (p. 37).

Présentation de l’ouvrage

Le recueil collectif se divise en trois parties, avec d’abord un retour sur les éléments biographiques qui ont pu influencer l’œuvre de Sternhell. Annette Becker évoque ainsi son « compagnonnage intellectuel avec la guerre » (p. 44), en particulier son vécu de la Seconde Guerre mondiale, qu’il traverse très jeune avec sa tante, à vivre en Pologne sous une fausse identité catholique. Becker note l’évitement du sujet de la Shoah par Sternhell, à rebours de son combat d’une vie contre le mythe d’un régime de Vichy « parenthèse entre deux Républiques » (p. 48-49). Philippe Gumplowicz décrit quant à lui le sionisme de gauche de Zeev Sternhell, dont l’engagement contre l’expansion d’Israël au-delà de la « ligne verte » lui vaut d’être la cible d’un attentat d’extrême droite en 2008. L’expérience du kibboutz à partir de 1952, puis de l’armée à partir de 1954, influencent la rédaction d’Aux origines d’Israël (1995), une histoire intellectuelle du sionismemal reçue sur place car elle dynamite « la légende dorée d’un Israël socialiste » pour constater la prévalence du nationalisme, y compris à gauche (p. 68-73).

Une seconde partie de l’ouvrage porte ensuite sur la « question des fascismes français » (p. 77), soit la controverse pour laquelle l’historien est aujourd’hui connu. Philip Nord revient d’abord sur Maurice Barrès et le nationalisme français (1972), version remaniée de la thèse de Zeev Sternhell dans laquelle l’auteur « rompt avec l’orthodoxie de Sciences Po dans la manière de comprendre la politique de droite en France » (p. 93). Il présente en effet la droite nationaliste comme née du moment boulangiste, « rejeton d’un républicanisme radical […] ayant intégré un nationalisme xénophobe et antisémite que l’affaire Dreyfus allait révéler tout en recomposant l’échiquier politique » (p. 83). Autrement dit, ce « préfascisme » rallie pour Sternhell un discours plébéien issu de la gauche et un conservatisme patricien plus policé (p. 84-87), avec pour résultat une réécriture ethno-nationaliste de l’idée de patrie (p. 93). La polémique analysée ensuite par Olivier Forlin est déclenchée par la parution de Ni droite, ni gauche (1983), où Sternhell défend l’idée d’un fascisme « très répandu dans les milieux intellectuels de l’entre-deux-guerres » (p. 95). L’interprétation bouscule la typologie des droites françaises de René Rémond, et plus largement une historiographie française fermée aux travaux étrangers et convaincue que la France est immunisée au fascisme (p. 98-99). La controverse est de plus nourrie par l’extrême droite, qui instrumentalise les travaux de Sternhell pour entretenir l’idée d’un fascisme à mettre au passif de la gauche, tout en continuant de se réclamer de l’héritage politique de Vichy (p. 103-107). Kevin Passmore décrit au chapitre suivant les mutations successives du débat sur la définition du fascisme. Il insiste sur la proximité initiale de Sternhell avec la thèse immunitaire d’un Rémond, ainsi que sur le fait que les deux camps prétendent établir des critères objectifs de définition (p. 111-112). Nonobstant les interventions de Michel Dobry quant aux limites d’une telle démarche classificatoire (p. 117), l’essentiel des oppositions se joue ainsi sur un terrain normatif, avec une définition forgée sur mesure afin d’inclure ou d’exclure de la catégorie certain·es individus ou organisations (p. 121).

Une dernière partie rassemble enfin des « éclats sternhelliens » (p. 161), qui viennent éclairer des aspects spécifiques de son œuvre intellectuelle. Frédéric Attal aborde pour commencer Les Anti-Lumières (2006), ouvrage qui reflète l’évolution de la pensée de Zeev Sternhell depuis 1983 (p. 163-165). Ce dernier souhaite notamment y invalider toute mise en accusation des Lumières : « Voltaire et Rousseau ne sont pas les précurseurs du totalitarisme, ce sont leurs détracteurs qui le sont », à commencer par Giambattista Vico – ou plus exactement la lecture orientée qui en est faite par Georges Sorel et Benedetto Croce (p. 165). Deux chapitres proposent par ailleurs des prolongements spécialisés des travaux de Sternhell. Pierre Salmon évoque d’une part le rôle des échanges intellectuels entre la France et l’Espagne dans le développement du fascisme, tandis que Benjamin Stora s’attarde sur la place de l’antisémitisme colonial en Algérie française dans l’émergence d’un « fascisme à la française » (p. 216). Valeria Galimi aborde par ailleurs la réception italienne de l’œuvre de Zeev Sternhell, notamment son appropriation par l’extrême droite intellectuelle. Dans la conclusion de l’ouvrage, Henry Rousso témoigne enfin du contexte de publication de Ni droite ni gauche et des intentions de son auteur.

Sans surprise, les perspectives rassemblées dans Contre les fascismes sont sympathiques à la démarche de Sternhell. Mais la sympathie n’empêche pas les prises de distance, comme annoncé en introduction. Becker critique ainsi la minimisation par Sternhell des transformations politiques résultant de la Première Guerre mondiale (p. 54-55). Sternhell présume en effet une « progression naturelle […] du préfascisme au fascisme », note Nord, qui ajoute comme autre facteur conjoncturel de cette évolution la convergence anticommuniste avec le patronat après la Révolution russe (p. 86-87). Galimi pointe également les limites de la tentative de Sternhell de réduire le fascisme à sa dimension intellectuelle, qui ignore notamment l’importance de la violence physique, « liée à l’expérience de la guerre totale » (p. 201-203). Gumplowicz relève par ailleurs combien « Sternhell préfère les catégories binaires, fortement charpentées » (p. 74), suivi en cela par Salmon qui considère qu’au-delà de sa valeur heuristique le concept d’anti-Lumières propose une lecture unidimensionnelle d’un « phénomène polyphonique et instable » (p. 182). Rousso estime enfin que l’étiquette accolée au régime de Vichy – fasciste ou non – importe moins que son soutien logistique au IIIe Reich et sa participation à une « politique répressive et génocidaire » (p. 226).

Téléologie, idéalisme, essentialisme, réductionnisme… Les reproches sont nombreux et pourtant la sympathie exprimée demeure sincère, vis-à-vis d’un historien venu bousculer le récit complaisant des disciples de Rémond. Nombre de ces critiques s’appliquent par ailleurs tout aussi bien aux adversaires de Sternhell qu’à ce dernier, Roger-Lacan leur reprochant par exemple collectivement leur croyance en « l’existence d’un Sonderweg politico-culturel français » (p. 127).

Apports et critique

Les contributions rassemblées dans Contre les fascismes peuvent servir d’introduction à la pensée de Zeev Sternhell, à condition d’effectuer soi-même le travail pour relier les différents points. Elles permettent aussi aux personnes qui ont lu une partie de son œuvre d’en découvrir de nouveaux aspects, comme son ouvrage Aux origines d’Israël, « un livre peu lu, peu cité, y compris par les sternhelliens », selon Gumplowicz (p. 68). On peut également se réjouir du ton plutôt apaisé de l’ouvrage, à l’exception peut-être de la contribution de Chapoutot qui multiplie les piques à l’encontre de l’école de Sciences Po. Le recueil échappe à l’inverse à la tentation apologétique, la démarche n’étant pas de donner raison à Sternhell mais de proposer un bilan raisonné de son œuvre. De même le livre évite-t-il autant que possible le francocentrisme, par ses chapitres consacrés à l’Algérie colonisée, à l’Espagne, à l’Italie et à Israël.

On peut regretter en revanche l’absence de chapitre consacré aux dimensions genrées du fascisme, et ce d’autant plus que Kevin Passmore est justement l’un des spécialistes du sujet. Cet aspect aurait pourtant eu toute sa place dans un ouvrage abordant les angles morts de l’historiographie française du fascisme. C’est d’ailleurs de manière assez naturelle que Magali Della Sudda (2012) aborde la polémique Sternhell dans son article identifiant ce déficit historiographique propre à la France. Un effort concernant la composition du panel de spécialistes – à 85% masculin – aurait peut-être aidé à éviter une telle omission.

Une histoire au présent

La richesse des contributions ouvre par ailleurs de nombreuses pistes de réflexion sur l’actualité de la menace fasciste. On ne s’étonne pas de trouver nombre de références aux événements du 7 octobre 2023 ainsi qu’aux représailles meurtrières qui s’exercent depuis lors. Construit de manière chronologique, le chapitre de Gumplowicz est à ce titre particulièrement glaçant, la situation présente y apparaissant dans la continuité du diagnostic de Sternhell. De même Nord invoque-t-il la démarche de Sternhell pour comprendre le trumpisme comme un « fascisme allégé » (p. 89-93), un parallèle qu’on retrouve chez Johann Chapoutot (p. 155) et que Rousso élargit dans sa conclusion aux extrêmes droites française, hongroise, polonaise et brésilienne. L’historien rappelle que Sternhell n’avait lui-même pas peur des parallèles historiques, notamment dans sa dénonciation de la redéfinition sur une base ethnique de l’appartenance à la nation israélienne en 2018 (p. 227-236).

Ces multiples références reflètent l’actualité politique des préoccupations de Sternhell, qui semblent plus justifiées que jamais dans la séquence destructrice qu’est venu accélérer le retour au pouvoir de Donald Trump. L’identification des mécaniques du fascisme dépasse ainsi le simple exercice intellectuel, dans un contexte où la bourgeoisie conservatrice laisse paraitre son indifférence ou son approbation pour des projets politiques visant la destruction des contre-pouvoirs domestiques comme internationaux, par coups de force successifs. Ce soutien à demi-mots laisse en général ouverte la possibilité d’un déni plausible, tout alignement sur une dynamique fasciste étant mis sur le compte de la fantasmatique « menace woke », nouvel ennemi intérieur.

C’est donc aussi au présent que peut se lire Contre les fascismes, pour penser de manière comparative les différents avatars d’un phénomène. La contribution de Stora est sur ce point inspirante pour penser la continuité entre (néo)colonialisme et fascisme. La continuité entre la « mission civilisatrice » de la France coloniale et la « Révolution nationale » du régime de Vichy (p. 217) n’est ainsi pas celle entre le néocolonialisme étasunien et le « projet 2025 » de Donald Trump. Mais l’identification d’une telle convergence demeure essentielle à la compréhension de l’occupation en cours de Minneapolis par les forces paramilitaires fidèles à Donald Trump, qui ont causé la mort de Victor Manuel Diaz, Renee Good et Alex Pretti, en plus de milliers d’arrestations. C’est ce que soulignait récemment la chroniqueuse Émilie Nicolas (2026), en s’appuyant sur le concept de « choc en retour » introduit par Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme (1950). Tolérées lorsqu’elles visent les personnes racisées, les violences systématiques ne deviennent insupportables à l’establishment que « lorsque les gens qui étaient historiquement exemptés de cette violence commencent à craindre qu’elle se retourne sur eux », relevait Nicolas. Ce moment semble atteint aux États-Unis.

Contre les fascismes peut en somme se lire comme un ouvrage académique des plus classiques, pour se familiariser ou approfondir sa connaissance de l’œuvre de Sternhell. Mais l’ouvrage comporte aussi un nette composante antifasciste, invitant à penser les continuités historiques du phénomène pour mieux en contrer les résurgences et les mutations présentes.

Il est à préciser que Pierre Serna a été interdit d’enseignement et de recherche pour un an par l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne jusqu’en juin 2026, une sanction motivée par des faits de « violence verbale et comportementale » en position d’autorité (Derais 2025).

Bibliographie

Della Sudda, Magali, « Gender, Fascism and the Right-Wing in France Between the Wars: The Catholic Matrix », Politics, Religion & Ideology, vol. 13, no 2, 2012, p. 179‑195.

Derais, Thomas, « L’historien Pierre Serna interdit de recherche et d’enseignement par l’université de La Sorbonne », La Rédac Pop, 24/10/2025.

Nicolas, Émilie, « Le choc en retour », Le Devoir, 22/01/2026.