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Là où le présent rencontre le passé

Confronter « Canada150 » : l’exposition Shame and Prejudice de Kent Monkman

Par Sean Carleton, activiste, artiste et professeur adjoint à Mount Royal University (Calgary, Traité 7)[1]

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« Kent Monkman At Glenbow » (Calgary). Crédit : Sean Carleton

L’exposition Shame and Prejudice : A Story of Resilience de l’artiste Kent Monkman n’est peut-être pas l’exposition que les Canadiens souhaitaient pour les célébrations du « Canada150 », mais c’est sans contredit celle qu’ils méritaient. L’installation artistique fait front aux célébrations du cent cinquantième anniversaire du pays en offrant une perspective autochtone à cet événement. L’intention de l’artiste est d’ « activer le dialogue » sur les effets continus et contemporains de la colonisation pour les Premières Nations au Canada et au Québec. Dans ses pièces, Monkman utilise « Miss Chief Eagle Testickle », son alter ego androgyne et anticolonial, pour aborder les thèmes de la dépossession, de la famine, de l’incarcération et du génocide des Autochtones. L’artiste parvient à aborder de front ces problématiques en usant d’une démarche artistique interdisciplinaire et évocatrice. Ce faisant, Monkman place les Canadiens dans une position inconfortable face à leur passé. Il les oblige aussi à réfléchir à leur rapport complice avec la colonisation et avec les injustices auxquelles les peuples autochtones sont toujours confrontés. Il en résulte une exposition dure, hargneuse et pourtant chargée d’espoir dont la visite devrait être obligatoire dans le cadre de « Canada150 » et au-delà.

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Pourquoi faire aujourd’hui de l’histoire?

Par Martin Pâquet, professeur au département des sciences historiques de l’Université Laval[1]

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Clio, la muse de l’histoire. Crédit : Carole Raddato (Flikr).

Depuis plusieurs années, j’ai l’immense privilège d’enseigner à de jeunes adultes de tous horizons et de toutes convictions les rudiments de la discipline historique. Discipline historique plutôt que métier d’historien : plusieurs ne pratiqueront pas ce métier par la suite, puisqu’ils bifurqueront vers l’enseignement, le journalisme, la fonction publique, les musées, les archives, l’organisation syndicale ou communautaire, les entreprises culturelles, le droit, l’armée ou d’autres emplois. En songeant à leur avenir, ces jeunes adultes me posent régulièrement une question : « pourquoi faire aujourd’hui de l’histoire? ». Ma réponse simplifiée est celle de Spinoza : ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre.

Comprendre

Comprendre en histoire, ce n’est pas donner simplement des dates et des faits. Il importe d’abord de les mettre en relation, de se donner une perspective, de saisir le contexte. Comprendre – « prendre avec » – implique aussi la fidélité à des principes éthiques relevant de la responsabilité à l’endroit d’autrui. Notre objet d’étude est le temps, et particulièrement le temps passé, dans ses continuités et ses ruptures avec le présent. Pour saisir cet objet évanescent, il nous faut procéder avec méthode : les historiens rassemblent des corpus documentaires avec les traces issues du passé, puis les questionnent selon les ressources de l’analyse critique, pour reconstituer enfin ce qui fut avec le plus de certitude possible pour les fins de la compréhension. L’historien raconte certes, mais son récit s’adresse à la raison de son public plutôt que de susciter son émotion.

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Entretien avec Frédéric Chauvaud

Par Martin Robert

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CHAUVAUD, Frédéric. Histoire de la haine. Une passion funeste, 1850-1950. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 336 p.

Frédéric Chauvaud[1] est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Poitiers. Ses travaux portent principalement sur l’exercice de la justice pénale, sur le corps et la violence et sur l’histoire des femmes criminelles. En 2014, il signait Histoire de la haine. Une passion funeste, 1830-1930, livre paru aux Presses Universitaires de Rennes. Parmi ses autres publications figurent en 2014 Au voleur! Images et représentations du vol dans la France contemporaine, qu’il codirigeait avec Arnaud-Dominique Houte, parue aux Publications de la Sorbonne, ainsi que Le corps empoisonné. Pratiques, savoirs et imaginaire de l’Antiquité à nos jours, en codirection avec Lydie Bodiou et Myriam Soria, parue chez Classique Garnier[2].


Martin Robert : Comment expliqueriez-vous votre intérêt d’historien envers les relations entre le crime, l’image et le corps?

Frédéric Chauvaud : Cela vient peut-être de mes travaux initiaux. J’ai été l’un des premiers à entreprendre une thèse d’histoire contemporaine fondée sur une lecture de dossiers judiciaires, plus particulièrement ceux produits par la justice pénale. Il existait déjà d’autres travaux, mais qui s’inscrivaient dans le sillage d’une histoire quantitative, autrement dit, on comptait les délits et les crimes, mais on n’ouvrait pas les dossiers. Quand on les lit, on se rend compte qu’ils peuvent servir de supports et de matériaux à de multiples approches puisqu’il devient possible de proposer une histoire de la criminalité, une histoire de la vie quotidienne, de l’enquête judiciaire, des rôles masculin et féminin, etc. À l’intérieur des dossiers on trouve des descriptions corporelles et des rapports d’autopsie, mais aussi des dessins, des relevés ou des croquis de la scène de crime. Dans les affaires d’incendies ou de vols avec effraction, des plans sont dressés, avec parfois l’échelle et les directions (nord, est…), des bâtiments sont représentés; dans celles de crimes de sang, des victimes sont figurées, les corps crayonnés à la hâte, la photographie s’imposant plus tardivement, à partir des années 1890.

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Entretien avec Donald Fyson

Par Cory Verbauwhede, doctorant en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du Centre d’histoire des régulations sociales

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FYSON, Donald. Magistrats, police et société. La justice criminelle ordinaire au Québec et au Bas-Canada (1764-1837). Montréal, Les Éditions Hurtubise, 2010, 592 p.

Donald Fyson, professeur titulaire au Département des sciences historiques de l’Université Laval, est spécialiste de l’histoire du Québec aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles et notamment de l’histoire sociale, socio-juridique et sociopolitique. Il s’intéresse aux rapports entre État, droit et société, en particulier à la justice criminelle et civile, la police et l’administration locale. Il mène actuellement des recherches sur les effets juridiques et sociaux de la Conquête britannique du Québec, sur la justice pénale à Québec de 1760 à 1965, sur la peine capitale au Québec de 1760 à 1867, sur l’emprisonnement au Québec de 1760 à 1960 et sur la violence interpersonnelle au Québec/Bas-Canada. Il est membre du Centre interuniversitaire d’études québécoises et du Centre d’histoire des régulations sociales[1].


Cory Verbauwhede : Vous êtes affilié au Centre d’histoire des régulations sociales. Parlez-nous un peu de votre lien avec le centre.

Donald Fyson : Je suis progressiste et le CHRS se démarque par sa vocation à mener des recherches d’un point de vue progressiste. C’est très important à un moment où le populisme de droite gagne en importance au Québec. Même si ce mouvement politique affecte surtout la vision de l’histoire que diffusent les médias de masse et moins celle ayant cours dans les universités québécoises, l’histoire professionnelle est de plus en plus marginalisée dans l’espace public. La vision sociale et engagée du centre peut en partie contrecarrer une telle désaffectation de la recherche historique sérieuse.

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Le retour de l’histoire des desaparecidos en Argentine? Entrevue avec Rosa Roisinblit

Par Maurice Demers, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et membre d’HistoireEngagee.ca

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Rosa Roisinblit. Crédit : Maurice Demers.

L’Argentine semble revivre ses jours les plus sombres de la dictature militaire (1976-1983) avec la disparition de Santiago Maldonado[1]. Le jeune activiste de 28 ans est disparu après avoir déménagé en Patagonie pour vivre plus près des communautés autochtones mapuches. Le 1er août 2017, il a participé à une manifestation dans la province de Chubut qui visait à demander des titres de propriété pour des terres autochtones. Après une confrontation avec les forces de l’ordre, cette manifestation est réprimée par la police militaire et des témoins ont affirmé que Santiago Maldonado aurait été arrêté par elle. C’est la dernière fois que Santiago Maldonado aurait été vu. Des manifestations monstres ont été organisées pour demander sa libération et pour scander haut et fort que la société argentine ne tolèrerait pas un retour au drame des desaparecidos, ces quelques 30 000 personnes disparues qui ont été enlevées par la dictature militaire, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, pour être torturées puis exécutées. Lors de leur détention, des centaines de femmes détenues ont donné naissance à des enfants  qui leur ont été enlevés par la dictature. Ceux-ci ont été adoptés par des sympathisants du régime afin qu’ils ne connaissent pas leurs véritables parents. C’est dans le contexte de la disparition de Santiago Maldonado que j’ai eu l’idée de publier une entrevue réalisée avec Rosa Roisinblit, vice-présidente de l’association des Grands-Mères de la Place de Mai qui a joué un grand rôle pour protester et retrouver les centaines d’enfants d’activistes de gauche volés par la dictature militaire. L’association des Grands-Mères de la Place de Mai était vouée à la recherche des enfants nés en détention, alors que l’association des Mères de la Place de Mai, avec qui elle collaborait, nourrissait quant à elle l’objectif de retrouver les activistes enlevés par la dictature, ces fils et ces filles des Mères de la Place de Mai. Je me suis entretenu avec Mme Rosa Roisinblit au bureau de l’Association des Grands-Mères de la Place de Mai à Buenos Aires le 18 juillet 2014. Voici une transcription de cette entrevue.


Maurice Demers : J’effectue des recherches sur les missionnaires catholiques qui ont été en Amérique latine pendant la période des dictatures afin de comprendre quelles informations ceux-ci et celles-ci ont transmises au Canada. Je sais qu’il y a eu une campagne très importante au Canada en 1978-1979 pour appuyer les Mères et les Grands-Mères.

Rosa Roisinblit : La présidente de la Ligue des Femmes catholiques du Canada est venue nous visiter. Elle voulait vivre dans nos officines pour comprendre la situation. Alors nous avons monté un dortoir dans nos bureaux : nous avons mis un lit, une table de chevet, une lampe et elle est restée dans notre maison.

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