Les archives, une histoire vivante

Jeannot Bourdages, Archiviste au Musée de la Gaspésie

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Centre d’archives
Crédits : Pascal Scallon-Chouinard

On imagine souvent les centres d’archives comme des lieux calmes, poussiéreux, où pratiquement rien ne bouge… si cela était peut-être vrai autrefois, les choses ont beaucoup évolué. Le métier d’archiviste comporte d’abord une dimension humaine importante, notamment dans les relations que l’on développe avec les donateurs d’archives. Les centres d’archives sont également  de plus en plus fréquentés – et pas uniquement par des historiens professionnels. De plus, l’ère du numérique a rendu les documents plus accessibles que jamais et ouvre grandement les perspectives de mise en valeur.

L’histoire en héritage

Lorsque mon téléphone sonne, c’est parfois parce qu’on souhaite m’offrir de nouveaux documents. Il peut s’agir, par exemple, d’une personne qui vient d’acheter une maison ancienne et qui, en la rénovant, a trouvé des documents d’archives dans les murs (classique!). Il s’agit parfois de moments assez excitants, car on espère toujours, un peu secrètement, trouver la perle rare; LE document qui viendra nous révéler des pans inconnus de notre histoire locale, régionale ou même nationale.

Au besoin, je me rends sur place pour examiner la « bête », souvent sur les lieux mêmes où les documents ont été produits: anciens magasins généraux, maisons ancestrales, entrepôts désaffectés et bien d’autres. C’est une expérience en soi de pénétrer dans ces lieux anciens et d’y découvrir –  conservés dans un grenier, un sous-sol ou une remise – des documents d’archives, pratiquement vierges, oubliés, gisant là depuis des dizaines, ou même des centaines d’années.

Mon travail consiste d’abord à analyser la valeur des documents: type d’information, potentiel de diffusion, état de conservation, lien avec la mission du centre d’archives, etc. Mais, au-delà de la dimension archivistique, les rencontres d’acquisitions donnent lieu à des échanges extrêmement enrichissants. Les donateurs partagent avec nous des souvenirs, des anecdotes et des points de vue – intéressants, cocasses ou farfelus – sur la petite et la grande histoire.

En septembre dernier, Paul Rose est venu remettre le manifeste<br />de la Maison du pêcheur de Percé au Musée de la Gaspésie.<br />Crédits : Fred Rose<br />

En septembre dernier, Paul Rose est venu remettre le manifeste de la Maison du pêcheur de Percé au Musée de la Gaspésie.
Crédits : Fred Rose

Dans certains cas, il peut s’agir d’informateurs tout à fait privilégiés, de gens qui ont côtoyé des personnalités connues ou qui ont participé à des événements historiques d’importance. C’est ainsi que j’aurai eu la chance de discuter avec la fille de La  Bolduc ou encore avec les derniers dirigeants de la compagnie Robin.

Puiser aux sources 

Avant d’être accessibles, les documents doivent d’abord être « traités », c’est-à-dire triés, classés et décrits dans des instruments de recherche. En préparant le terrain pour les futurs chercheurs, j’ai souvent la chance d’être parmi les premiers à examiner ces petits morceaux d’histoire. Au fil du temps, cette fréquentation assidue des sources a progressivement transformé ma vision de l’histoire, et ce, même si je manque cruellement de temps pour approfondir mes petites « découvertes »…

Pour l’archiviste, l’histoire passe avant tout par le document, par sa matérialité, par sa capacité à capter une partie du moment historique. Par nature, j’aime donc ce contact direct, sans intermédiaire, avec les événements du passé. En ce sens, je me représente d’ailleurs souvent comme un « Thomas », c’est-à-dire un sceptique qui aime voir et toucher les preuves, les textes originaux qui fondent les discours historiques.

On oublie souvent que la forme des archives varie grandement, qu’elle ne se limite pas aux documents textuels. À travers différents supports, le domaine s’étend ainsi au son et à l’image. On pense ici aux photographies, films, cartes, affiches, enregistrements sonores, etc. De la même façon, le contenu déborde largement le cadre strictement informatif, pour aller chercher des  dimensions plus émotives ou esthétiques. En ce sens, les archives m’apparaissent comme de petits éclats vivants de l’histoire des hommes et des femmes.

Nouveaux publics, nouvelles perspectives

La clientèle des centres d’archives est très variée et déborde beaucoup le champ historique. On y retrouve ainsi des architectes, des géographes, des archéologues, des sociologues, des philosophes… et même des ingénieurs forestiers! À titre d’exemple, les archives ont souvent été mises à contribution dans les dernières années pour étudier l’évolution de la forêt québécoise.

Les centres d’archives reçoivent aussi une grande quantité de passionnés d’histoire pour qui la recherche constitue un passe-temps… très sérieux! Il s’agit d’historiens amateurs ou de généalogistes qui, à leur façon, sont des spécialistes de l’histoire de leur famille, de leur ville ou de leur région. On trouve également une importante clientèle de professionnels des médias: auteurs, documentaristes, publicitaires… Il faut aussi mentionner les gens du milieu muséal ainsi que les artistes de différents domaines: arts visuels, musique, cinéma, télévision, etc. Dans tous les cas, leur approche se combine à une pratique plus créative, réflexive ou esthétisante de l’histoire. Si, au départ, elle peut déstabiliser l’historien, elle s’avère cependant très stimulante et riche de questionnements.

Entrevue à Radio-Canada

En entrevue à Radio-Canada pour promouvoir le centre d’archives et discuter de l’histoire de la région.
Crédits : Mathieu Roy, AC-Presse

Dans notre centre d’archives, nous avons développé des liens avec les étudiants du collégial et même du secondaire. En adaptant notre approche, nous arrivons à leur offrir un contact avec les sources de première main dans le cadre de leurs cours. C’est d’ailleurs très émouvant, pour qui souhaite partager les connaissances historiques avec le plus grand nombre, de voir ces jeunes natifs de l’Internet s’étonner de l’ancienneté d’un missel du 18e siècle – une longévité qui leur apparaît presque inconcevable tellement ils vivent dans l’instant présent.

Ces différentes clientèles exigent de l’archiviste une grande faculté d’adaptation. Elles possèdent toutes des attentes, des approches, totalement différentes. Mais elles nous font ainsi constamment redécouvrir le contenu des documents que nous conservons et la façon dont ils peuvent être utilisés.

Les archives historiques… en numérique!

L’arrivée d’Internet a grandement facilité l’accès aux documents d’archives. D’abord, par un simple courriel, on a ainsi pu communiquer rapidement avec l’archiviste et obtenir des reproductions de photographies, de textes, de cartes, etc. Par la suite, la mise en ligne des documents les a rendus disponibles directement à la population. Google et la recherche plein texte ont fait reculer les frontières, permettant ainsi de dénicher des informations pratiquement introuvables par les moyens traditionnels.

Les médias sociaux sont devenus des incontournables pour faire connaître les trésors de nos réserveset établir des liens avec la communauté.

Les médias sociaux sont devenus des incontournables pour faire connaître les trésors de nos réserves et établir des liens avec la communauté.

À leur façon, les archivistes sont donc invités à participer à la construction de cet immense bassin de connaissances qu’est le réseau Internet. Dans les prochaines années, ils vont bien sûr poursuivre ce travail de mise en ligne du patrimoine archivistique. Je pense également que le numérique offre des possibilités d’innover grandement dans la façon de mettre en valeur les documents. Il y a bien sûr les médias sociaux, qui incitent l’archiviste à se faire voir davantage, à participer activement à cette grande « conversation ». Je pense également qu’il faut adhérer à cette culture du partage inhérente au web et travailler à diffuser les documents de la manière la plus libre possible, afin que la population puisse les consulter, les commenter, les diffuser, mais aussi les critiquer, les transformer ou même les dénoncer… on ne sait jamais!

D’historien à archiviste

Voilà donc un bref portrait de mon travail d’archiviste, sous un angle grandement marqué par mon parcours en milieu muséal. Quotidiennement, je fais appel aux connaissances et méthodes héritées de ma formation initiale en histoire. En effet, ma formation en histoire m’aide à mettre en contexte les documents d’archives, à les faire « parler », à les critiquer, etc. Elle s’avère aussi très utile pour les activités d’animation, les entrevues dans les médias ou la référence auprès du public. Jusqu’à un certain point, dans l’esprit du public, l’archiviste est d’ailleurs souvent perçu, voire même confondu, avec un historien.

D’un autre côté, le travail d’archiviste est aussi un travail très concret d’opération quotidienne d’un centre d’archives. Pour son travail, il lui arrive fréquemment de recourir à d’autres disciplines: gestion, service à la clientèle, animation, communication, marketing, muséologie et bien d’autres. Avec le temps, l’archivistique s’est aussi peu à peu affranchi de la discipline historique pour développer ses propres pratiques, enjeux, théories, etc.

Pour ma part, je reste cependant fortement marqué par ma formation d’historien. Tant et si bien que ma pratique s’oriente de plus en plus vers un rôle de médiation entre le public et l’histoire, à travers l’usage des documents d’archives. C’est ce qui fait que, à ma façon, je participe et souscris à cette idée d’une histoire publique et engagée.

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3 réponses à Les archives, une histoire vivante

  1. Stéphanie Lanthiet dit :

    Un texte fort intéressant. Lorsque vous brossez le portrait de la «nouvelle» clientèle des fonds d’archives, pouvez-vous nous donner des exemples précis de demandes de la part des différents publics? Ex. Les ingénieurs forestiers demandent à voir quels documents pour questionner l’évolution de la foresterie gaspésienne? Des photos? Des lettres? Des journaux? Des dessins? Par ailleurs, y a-t-il une consultation spécifique à Gaspé (chargée d’un imaginaire de fondation)? Est-ce qu’il y a des touristes qui croient trouver des archives qu’on ne retrouverait pas ailleurs? Est-ce que le centre se donne une vocation particulière face à l’histoire nationale?
    Beaucoup de questions!
    Merci.

  2. Jeannot Bourdages dit :

    Pour notre centre d’archives, je dirais que c’est la photographie qui occupe la place d’honneur depuis quelques années. Avec l’arrivée du web, les maisons de production – souvent des grands centres – peuvent faire appel à moi sans avoir à se déplacer. Je fais la recherche et transmet rapidement le matériel à distance pour des expositions, des documentaires, des livres, des spectacles et autres productions à caractère historique touchant l’histoire de la Gaspésie.

    Le cas des ingénieurs forestiers est intéressant car on déborde ici le champs des sciences humaines pour se diriger vers les sciences de la nature – ce qui est plus rare. Dans notre cas, nous sommes un centre d’archives privées, c’est-à-dire que nous procédons à l’acquisition, au traitement et à la mise en valeur des archives d’individus, de familles et d’organismes privés (organismes à but non lucratif, compagnies, coopératives). C’est donc surtout les archives de compagnies forestières qui sont sollicitées pour étudier les forêts anciennes: plans d’aménagements forestiers, cartes, inventaires des produits transformés, etc. Les chercheurs que j’ai connu qui travaillaient sur ces sujets ont également utilisé les carnets d’arpenteurs conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

    Le rôle de notre centre d’archives est d’abord régional. Notre région a longtemps vécu coupée des grands centres et son économie était principalement axée sur le commerce de la morue vers l’Europe (Italie, Espagne, Portugal), l’Amérique centrale et le Brésil. À cela s’ajoute un peuplement assez varié, comprenant des immigrants de France, du Pays basque, d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, des États-Unis et des îles de Jersey et Guernesey. Cette éloignement et cette mixité a créé une culture plutôt originale que nous tentons de documenter le mieux possible. Cette masse documentaire, recueillie depuis les années 1960, est essentiellement composée de documents uniques, originaux, dont il n’existe pas d’autres exemplaires ailleurs.

    Ces spécificités régionales ont cependant une résonance à l’échelle nationale par l’entremise des archives de la compagnie Robin. Cette dernière constitue la plus grande entreprise de pêche du Canada. Son longévité est assez remarquable car elle s’est installée en Gaspésie en 1766 et est toujours inscrite au registre des entreprises – même si elle cessé ses opérations il y a quelques années. Son vaste réseau commercial, d’ampleur internationale, aux 18e et 19e siècles, confère un caractère absolument unique à son fonds d’archives. À titre d’exemple, dans sa correspondance, Charles Robin suit de près l’actualité européenne, notamment les avancées de Napoléon… car il craint que cela nuise à son commerce!

    C’est donc plutôt en ce sens que notre centre, ayant d’abord une mission régionale, peut jouer un rôle à l’échelle nationale. Le commerce de la morue, avec celui de la fourrure et du bois, constitue l’une de ces grandes ressources qui ont marquée l’histoire canadienne.

    Évidemment, la figure de Jacques Cartier demeure très présente dans l’esprit des gens de Gaspé et des visiteurs de l’extérieur. Elle a été au coeur de nombreuses commémorations historiques, notamment lors des fêtes de 1934, moment où a été érigée la grande croix de granit qui rapelle son souvenir. Au plan des archives, malheureusement, nous n’avons pas de documents originaux concernant Cartier, même si nous avons amassé de nombreuses études, oeuvres d’art et objets commémoratifs sur le sujet. Qui sait, peut-être mettront-nous un jour la main sur le récit de son premier voyage, qui a été récemment été mis aux enchères à New-York et acheté par un grand mécène américain?

    Merci beaucoup de votre intérêt!

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