Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

Science, opinion publique et résistance : de la variole à COVID-19

Par Patrick Lacroix, enseignant à Acadia University et Mount Saint Vincent University en Nouvelle-Écosse

En cette session qui se termine de manière étonnante et tout à fait historique, j’enseigne un cours d’introduction à l’histoire canadienne pour la première fois. J’appréciais, en février, que le volet sur les peuples autochtones put offrir à mes étudiant.e.s le contexte qui leur permettrait de saisir les démarches de la nation Wet’suwet’en. Nous cherchons toujours, en tant qu’historien.ne.s, à affirmer la pertinence du passé au moment présent et nous avions là l’incontournable preuve. Je ne pouvais prévoir qu’un cours sur l’épidémie de variole à Montréal en 1885 serait, hélas, tout aussi d’occasion.

Plusieurs chercheur.e.s et journalistes ont comparé l’épidémie de COVID-19 à la grippe espagnole qui fut responsable de la mort de millions de personnes en 1918-1919. Au Québec, des 400 000 personnes infectées, 14 000 périrent. Si les symptômes et la propagation de ces deux virus diffèrent, on a pu craindre, récemment, que la COVID-19 serait tout aussi dévastatrice. D’ailleurs, au-delà des avertissements et du pronostic des expert.e.s en santé publique, il est possible qu’en citant les événements de 1918, la communauté historienne ait motivé la classe politique à agir de façon plus proactive.

Or il est surprenant, d’un point de vue québécois, qu’on n’ait pas étendu ce rapport historique à l’épidémie de variole, ou de petite vérole, qui éclata à Montréal à la fin du dix-neuvième siècle. Maintenant éradiquée, la variole pouvait se manifester d’abord par une forte fièvre et certains symptômes laissant croire à une grippe. Dans sa phase aigüe, elle causait une éruption cutanée généralisée qui créait des pustules, causait de terribles maux et—si l’individu touché échappait à diverses complications—défigurait à jamais la victime. Ces complications étaient cependant communes et, en 1885-1886, l’épidémie de variole causa près de 6 000 morts au Québec, dont plus de la moitié à Montréal[1].

La santé publique et ses obstacles

Comme l’explique l’historien Michael Bliss dans son œuvre magistrale sur l’épidémie, la variole apparut à Montréal avec George Longley et un dénommé Shattuck, arrivés de Chicago en fin février 1885. Les précautions des médecins qui placèrent le premier à l’Hôtel-Dieu et le second en quarantaine à domicile ne suffirent à endiguer la propagation du virus. L’étanchement de cette épidémie devint la responsabilité imprévue de l’auteur et rédacteur Honoré Beaugrand, élu à la mairie de Montréal deux jours après l’arrivée de Longley. Beaugrand dut à la fois lutter contre la propagation de la variole et se pencher sur les conditions de vie déplorables des citadin.e.s. Les minces sommes allouées à la santé publique et le peu de pouvoir que détenaient les responsables municipaux avaient ensemble retardé certains progrès—par exemple par rapport à la qualité de l’eau—qui auraient assaini la ville et freiné la diffusion de contagions[2].

Dans les années 1880, la communauté médicale occidentale connaissait bien l’étiologie de la variole. On employait déjà l’inoculation depuis plus d’un siècle et demi, quoique le vaccin était impuissant si le sujet avait déjà contracté la variole dans sa forme courante et virale. En combinant de saines conditions de vie, la vaccination ainsi que l’isolation des personnes touchées, on pouvait venir à bout de ce fléau. Au moment de l’arrivée des Longley et Shattuck, Montréal était une ville insalubre au taux de mortalité très élevé. La réaction des résident.e.s aux directives des responsables de la santé publique par rapport à la vaccination et à l’isolement permet de comprendre les milliers de décès qui suivirent. Elle permet aussi de saisir l’urgence des directives émises dans le contexte de la COVID-19.

Les autorités sanitaires de la ville marquèrent d’importantes avancées dans leur campagne de vaccination jusqu’à ce que la presse fasse état de sévères réactions physiologiques causant la mort. Une réaction cutanée durant quelques jours était normale, ce que plusieurs personnes ne comprenaient pas. Certains docteurs en marge de la communauté scientifique (les « vaccinophobes »), cherchant à promouvoir leurs propres théories et leurs propres panacées, profitèrent de ces rumeurs et les amplifièrent[3]. Il était donc question de mésinformation. Or, souligne Bliss, il faut ajouter à cela les coutumes et l’esprit communautaire des familles canadiennes-françaises de Montréal. Des personnes infectées fuyaient les agents du comité municipal de la santé pour éviter d’être confinées de force à l’hôpital de la variole. L’hôpital—bondé de gens défigurés, vil d’une odeur de putréfaction—n’était toujours pas perçu comme un lieu de traitement ou de récupération. D’autres résident.e.s se refusaient à quitter leur famille, la cellule fondamentale de la société québécoise d’alors, et à accepter l’isolement. Plusieurs ne toléraient pas que les décisions des instances publiques puissent avoir préséance sur l’autorité parentale[4]. Puis, refusant d’abandonner leurs rites nationaux, les Québécois participèrent par milliers aux funérailles de Mgr Ignace Bourget, aux célébrations de la Saint-Jean-Baptiste et à un grand ralliement en appui à Louis Riel. C’est sans compter le contact continu dans les milieux de travail, où pouvait aisément se transmettre de façon insoupçonnée la variole.

Comme l’affaire Riel, l’épidémie attisa les tensions entre Montréalais.e.s francophones et anglophones[5]. Ce dernier groupe critiqua l’entêtement et le scepticisme à l’égard des politiques de santé publique de la population canadienne-française. Celle-ci discutait plutôt du « mal anglais » importé par « un Yankee » venu de Chicago[6]. Le contexte d’anxiété et d’incertitude amplifia les tensions interculturelles et eut pour effet de distraire le public de la question médicale beaucoup plus pressante. Les autorités municipales, entre temps, se virent coincées entre deux groupes : celui qui contestait cette démonstration de pouvoir jugée abusive et celui qui demandait des démarches plus coercitives. Devant la croissance continue des nouveaux cas, en fin d’été, les autorités rehaussèrent leurs efforts et sollicitèrent l’appui du diocèse catholique de Montréal. Il fallait résorber la variole et répondre aux critiques et aux inquiétudes provenant de l’extérieur de la province, qui causeraient peut-être un tort irréparable à l’image de la ville[7].

Débordements et dénouement

En septembre 1885, le pouvoir que détenait le comité de la santé publique d’imposer la quarantaine aux personnes touchées par la variole créa de plus en plus de remous. À la fin du mois, la ville se décida enfin à rendre la vaccination obligatoire. On n’inoculerait personne de force, mais, si le comité ou encore un prêtre n’arrivait à persuader l’individu, celui-ci aurait à payer une contravention. L’intervention continue d’agents du comité de la santé dans des immeuble délabrés où on ne pouvait isoler les victimes de la variole des autres locataires finit par exaspérer les résident.e.s de certains quartiers. Quelques jours plus tard, un nouveau rassemblement en appui à Riel laissa entrevoir leur colère. Le 28 septembre, une émeute éclata au centre-ville, menant à l’intervention de policiers et de constables spéciaux, dirigés sur les lieux par Beaugrand, pour rétablir l’ordre. Personne ne périt en raison de l’émeute, mais l’événement éclipsa une information plus essentielle : 79 individus moururent de la variole ce même jour. Tout en reflétant la résistance locale, l’émeute elle-même eut peu d’influence sur la suite des choses. Le travail du comité de la santé continua—et on persista à se rassembler en grand nombre, par exemple lors d’une large procession religieuse qui demandait à la Vierge Marie son intercession pour protéger la cité[8].

À Montréal, la lutte à ce fléau ne prit fin que huit mois plus tard, huit mois semés de nouveaux conflits et de controverses. Petit à petit, surtout à partir de novembre et de décembre, les autorités reprirent le dessus sur la contagion de l’été précédent. La consternation perdura, particulièrement à l’extérieur de la province. En tant qu’historien des Franco-Américains, j’ai d’abord rencontré les traces de cette épidémie dans le dépouillement de journaux des États-Unis dans lesquels on associait très explicitement le virus aux Canadiens français. La grande saignée démographique du Québec était alors à son sommet et il en fallait de peu pour que la variole ne se déplace vers les Fall River, Lowell et Manchester. Partout dans le Nord-Est des États-Unis on scruta les trains; le gouvernement ontarien imposa quant à lui une inspection obligatoire des voyageurs en provenance de Montréal. L’épisode la variole alimenta les préjugés tenus à l’égard des Canadiens français dans les milieux anglophones de part et d’autre de la frontière[9].

Quelques leçons

Le fléau de 1885 aurait pu être évité. Un journalisme responsable aurait sensibilisé la population par rapport à l’efficacité du vaccin et de la quarantaine. Il aurait été possible, par exemple, de contrer de manière plus soutenue la mésinformation produite par les « vaccinophobes » et de s’en remettre à l’expertise scientifique. Qui plus est, en résistant à l’accroissement des pouvoirs de la municipalité et en se divisant entre eux, les citadin.e.s ignorèrent l’urgence de la situation.

En présentant le déroulement de ces événements en salle de classe il y a quelques mois, je craignais de caricaturer les acteurs et actrices historiques aux yeux des étudiant.e.s, qui pourraient théoriquement y voir des gens bornés, superstitieux et peu sophistiqués, confirmant le supposé progrès des dernières 130 années. Certes, le progrès scientifique est indéniable. Or, en 1885, le problème n’était pas l’état de nos connaissances médicales, mais l’attitude des gens à risque d’être touchés par la variole. Il y a là, dans le contexte de la COVID-19, un rappel important. Dans de telles circonstances où la responsabilité individuelle et l’intérêt collectif sont si intimement liés, nous devons savoir faire confiance à l’expertise professionnelle, sacrifier quelques habitudes pour prévenir les plus fatales des conséquences et éviter les fake news. Il faut surtout cesser de croire que ce sont les autres qui sont responsables de la propagation, et non soi-même.

Patrick Lacroix, Ph.D., est enseignant à Acadia University et Mount Saint Vincent University en Nouvelle-Écosse.


[1] Martin Tétreault, « Les maladies de la misère : aspects de la santé publique à Montréal 1880-1914 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 36, no. 4 (mars 1983), 517.

[2] Michael Bliss, Plague : a story of smallpox in Montreal, Toronto, HarperCollins, 1991, 11-14, 17, 22-23, 28-29. La version française, Montréal au temps du grand fléau : l’histoire de l’épidémie de 1885, parut aux Éditions Libre Expression en 1993. Michael Willrich a décrit la lutte contemporaine à la variole aux États-Unis dans Pox : an American history, New York, Penguin, 2011.

[3] Cette épidémie représente donc un moment intéressant dans la professionnalisation de la pratique médicale qui se produisait alors à travers l’Occident. Voir, à ce sujet, Ivan Waddington, « The Movement Towards the Professionalisation of medicine », British Medical Journal, vol. 301 (1990), 688-690; Terrie M. Romano, « Professional Identity and the Nineteenth-Century Ontario Medical Profession », Histoire sociale/Social History, vol. 28, no. 55 (1995), 77-98; pour un survol de la santé et de la médecine au Québec, Robert Gagnon et Denis Goulet, Histoire de la médecine au Québec, 1800-2000 : de l’art de soigner à la science de guérir, Québec, Septentrion, 2014.

[4] La presse francophone avait d’ailleurs tendance à sous-estimer l’étendue et la propagation potentielle des cas de variole. Voir Bliss, 57-60, 65, 75, 80-81, 113. La population canadienne-française fut aussi durement touchée en raison de ses coutumes et de ses biais religieux. De plus, la variole se propagea plus rapidement dans les quartiers populaires où vivait la majorité de ces francophones et où les conditions de vie étaient somme toute lamentables. Selon Martin Tétreault, les Canadiens français de Montréal payaient un plus important « tribut à la mort » que les autres groupes, toutes maladies et tous quartiers confondus, de 1880 à 1914. Voir Tétreault, 517.

[5] Louis Riel, l’un des leaders de la résistance du Nord-Ouest, fut fait prisonnier le 15 mai 1885. Accusé de trahison, son procès s’ouvrit à Régina, en Saskatchewan, le 20 juillet. La question de sa culpabilité ainsi que son exécution exacerbèrent un antagonisme croissant entre Canadien.ne.s français.es et anglais.es.

[6] Bliss, 138.

[7] L’épidémie s’étendit à d’autres régions du Québec au cours de l’été, mais n’y eut l’ampleur observée à Montréal en raison des plus faibles densités de population et des réussites (bien qu’imparfaites) des campagnes de vaccination.

[8] Bliss, 163-164, 171-174, 188-189.

[9] Tétreault, « Immigration et santé publique : Lowell, Massachusetts, 1865?1890 », Communications historiques (Société historique du Canada), vol. 20 (1985), 29-44; Bliss, 142. Un journal de l’État de New York déclara sans équivoque que « tout aussi longtemps que Montréal sera ce berceau empestiflé de la variole, on devra s’attendre à l’éclosion de cas ici, car nous avons aussi de ces individus ignorants, superstitieux et entêtés qui s’opposent tout autant à la vaccination que ces misérables Canadiens français ». Voir « The Wise and the Foolish », Knowersville Enterprise, 24 octobre 1885, 2 (trad. P. Lacroix).

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  1. Gabriel Deschambault

    l’hôpital général de Montréal (hôpital responsable de prendre charge des employés du Grand Trunk railroad) à fui ses responsabilités en refusant l’accès à l’employé de retour de Chicago. En ce qui me concerne, shame on them! !! On n’élaborera pas sur les conditions de vie des « canadiens-français  » ; petites gens maintenus dans la pauvreté par un establishment trop heureux de « posséder  » une si belle main d’oeuvre captive

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