Là où le présent rencontre le passé - ISSN 2562-7716

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Ce que tu nous as appris

Collectif les Béliers solidaires

Le texte du Collectif les Béliers est précédé d’une brève introduction signée par le Comité de rédaction d’Histoireengagée.ca:

Plusieurs incidents reliant le racisme systémique et le système scolaire ont défrayé les manchettes dans les dernières semaines. Suite à l’utilisation du mot en N en classe par une professeure de l’Université d’Ottawa et les événements qui y ont fait suite (plainte des étudiants, sanctions de l’université d’Ottawa), la société civile québécoise, incluant nombre de ses chroniqueur.euse.s, ses journalistes, ses personnalités publiques, ses élu.e.s et ses enseignant.e.s, ont discouru en long et en large de cet événement. Refusant de voir la situation sous l’angle du racisme systémique, plusieurs l’ont instrumentalisé pour brandir de possibles « menaces » à la liberté d’expression de la majorité blanche. Pour certain.e.s cette liberté est essentielle, fondamentale et au cœur de la mission d’éducation qu’ont nos institutions d’enseignement – et l’utilisation du mot en N, revendiquée par des personnes de différentes communautés, est pensée comme pouvant justement expliquer le racisme, ses origines et ses conséquences.

En tant qu’historiens et historiennes de l’éducation au Québec, nous souhaitons rappeler certains faits :

  • Dès sa mise sur pied au 19e siècle, le système d’instruction publique du Québec a participé, très étroitement, à la diffusion et la production de l’idéologie raciste, du racisme biologique « scientifique » et de la déshumanisation de plusieurs groupes (les communautés noires, les peuples autochtones, les sociétés arabes, etc.);
  • Le matériel scolaire, notamment les manuels, a été (et est encore pour une part) une courroie importante de transmission de stéréotypes racistes et déshumanisants;
  • Parmi les disciplines scolaires, l’histoire a été particulièrement mobilisée dans l’inculcation et la perpétuation d’une mythologie nationale raciste que beaucoup prennent encore pour la « vérité historique »;
  • L’école québécoise a défendu et défend toujours pour une part une vision du monde et du savoir libérale issue du 19e siècle dont la « neutralité » et « l’objectivité » sont remises en cause par de nombreux courants intellectuels depuis des décennies.

La lettre des étudiant.e.s ancien.ne.s de l’école Henri Bourassa que nous diffusons aujourd’hui vient témoigner de cet héritage d’un système d’éducation québécois créant, diffusant et alimentant le racisme systémique depuis plus d’un siècle. Cela n’est pas qu’une histoire: il s’agit de notre présent. Souhaitons que cela ne soit bientôt plus qu’une page des manuels d’histoire et non une violence toujours imposée aux élèves québécois. À ce moment peut-être, on pourra reparler de « liberté d’expression ».

Le comité de rédaction d’HistoireEngagée.ca


Nous ne sommes pas des porte-paroles et nous ne parlons qu’en nos propres noms. Nous sommes des jeunes issu.e.s de communautés racisées et moins nanties sur le plan socioéconomique à qui tu as enseigné l’Histoire. Chaque jour, il nous est rappelé que tout sera plus dur pour nous. Chaque jour, on nous rappelle qu’on doit travailler deux fois plus dur pour n’avoir que la moitié. Mais toi, au lieu de nous élever, tu choisis délibérément de nous laisser pourrir dans une attitude fataliste. Cela transparaît dans ton enseignement de l’Histoire. Tu ne nous enseignes pas que la première révolution décoloniale fut portée par le peuple haïtien. Jamais les noms de grandes figures africaines qui ont résisté au colonialisme se retrouvent dans ton programme. Toi qui es un si fervent souverainiste, tu ne nous racontes pas comment des militants du FLQ se sont rendus en Algérie pour apprendre des Algérien.ne.s les moyens de lutte de libération. Tu n’as jamais daigné nous présenter des personnalités autochtones qui pouvaient nous inspirer autre chose que de la pitié. Non, tu préfères faire croire que l’Histoire des Noirs se limite à l’esclavage. Tu ne mesures pas l’effet que ça peut avoir sur un.e jeune Noir.e de 15 ans, par exemple, de se faire dire que ses ancêtres n’ont jamais pu être autre chose que de pauvres victimes de l’Histoire.

Tu nous fais croire qu’on ne vaut pas mieux que le « ghetto » de l’où on vient. Tu nous réduis à la bâtardise de TA nation. Tu nous fais croire que nous n’avons pas de place dans ton récit national. Pourtant, nous sommes fières et fiers de ce ghetto que tu méprises tant. Notre ghetto est noble. Il nous a portés. Il nous a bordés. Ce ghetto nous a inculqué le partage, la solidarité, l’humanisme. Des qualités dont tu n’as jamais su faire preuve.

Dans ton cours à distance, tu utilises la souffrance de la communauté juive engendrée par l’Holocauste pour exprimer qu’il faille, selon toi, parler de certaines réalités même si elles sont douloureuses, et ainsi justifier ton utilisation décomplexée d’un mot abject. En classe, nous t’avons vu maintes fois effectuer un salut nazi dressé bien haut pour ponctuer les mots « nazis » et « Hitler ». Alors que tu vois dans ce jeu une façon de rendre ton cours plus dynamique, nous y voyons encore une fois un manque de jugement pédagogique. Ton auditoire, composé d’adolescent.e.s, te voit répéter ce geste sans vergogne, ce qui a pour effet de nous désensibiliser à la violence qu’il représente. Tu banalises un symbole génocidaire au point où on en vient à oublier que, pour d’autres, ce n’est pas qu’un geste historique, mais une attaque à leur identité propre.

La Fierté a toujours été politique

Affiche : Kara Sievewright

Présentation : Gary Kinsman

Traduction : Laure Henri

Il me fait grand plaisir de vous présenter « La Fierté a toujours été politique », une magnifique affiche de Kara Sievewright qui retrace de manière saisissante nos divers mouvements à travers l’histoire. Pour ceux et celles à qui la Fierté serait moins familière, celle-ci s’est amorcée sous la forme d’une célébration des débuts révolutionnaires des mouvements de libération queer et trans qui, à la fin des années 1960, ont résisté à de nombreuses manifestations de répression policière – que ce soit en 1966, pendant les émeutes de la cafétéria de Compton à San Francisco, ou encore en juin 1969, pendant les plus célèbres émeutes de Stonewall. La police a en effet été un des vecteurs les plus importants du maintien et de l’imposition de l’hégémonie hétérosexuelle et du système binaire de genres.

Depuis, on a presque complètement oublié les mouvements à l’origine des marches pour la Fierté, ce qui s’explique notamment par la transformation des marches en parades-spectacles dans les grands centres urbains, par leur commercialisation, par la croissance de leur dépendance aux commanditaires corporatifs et gouvernementaux, ainsi que par ce que j’ai identifié comme l’émergence d’une identité queer, blanche et issue de la classe moyenne néo-libérale, généralement à l’aise de s’associer au capitalisme et au racisme. Tous ces éléments ont eu pour effet de neutraliser le caractère radical – « radical » dénotant un retour aux racines profondes du mouvement – et foncièrement politique qui était au cœur des premières célébrations de la Fierté. Pour Lisa Duggan, ce processus peut être décrit par l’usage du terme « homonormativité », tandis que Jasbir Puar utilise plutôt l’expression « homonationalisme ». En tous les cas, l’affiche de Sievewright s’emploie à combattre cette orchestration sociétale de l’oubli – fortement racialisée et marquée par des mécanismes liés aux classes sociales – en enclenchant une résistance qui découle de la remémoration des racines politiques de la Fierté.

Dans la partie inférieure de l’affiche, Sievewright a dépeint un contingent du mouvement Black Lives Matter (« Les vies noires comptent ») qui, en 2016, a interrompu la marche de la Fierté de Toronto par une manifestation assise, réclamant un meilleur financement et plus d’espace pour toutes les personnes queer noires, les personnes trans et les personnes queer racisées, ainsi que pour les Autochtones s’identifiant comme bispirituels. Les membres de la délégation considéraient également que, tant et aussi longtemps que les personnes noires, les personnes racisées et les Autochtones demeureront la cible des attaques de la police, cette institution devait être exclue de la marche. C’est là une action fort inspirante, qui nous a rappelé à tous le caractère radical du militantisme de la Fierté à ses débuts.

La partie supérieure gauche de l’affiche montre ensuite deux moments de résistances montréalaises, la première contre la répression policière qui a eu lieu lors des Olympiques de 1976 et la seconde, contre la rafle du bar Truxx, en 1977. Ces deux mouvements, qui ont envahi les rues de la ville, ont mené en décembre 1977 à l’adoption par le gouvernement provincial de mesures condamnant la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. La résistance s’est poursuivie à Toronto, où d’importantes manifestations furent organisées en réponse aux arrestations massives qui ont suivi les descentes de bains publics de 1981; en nombres, ces arrestations furent les plus importantes depuis la loi sur les mesures de guerre de 1970. Ces manifestations ont par la suite servi de cadre, en juin 1981, aux célébrations de la Journée des Gais et des Lesbiennes qui se poursuivent encore aujourd’hui et qui rendaient alors également hommage aux émeutes de Stonewall. La marche était une célébration, certes, mais elle était aussi extrêmement politisée : nous nous sommes par exemple arrêtés devant le quartier général de la 52e Division de la police (celle qui avait orchestré les descentes dans les bains publics) pour scander « Fuck You 52! ».

La bannière « Nous sommes asiatiques, gai.e.s et fiers » fait pour sa part référence à l’intensification des mouvements d’organisation des personnes queer et trans racisées qui s’est déroulée à la fin des années 1970 et dans les années 1980. Les instigateurs et instigatrices de ces mouvements considéraient que leur communauté ne répondait pas à leurs besoins; ils étaient victimes de racisme de la part d’une communauté gaie majoritairement blanche, et devaient lutter contre l’hétérosexisme et la discrimination anti-trans de leurs propres communautés racisées. Le chapitre torontois de Black Lives Matter poursuit encore aujourd’hui cette tradition d’organisation au bénéfice de ses nombreux membres queer et trans.

On retrouve au bas de l’affiche la représentation d’une importante vague de militantisme liée au VIH/sida et coordonnée par l’organisme AIDS ACTION NOW! et par divers groupes associés à l’association militante ACT UP à la fin des années 1980 et dans les années 1990. Pour les gens atteints du VIH/sida, le silence menait littéralement à la mort, tandis que l’action directe signifiait la vie. L’image dépeint les arrestations policières qui ont eu lieu pendant l’événement Sex Garage (une fête queer se déroulant dans un entrepôt) en 1990 et qui ont servi de catalyseur aux mouvements queer à Montréal.

Finalement, l’affiche dépeint aussi le mouvement Queers contre l’apartheid israélien (Queers Against Israeli Apartheid ou QuAIA) à la marche de la Fierté de Toronto. QuAIA s’inspire de l’esprit antiapartheid des mouvements qui se sont opposés aux politiques de séparation et de subordination de l’ancien gouvernement raciste de l’Afrique du Sud, mais en s’opposant maintenant aux politiques similaires mises en place par l’état israélien contre les Palestinien.ne.s. En réponse à ces dénonciations du soutien officiel du Canada envers Israël et de ses politiques de
« pinkwashing », le groupe QuAIA fut expulsé de la marche de la Fierté et dû aussi faire face à des critiques de la part de forces homonationalistes oeuvrant à même la Fierté et de la part de politicien.ne.s de la ville de Toronto.

Tel que mentionné en début de texte, il est tout à fait approprié que le puissant mouvement de contestation orchestré par Black Lives Matter en 2016 soit placé en conclusion de cette affiche (du moins, lorsqu’elle est lue de haut en bas). Les illustrations de Sievewright nous encouragent à garder vivants nos récits tout en donnant espoir que dans un futur rapproché tous les mouvements queer et trans seront de véritables vecteurs de transformation sociale et de libération.

Biographies

Gary Kinsman est un militant anti-pauvreté et anti-capitaliste qui prône la libération queer et qui vit et milite en territoire autochtone. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles portant sur les règlementations liées aux genres et à la sexualité et est professeur émérite au Département de sociologie de l’Université Laurentienne à Sudbury.

Kara Sievewright est une artiste, une écrivaine et une designer ayant publié des bandes dessinées dans de nombreux magazines et anthologies. Elle est membre du collectif Graphic History depuis 2015 et travaille actuellement sur un roman graphique. Elle réside à Daajing giids (Haïda Gwaïi), sur les terres Haïdas. Ses œuvres peuvent être consultées à l’adresse suivante : www.makerofnets.ca.

Pour en savoir plus

Gentile, Patrizia, Gary Kinsman, and L. Pauline Rankin, eds. We Still Demand! Redefining Resistance in Sex and Gender Struggles. Vancouver: UBC Press, 2017.

Kinsman, Gary. The Regulation of Desire: Homo and Hetero Sexualities. Montréal: Black Rose, 1996.

Kinsman, Gary, and Patrizia Gentile. The Canadian War on Queers: National Security as Sexual Regulation. Vancouver: UBC Press, 2010.

McCaskell, Tim. Queer Progress: From Homophobia to Homonationalism. Toronto: Between the Lines, 2016.

Warner, Tom. Never Going Back: A History of Queer Activism in Canada. Toronto: University of Toronto Press, 2002.

L’équipe d’HistoireEngagee.ca s’agrandit: trois nouvelles personnes rejoignent le comité éditorial

La revue HistoireEngagee.ca a le plaisir de vous annoncer l’arrivée de trois nouvelles personnes qui vont renforcer son comité éditorial. Nous leur souhaitons la bienvenue en vous invitant à découvrir ci-après leurs profils.

Jonathan Lainey

Historien huron-wendat, Jonathan est actuellement Conservateur, Cultures autochtones, au Musée McCord. Ses expériences professionnelles précédentes l’ont amené à travailler au Conseil de la Nation huronne-wendat, à Parcs Canada, à Bibliothèque et Archives Canada, et au Musée canadien de l’histoire. Après des études en anthropologie et en études autochtones à l’Université Laval, il complète un mémoire de maitrise en histoire, lequel a été publié en 2004 sous le titre La « monnaie des Sauvages ». Les colliers de wampum d’hier à aujourd’hui (Septentrion). Ses publications et communications scientifiques portent principalement sur l’histoire et la culture huronnes-wendat, sur les wampums, de même que sur le patrimoine documentaire et la culture matérielle autochtones.

Mathilde Michaud

Mathilde est candidate au Doctorat en Histoire à l’Université de Glasgow et titulaire d’une maîtrise en Gender History. Iel s’intéresse à la construction des identités de genre ainsi qu’à la déconstruction des discours hétéropatriarcaux dans le monde Atlantique Nord. Sa thèse porte sur le discours de l’Église Catholique au Québec sur la féminité, sa dissémination, et le rôle que les scripts de genre catholique ont joué dans la construction de l’identité nationale canadienne-française, puis québécoise. Ses travaux l’ont aussi porté à étudier le rôle des traducteurs dans le développement et le maintien des inégalités de genre dans la Bible. Affiliée au Centre for Gender History, à Glasgow, iel est co-coordonnatrice du podcast Living Gender History, visant à vulgariser les recherches en histoire du genre et à tisser des liens entre académicien.ne.s et practicien.ne.s des études de genre.

Gustavo Salinas

Crédit photo : Éloïse Joubert

Gustavo est candidat à la maîtrise en histoire en option recherche à l’Université de Montréal. Son mémoire présentement en écriture porte sur les écrits et la perception changeante de la race et de la formation des catégories ethniques contemporaines au Pérou des années 1930 sous le gouvernement de Luis Sánchez Cerro, premier président d’origine autochtone. Ses intérêts portent sur l’indigénisme et les divers mouvements culturels, intellectuels et politiques en Amérique latine dans la première moitié du XXe siècle. Il porte aussi attention aux représentations artistiques des groupes marginalisés de cette période, notamment par la photographie et la chanson populaire. Il a collaboré au sein du Réseau d’Études Latino-américaines de Montréal (RÉLAM) à titre de coordinateur des réseaux sociaux.

La guerre des Tsilhqot’in de 1864

Affiche et texte : Gord Hill et Sean Carleton Traduction : Marie-Laurence Rho

La guerre des Tsilhqot’in de 1864 est l’un des conflits les plus importants de la période initiale de colonisation à s’être produit dans le territoire qui correspond aujourd’hui à la « Colombie-Britannique ». Elle illustre, à bien des égards, le processus de colonisation qui implique des maladies dévastatrices, des conflits pour le territoire et les ressources, ainsi que la trahison des peuples autochtones par les colons.

La guerre des Tsilhqot’in implique des membres de la nation Tsilhqot’in qui ont voulu s’opposer à la construction d’une route par des colons sur leur territoire ancestral, qui se situe à l’intérieur de la colonie de la Colombie-Britannique. La route a été initiée par Alfred Waddington, un fonctionnaire du gouvernement colonial et homme d’affaire qui a fait pression auprès du gouvernement et de ses compagnons d’affaire pour qu’une route soit construite entre Bute Inlet et Fort Alexandria. Cette route devait être reliée à la route Cariboo pour se poursuivre jusqu’aux champs aurifères de Bakerville. C’est sans consultation adéquate des Tsilhqot’in que le gouvernement a décidé d’approuver la construction de la route.

Les Tsilhqot’in avaient été frappé·e·s par une épidémie de variole amenée par les colons en 1862, ce qui a fait en sorte que certains chefs de guerre se soient chargés de prévenir tout autre intrusion indésirable sur leur territoire. Cela dit, lorsque la construction de la route a débuté dans la zone près de Bute Inlet, les guerriers Tsilhqot’in ont réagi au moyen d’une série d’attaques au cours des mois d’avril et de mai 1864, celles-ci ayant tué 19 colons.

La femme la plus dangereuse du monde a vécu au Canada

Affiche et présentation : David Lester
Traduction :
Florence Prévost-Grégoire

Par une chaude journée de printemps à Christie Pitts, à Toronto, sous un ciel couvert, des familles se détendent sur des couvertures en mangeant des sandwiches. Un camion est stationné devant un rassemblement de près de 1000 personnes. Une grande bannière, « MAY DAY 1939 » flotte dans le vent alors que l’anarchiste Emma Goldman, que le directeur du FBI J. Edgard Hoover a déjà qualifié de « femme la plus dangereuse de l’Amérique », s’adresse à la foule :

Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections. Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges. Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous dépassons nos ‘droits démocratiques’. Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis de l’hôtel de ville. 

Emma Goldman est née en 1869 dans une famille juive à Kaunas, en Lituanie. Fuyant les pogroms en Europe, elle immigre aux États-Unis en 1885 et s’engage dans le mouvement anarchiste. Déportée en 1919 à cause de son implication dans les mouvements anti-guerre, en exil en Europe pendant plusieurs années, Goldman s’installe finalement au Canada en 1939. Elle n’en était pas à sa première visite au pays : elle avait déjà vécu au Canada deux fois et avait fait le tour du pays à plusieurs reprises. Elle use alors de ses compétences oratoires extraordinaires pour développer un mouvement anarchiste actif. Ses conférences sur divers sujets ont inspiré des foules de passionné.e.s au Canada.

Durant la dernière année de sa vie, elle lutte avec la mélancolie de ne pas voir son ‘bel idéal’ se réaliser. Malgré qu’elle trouve Toronto mortellement ennuyante, elle persiste. Goldman encourage des anarchistes locaux à s’organiser et elle fonde avec eux le Libertarian Group . L’organisation planifie des manifestations anti-fascistes, supporte les réfugiés de la guerre civile espagnole et tient des groupes de discussion hebdomadaires.

Quand le Canada s’engage dans la Seconde Guerre mondiale, cinq membres du Libertarian Group  sont arrêtés et accusés de violer la loi sur les mesures de guerre (pour possession de documentation anti-guerre). Goldman, qui a alors 69 ans, prend en charge les collectes de fonds et organise la défense des accusés. Pour Goldman, il s’agissait là d’une question de liberté d’expression et de liberté civile qui affectait tous les Canadiens.

Les accusés sont déclarés innocents, mais deux d’entre eux, dont l’italien Arthur Bortolotti, doivent être déportés. En retournant en Italie, Bortolotti risquait cependant une mort certaine sous le régime fasciste de Benito Mussolini. Goldman décide donc de solliciter l’aide d’activistes partout à travers la planète. À Winnipeg, elle tient des réunions publiques organisées par Arbeiter Ring et les Industrial Workers of the World. Elle rencontre aussi le leader du Co-operative Commonwealth Federation, J.S. Woodsworth, qui lui promet d’informer le gouvernement fédéral de la situation. La GRC garde un œil sur tous les mouvements de Goldman : « RCMP AGENT 302 : Le cercle des ouvriers compte un certain nombre de Juifs aisés, qui ont fourni les fonds permettant à EMMA GOLDMAN de se rendre à Winnipeg. » On ordonne tout de même à Bortolotti de quitter le pays, mais la campagne acharnée d’Emma conduit finalement le premier ministre Mackenzie-King à arrêter l’ordre.

À l’hiver 1940, Goldman est victime d’un ACV qui paralyse le côté droit de son corps et la laisse incapable de parler. Elle meurt dans son appartement sur Vaughn Road à Toronto le 14 mai 1940. Un service funéraire est organisé au Labour Lyceum sur l’avenue Spadina, avec une foule si grande qu’elle débordait dans la rue.

La longue histoire de la protestation sociale au Canada est souvent laissée de côté dans l’histoire officielle. Emma Goldman s’inscrit dans cette tradition radicale. J’ai lu son autobiographie quand j’étais adolescent et j’ai ensuite joint le journal anti-autoritaire de Vancouver, Open Road (1957-1990), qui était le nom original du journal de Goldman, Mother Earth. J’ai créé une affiche sur Goldman pour Open Road qui a été distribuée partout sur la planète. 40 ans plus tard, j’ai créé cette seconde affiche. Tel est le pouvoir de l’histoire, se souvenir et comprendre. Les actions courageuses d’Emma Goldman continueront de nous mettre au défi et d’inspirer nos propres combats pour la justice sociale au Canada et autour du monde.

Biographie

David Lester est le guitariste du duo métal underground Mecca Normal. Son affiche de la figure anti-guerre Malachi Ritscher a été incluse dans l’édition 2014 de la Biennale de Whitney. Il est l’auteur et l’illustrateur de The Gruesom Acts of Capitalism et du roman graphique The Listener. Il travaille présentement à une biographie graphique sur Emma Goldman.

Pour en savoir plus

Griffin, Frederick, « Emma Goldman, Toronto’s anarchist guest », Toronto Star Weekly, December 31, 1926.

Marshall, Peter, Demanding the Impossible: A History of Anarchism, London : HarperCollins, 1992.

Moritz, Theresa et Albert Moritz, The World’s Most Dangerous Woman: A New Biography of Emma Goldman, Vancouver, BC : Subway Books, 2001.

Note: Certains détails de ce texte proviennent du fond Emma Goldman de Bibliothèques et Archives Canada, à Ottawa.

Texte sur l’image

« Oui, nos maîtres nous accorderont des droits démocratiques lorsque viendra le temps des élections.

Ils savent que tant que nous utilisons nos ‘puissants’ bouts de papier, rien ne menace leurs privilèges.

Mais lorsque nous utilisons l’action directe, votre force collective, et que nous partons en grève pour obtenir de meilleurs salaires, nos patrons nous disent que nous avons dépassé nos ‘droits démocratiques’.

Notre force réside dans le champ de l’économie, dans les usines, dans les ateliers, dans les mines, et non dans le lobby au parlement ou sur le parvis des hôtels de ville. »

  • Emma Goldman s’adressant à la foule à Toronto au rassemblement de mai en 1939. L’anarchiste la plus notoire au monde a vécu et travaillé partout au Canada en parlant des problèmes concernant les droits des travailleurs et des travailleuses, du contrôle des naissances, du fascisme, de la liberté d’expression, des arts et de la révolution sociale. Elle est décédée à Toronto en 1940.

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