Gérard Bouchard, Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940
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Durou, G. (2026). Gérard Bouchard, Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940. Histoire Engagée. https://histoireengagee.ca/?p=14061Chicago
Durou Guillaume. "Gérard Bouchard, Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940." Histoire Engagée, 2026. https://histoireengagee.ca/?p=14061.Guillaume Durou, professeur agrégé en sociologie, Campus Saint-Jean, Université de l’Alberta
« Qui aujourd’hui voudrait lire ce genre de chronique ? » (p. 405) s’interroge Gérard Bouchard à la fin de son ouvrage. Avec Terre des humbles. Les Saguenayens 1840-1940, il livre pourtant une œuvre d’une portée unique. Ce travail de maître est l’aboutissement d’un projet intellectuel amorcé à la fin des années 1960, alors qu’il poursuivait son doctorat à Paris sous la direction de Robert Mandrou, l’un des grands représentants de l’école des Annales. C’est lui, écrit Bouchard « qui m’a inspiré ce rêve » (p. 21). De quoi ce rêve est-il donc la somme ? Une histoire totalisante (et non totale) de la société saguenayenne, tout simplement. Cette ambition avait déjà guidé la thèse de Bouchard sur le village de Sennely-en-Sologne publiée sous le titre Le Village immobile (Plon, 1972), mais cette fois l’historien l’applique à l’échelle d’une région entière sur plus d’un siècle. Le défi, on l’aura compris, est d’une tout autre ampleur. Pour ce faire, l’historien-sociologue propose d’explorer le passé d’une jeune société « en prenant le parti des humbles » (p. 22). Une reconstitution réussie, il faut l’admettre, qui intègre toutes les dimensions —économique, sociale, culturelle, politique, démographique et religieuse. Plusieurs objectifs sont ainsi poursuivis. D’abord, Bouchard souhaite démontrer le véritable courage des familles défricheuses, génération après génération. Pour ce faire, il cherche à reconstituer les formes de domination qui ont pesé sur leur trajectoire. Ces deux objectifs l’amènent à tracer le portrait des hommes et des femmes de cette société afin, espère-t-il, rectifier d’une certaine manière les stéréotypes qui imprègnent encore la mémoire collective régionale.
Pour y parvenir, Bouchard mobilise deux corpus d’une richesse exceptionnelle. D’une part, les données quantitatives issues du fichier de population BALSAC, une banque de données nominatives qu’il a lui-même contribué à développer pendant quarante ans et qui couvre l’ensemble de la population québécoise du 17e siècle jusqu’aux années 1960. D’autre part, quelque 2 000 entretiens oraux réalisés entre les années 1920 et 2000, dont près d’un millier qu’il a lui-même recueillis auprès de personnes âgées du Saguenay à partir du début des années 1960. Cette méthode mixte lui permet de révéler ce qu’aucune archive écrite seule ni aucune analyse statistique ne sauraient offrir : mettre en lumière les récits des personnes oubliées et faire revivre dans leur quotidienneté les acteurs de cette histoire. À ces deux corpus s’ajoutent les archives de l’évêché, du Séminaire de Chicoutimi, de la Société historique du Saguenay, des archives paroissiales, notariales, municipales et criminelles, ainsi que la presse régionale. La démarche documentaire est pour le moins monumentale. Ce vaste programme n’a rien de surprenant, venant de l’expert en la matière, l’auteur de Quelques arpents d’Amérique (1996), a toujours réussi à nous faire découvrir de nouveaux aspects de la vie saguenéenne.
Au cœur de l’ouvrage qui se lit à travers des chapitres aux thématiques précises, allant des premiers défricheurs au fonctionnement de l’économie agraire et à la surveillance du clergé et la culture populaire. À ce titre, le récit des conditions primitives des défrichements est restitué avec une intensité narrative intéressante. On y apprend, non sans surprise, que la famine, la maladie, les engelures et les amputations ainsi que la mortalité accablent les premiers colons. Le corpus de témoignages oraux confirme par ailleurs l’importance qu’ont eue les autochtones dans le succès des premiers établissements : « Sans les Indiens, on serait mort », raconte-t-on, ou encore ils sont « courageux, inmourables» (p. 42). Bouchard porte également une attention particulière aux rapports de genre et à la condition des femmes en milieu rural à partir d’entretiens. Privées de droits, les femmes parvenaient semble-t-il à s’imposer, par ingéniosité, dans les rapports conjugaux le menant à conclure que « la thèse du patriarcat ne se vérifie que partiellement dans cet espace réservé qu’était le cadre familial. » (p. 215). Rien n’est moins sûr.
Il n’est pas anodin que le clergé et sa répression organisée prennent une place centrale dans ce long récit sociohistorique. Sa mainmise sur l’instruction, sa surveillance de l’espace privé, son application rigoriste des usages coutumiers (célébration, jeûne, etc.), témoignent de l’imposant contrôle social déployé par l’Église. À la lumière des analyses de Bouchard, la société saguenéenne laisse apparaître plusieurs tensions paradoxales, notamment une obséquiosité du peuple à l’égard d’une élite cléricale qui se complaisait « dans un genre de vie bourgeois », alors que le haut clergé professait l’épargne et l’austérité tout en menant une « lutte acharnée contre les débordements du luxe » (p. 297-298).
En somme, Bouchard arrive à mettre en exergue de manière convaincante des formes de domination diverses. D’abord sociale, la domination s’exprime sous le poids de la structure même de la société canadienne-française qui relègue les femmes à une position inférieure. Bouchard y constate aussi un profond clivage entre peuple et élite dont l’autoritarisme du haut clergé est une caractéristique importante. La deuxième forme de domination est plutôt économique, alors qu’elle commence au 19e siècle avec le capitalisme anglo-protestant qui tire sa richesse du monopole sur l’exploitation des ressources forestières, l’infériorité économique des Canadiens français – surtout en milieu agricole – se consolide davantage. Chicoutimi, rêvée comme la « Chicago du Québec » devra attendre plusieurs décennies pour voir naître avec l’industrialisation une authentique classe d’entrepreneurs saguenéens et succomber aux charmes de la vie mondaine (p. 344). On y observe la naissance d’une jeune classe moyenne composée de boutiquiers et d’artisans, et également aux échelons plus modestes, une classe ouvrière organisée. Une stratification sociale s’impose, l’immigration se poursuit, le Saguenay prospère.
Sur le plan de la forme, il importe de souligner que le livre est écrit dans une langue accessible sans pour autant sacrifier la rigueur de la science historique, discipline que Bouchard considère « gardienne de la mémoire collective » (p. 401). Le récit qui alterne entre analyses structurelles et parole des Saguenayens reste assez convaincant, par ailleurs. Quoi qu’il en soit, une fois le livre terminé, la lectrice et le lecteur n’en ressortiront guère surpris, hormis certains faits divers qui font sourire. En effet, les nombreuses publications de Bouchard sur le sujet nous ont convaincu depuis plusieurs décennies déjà. Si Terre des humbles est un « hommage à la liberté et à l’équité » (p. 21), il faut le lire comme un manifeste du changement social, une œuvre féconde dont l’apport dépasse le seul cadre saguenayen, car elle constitue le miroir de la grande histoire québécoise dans toutes ses tensions fondamentales.
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