Par Meredith Terretta pour le Groupe d’histoire antiraciste de l’Université d’Ottawa[1]


Tout au long de l’année, les fréquentes conversations qui se sont déployées sur les campus canadiens au sujet des questions relatives aux enjeux raciaux n’ont que très peu pris en compte les avis et les vécus des étudiants.es. Cette situation donne l’impression que les professeurs.es n’ont pas suffisamment développé les compétences nécessaires à l’écoute et à la compréhension des besoins de leurs apprenants.es. Notre institution—c’est peut-être aussi le cas de la vôtre- a trop longtemps fait la sourde oreille aux demandes des étudiants.es, y compris les étudiants.es racisés.es. Et pourtant, nous professeurs.es, sommes soucieux.ses du bien-être, de l’appartenance et de l’inclusion des étudiants.es, et souhaitons découvrir des points communs avec eux plutôt que de les considérer comme des adversaires.

À l’Université d’Ottawa, un groupe d’enseignants.es et de chercheurs.es en histoire, indépendamment de toute structure institutionnelle, a lancé un site Web intitulé Histoire antiraciste uOttawa Antiracist History à l’occasion du mois de l’histoire des Noirs (février 2021). Ce site est une initiative d’un groupe antiraciste fondé par quelques historiens et historiennes de l’Université d’Ottawa à l’été 2020 dans le contexte des meurtres d’Ahmad Aubery et de George Floyd, et de l’émergence du mouvement local No Peace Until Justice (Pas de paix avant la justice) qui revendique la justice pour Abdirahman Abdi. Nous savions que notre travail devait aller bien au-delà de la signalisation de la vertu déclarative, et avions commencé à réfléchir au type de changement substantiel qui était nécessaire et possible sur notre propre campus.

Puis, la « crise du mot commençant par n » a éclaté sur notre campus en octobre 2020, suscitant un débat public et controversé à travers le Canada. Nous l’avons vécu aux cotés de nos étudiants.es et en avons parlé dans nos salles de classe à distance. De nombreux.ses professeurs.es ont eu d’insistantes et vigoureuses conversations tout au long de ces semaines. De manière significative pour les historiens.nes, de nombreux.ses étudiants.es et professeurs.es ne voyaient pas cet incident comme une « crise », mais plutôt comme une séquence d’une longue histoire de racisme.

Le langage de crise est réactionnaire. Il isole un incident de son contexte historique, le situant plutôt dans des polémiques présentistes, en mettant par exemple en opposition l’antiracisme à l’identité nationale. Penser historiquement la structure et la manière dont les humains agissent – ou s’empêchent d’agir – en tant qu’agents de changement peut nous aider à ne plus considérer le racisme comme une aberration, mais plutôt comme faisant partie d’une continuité historique. À mon avis, cela permet de voir la crise survenue à l’Université d’Ottawa à l’automne 2020 comme une pince à linge accrochée à une corde à linge beaucoup plus longue d’histoire. J’ai donc commencé à l’appeler l’incident de la pince à linge.

La « corde à linge » de l’Université d’Ottawa est une structure institutionnelle façonnée—comme toutes les universités à travers le Canada—par la blanchité et le colonialisme de l’implantation depuis sa fondation il y a plus de 170 ans. Construite sur des terres algonquines non cédées, l’Université d’Ottawa est une structure institutionnelle qui oblige les étudiants, les membres du personnel et les professeurs.es racisés.es à naviguer dans un espace extrêmement blanc.

La blanchité institutionnelle impose à de nombreux étudiants de s’asseoir dans les salles de classe comme les seuls ou presque les seuls représentants d’un groupe minoritaire racisé donné. Dans ce contexte, les étudiants.es racisés.es se sentent bien souvent invisibles ou, peut-être, trop visibles lorsqu’ils sont confrontés à la pression des étudiants.es ou des enseignants.es pour parler des questions de race et de racisme aux autres.

La blanchité de l’université encombre les – trop peu de – collègues de couleur pour qui le mentorat prend un prix démesuré au regard des pratiques d’embauche universitaires qui ne sont pas encore alignées sur la démographie raciale actuelle. De l’unité départementale jusqu’à l’administration centrale, la blanchité institutionnelle ferme les portes de la prise de décision à des points de vue pourtant précieux qui, s’ils y sont autorisés, pourraient mettre en évidence les changements à effectuer pour garantir une appartenance équitable à un campus qui a trop longtemps privilégié certains et marginalisés d’autres.

La blanchité structurelle augmente d’une manière impossible à quantifier la charge de travail de ceux qui luttent en faveur de l’équité—qu’il s’agisse d’étudiants.es, de membres du personnel, de professeurs.es ou d’administrateurs.es—bien que certains comme Dr Rita Kaur Dhamoon et Dr Nisha Nath essaient d’entreprendre cette quantification. La blanchité institutionnelle est insensible à l’égard des mesures d’inclusion, de réussite et d’attrition qui exploitent des preuves empiriques pour l’élaboration des politiques antiracistes, bien que des doctorants comme Karine Coen-Sanchez produisent des recherches pour combler cet angle mort.

Restructurer les universités comme étant autre chose que blanches—équitables, diverses et inclusives, par exemple—nécessitera un engagement à long terme en faveur d’un effort antiraciste concerté sur tous les fronts où le pouvoir opère, y compris dans les salles de classe, et partout où les décisions sont prises, du niveau basique des comités exécutifs départementaux et facultaires au Conseil supérieur de l’université.

Le changement est certes difficile à réaliser, comme nous l’avons vu récemment à l’Université d’Ottawa, où la politique partisane s’est infiltrée dans le mélange. Des dirigeants, proches et lointains, ont vigoureusement opposé la liberté d’expression à l’antiracisme, et ont soutenu l’opposition officielle de leur gouvernement à la théorie critique de la race. Néanmoins, les étudiants.es restent désireux de discuter des sujets liés à la race, y compris les fondements structurels et historiques du racisme.

Plutôt que de mettre fin à ces discussions dans les salles de classe, le moment est venu de bâtir la confiance qui nous permettra d’y naviguer en tant que co-apprenants.es. Le défi à relever est toutefois d’apprendre à enseigner de manière éthique, avec le respect et la courtoisie nécessaires pour assurer un partage ouvert et productif des connaissances entre professeurs et étudiants, une approche parfois perçue à tort comme une menace à la liberté académique. Les membres de notre groupe d’histoire antiraciste de l’Université d’Ottawa considèrent ces défis à l’échange des connaissances comme générateurs, plutôt que comme posant un frein à la liberté académique.

À la suite de l’incident de la pince à linge, le groupe de travail antiraciste a forgé une approche informelle, auto-organisée et de co-création des connaissances susceptible de soutenir et de contribuer aux discussions formelles ainsi qu’à la recherche scientifique quotidienne à travers un travail accéléré, ciblé et itératif qui exploite les outils numériques. Nous avons conçu puis lancé Histoire antiraciste uOttawa Antiracist History pour communiquer publiquement notre pensée, notre engagement antiraciste et nos objectifs à court et à long terme aux étudiants en histoire à tous les niveaux de nos programmes (et dont les associations se sont jointes à nous dans cette initiative), ainsi qu’à des alliés potentiels sur et au-delà notre campus. Le groupe s’est élargi pour y inclure des professeurs provenant d’autres disciplines—incluant l’éducation, la recherche et les études autochtones, les sciences politiques et les sciences de l’information—dont la recherche est significativement historique. La collaboration par-delà des frontières disciplinaires conventionnelles a l’avantage de nourrir un regard croisé et dynamique pour mieux intégrer l’antiracisme dans notre enseignement, notre recherche et notre service à la collectivité.

Un autre de nos objectifs est de mobiliser des connaissances qui renforcent notre engagement à assurer la sécurité, le bien-être et la dignité de nos étudiants.es, en particulier lorsqu’il s’agit d’enseigner des œuvres littéraires et/ou des documents historiques contenant des termes raciaux préjudiciables. En cela, nous sommes guidés par les principes d’éducateurs expérimentés dont nous partageons les travaux sur notre site Web, comme par exemple, l’idée de Koritha Mitchell sur le pacte de la salle de classe. Notre site Web présente à cet effet des lectures, des films, des podcasts et d’autres ressources, tous tirés de notre vaste bibliographie sur la lutte contre le racisme, laquelle bibliographie nous sert de tremplin pour approcher et tirer profit des histoires de race, d’esclavage et de colonialisme, à l’échelle mondiale et nationale. Dans ce sens, notre bibliographie contient des informations sur les formes d’oppression et de discrimination historiquement enracinées, ainsi que sur les moyens intersectionnels de les surmonter. Les membres de notre équipe ont également partagé des plans de cours. Nous comptons faire de notre site Web un outil pour partager des événements sur le campus qui peuvent avoir un intérêt, à la fois, pour les étudiants et les collègues engagés dans le combat antiraciste, et une arène pour publiciser les sessions de pédagogie antiraciste que nous organisons à l’intention des instructeurs et assistants d’enseignement.

Nous considérons comme erronée la prémisse selon laquelle la liberté académique et l’antiracisme seraient antinomiques. Une telle idée n’est d’ailleurs pas nouvelle; elle remonte à plusieurs décennies à une époque où certains.es chercheurs.ses dénonçaient le multiculturalisme et le postmodernisme comme dénaturant l’engagement de l’Académie en faveur de la connaissance objective. Pourtant, l’inclusion des groupes marginalisés et en quête d’équité dans l’université a, à la fois, exigé et produit de nouvelles formes de connaissance lesquelles remettent en question les frontières disciplinaires aussi bien que les approches savantes conventionnelles.

Certains considèrent l’intégration d’une approche antiraciste comme une campagne idéologique réduisant l’analyse historique des sociétés anciennes à un seul point de vue. En revanche, nous considérons l’approche antiraciste de l’histoire comme une ouverture scientifique intentionnelle susceptible d’élargir ce qui constitue une connaissance objective et légitime.

Nous reconnaissons que la structure institutionnelle est difficile à changer en dépit de l’engagement du leadership universitaire à lutter contre le racisme, comme le nôtre en ce moment, et malgré l’appel à une plus grande ouverture aux histoires inclusives sous différents angles lancé par des associations professionnelles à l’instar de la Société historique du Canada. Nous reconnaissons également notre responsabilité en tant que formateurs de devancer le temps institutionnel en promouvant l’enseignement sur des sujets liés à la race et au racisme dans une université qui n’a pas encore élaboré de politique sur la discrimination raciale. Ce faisant, nous visons à co-apprendre avec nos étudiants, et avec ceux qui se joindraient à nous, en traçant une nouvelle voie et en contribuant à des initiatives antiracistes transformatrices sur notre campus et au-delà.


[1] L’auteure tient à remercier Melchisedek Chétima d’avoir traduit le texte en français; et Eric Allina, Chad Gaffield, Brenda Macdougall, Laura Madokoro, Heather Murray, Nicholas Ng-A-Fook, Sarah Rotz et Sarah Templier et les rédacteurs et rédactrices d’Histoire engagée pour leurs commentaires et suggestions visant à améliorer le texte.