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Là où le présent rencontre le passé

L’éternel retour de l’asile. De l’importance de l’histoire pour l’avenir de la prise en charge de la santé mentale

(Crédit : Raymond Depardon, San Clemente, 1979)

Par Alexandre Klein, Université Laval

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La psychiatrie québécoise est en crise. Les articles se multiplient en effet depuis plusieurs mois pour dénoncer la dégradation des conditions de prise en charge des personnes souffrant de problèmes de santé mentale. En février 2018, les infirmières de l’Institut universitaire en santé mentale de Québec s’inquiétaient déjà de l’absence désormais actée des psychiatres le soir, la nuit et les fins de semaine. Le directeur professionnel indiquait alors que l’Hôpital de l’Enfant-Jésus, qui pouvait offrir des soins spécialisés en cas d’urgence, n’était qu’à cinq minutes[1].  Pourtant, en juin de l’année précédente, on avait appris qu’avant fin décembre 2018, les 35 lits réservés à la psychiatrie dans cet établissement allaient être fermés[2] ; seule l’urgence resterait accessible jusqu’en 2023. Le 18 octobre 2018, c’est la fin de la psychiatrie à l’Hôpital du Saint-Sacrement qui était confirmée[3], les patients.tes étant progressivement réorientés.ées vers les urgences du CHUL ou de l’Hôpital de l’Enfant-Jésus. À Sherbrooke, le manque de personnel formé et compétent faisait craindre, en avril dernier, aux employés.ées du département de psychiatrie de l’Hôtel-Dieu pour leur sécurité, notamment face au débordement des urgences psychiatriques[4]. À Montréal enfin, c’est l’Institut Pinel qui a fait récemment face à une restructuration impliquant la suppression de 37 postes de sociothérapeuthes[5], simplement remplacés par des agents d’intervention. Ainsi, partout à travers la province, la crise est palpable et les psychiatres sont donc nombreux.ses à se mobiliser pour dénoncer « une psychiatrie sans vision et sans leadership[6] », « parent pauvre de la médecine[7] » ou même le pur et simple « retour de l’asile[8] ». Or, dans les différents textes d’opinion parus au cours de ces derniers mois, une même référence, constamment répétée, attire l’attention de l’historien.ne : il s’agit du rapport Bédard et de l’engagement au début des années 1960 d’une politique de désinstitutionnalisation psychiatrique. Ces deux évènements concomitants y apparaissent en effet souvent comme une sorte d’âge d’or, un moment de grâce dont il conviendrait de retrouver les principes directeurs et les valeurs sous-jacentes. C’est cette apparente nostalgie pour une période qui fut qualifiée de « révolution tranquille au chapitre de la psychiatrie » que je souhaite interroger dans cet article afin d’en montrer tant les enjeux historiographiques complexes que les limites théoriques et pratiques importantes.

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Habiter les archives : le point de vue d’un non-historien

Par Jean-Vincent Bergeron-Gaudin, doctorant en science politique à l’Université de Montréal
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Archives FRAPRU (Crédit : Jean-Vincent Bergeron-Gaudin)

 

Lorsque les responsables de la rubrique Chroniques d’archives m’ont contacté pour sonder mon intérêt à écrire un texte sur la collecte documentaire que j’ai menée pour ma thèse, j’ai dans un premier temps hésité. En tant que politologue et non-historien, quelle pouvait être ma contribution aux débats épistémologiques et méthodologiques d’une discipline qui n’est pas la mienne? Après avoir lu les premières chroniques publiées à l’automne, j’ai pris conscience que le rapport privilégié que j’ai développé avec mes sources, en dépit de ses singularités, présentait plusieurs points communs avec celui que les historiens.nes peuvent eux et elles-mêmes entretenir. Ainsi, mon hésitation de départ a rapidement fait place à une curiosité et une volonté d’explorer ce rapport particulier, voyant dans cette offre une occasion de faire un retour réflexif sur mes deux années passées dans les archives à documenter l’histoire des luttes relatives au logement au Québec (1978-2017).

Partant de ma posture de non-historien, je souhaite dans ce texte revenir sur un certain nombre d’apprentissages réalisés au fil de ces deux années. Je discuterai de la délicate question de la classification des archives, de l’importance du volume de documents traités et de l’intérêt d’utiliser des sources orales de manière complémentaire à des sources écrites. Tout au long du texte, j’essaierai aussi d’accorder une attention particulière au rapport sensible que j’ai développé envers mes sources.

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La colonisation n’a pas apporté la civilisation

Par Jade Almeida, doctorante en sociologie à l’Université de Montréal, chroniqueuse à Néoquébec, et coresponsable du dossier Imaginations, existences et spatialités noires en (ré)émergences

« Attention, l’histoire des NoirEs ne débute pas avec l’esclavage, parce que c’est vraiment, la borne temporelle qui semble débuter l’expérience noire, et c’est ce que l’on met constamment de l’avant avec le mois de l’histoire des NoirEs, y compris dans les milieux scolaires, on va commencer avec l’esclavage et ça va arriver à Obama, ou à la limite à Black lives Matter, donc on a l’impression que l’expérience noire ce sont des chaînes. (…) L’idée pernicieuse, sous-entendue avec ce type de bornes c’est que finalement avant l’esclavage, il n’y avait rien, on a découvert les NoirEs avec l’esclavage et l’expérience noire a débuté avec les chaines, et il y a l’idée que la colonisation a apporté la civilisation ».

Cette citation est tirée d’une chronique de Jade Almeida à l’émission Néoquébec à quelques jours du début du mois de l’histoire des NoirEs. Elle nous y livre des réflexions et une critique sur la temporalité, ainsi que sur l’épistémologie eurocentrique qui marquent la discipline historique et la manière dont l’histoire est enseignée. Mettant de l’avant des exemples concrets, elle démontre comment la chronologie eurocentrique mène à l’invisibilisation de tout ce qui se passe à l’extérieur de l’histoire occidentale, et nous fournit des pistes de réflexion incontournables pour renverser cette tendance dominante.

Les congrès internationaux des écrivains et artistes noirs (1956 et 1959)

Par Adeline Darrigol, chercheuse associée au Laboratoire 3L.AM de l’Université du Maine

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Les participant.es au premier congrès de 1956.

Du 19 au 22 septembre 1956 s’est tenu à Paris le premier Congrès international des écrivains et artistes noirs, sous l’initiative d’Alioune Diop, Directeur de la revue Présence Africaine[1]. C’est dans l’amphithéâtre Descartes de l’Université de la Sorbonne que s’est rassemblée une soixantaine de délégués venus d’Afrique, d’Amérique, de Madagascar et des Caraïbes. On notait la présence de personnalités telles que Richard Wright (États-Unis), Jean Price Mars (Haïti), Marcus James (Jamaïque), Jacques Rabemananjara (Madagascar), Aimé Césaire, Frantz Fanon et Édouard Glissant (Martinique), Léopold Sédar Senghor et Cheikh Anta Diop (Sénégal) ou Amadou Hampâte Bâ (Mali). Dans l’assistance, se trouvaient aussi de nombreux étudiants noirs résidant en France. La similitude de leur situation et l’identité de leur sort face à l’Occident liaient les participants. Ces points communs créaient une certaine fraternité entre eux. Dans son discours d’ouverture, Alioune Diop a affirmé : « l’événement dominant de notre histoire a été la traite des esclaves. C’est le premier lien entre nous […]. Noirs des États-Unis, des Antilles et du continent africain […], nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres[2] ».

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« Les femmes influencent la politique » : le discours de femmes dans le débat sur la parité

Par Carol-Ann Rouillard et Ann-Julie DuRocher, Université du Québec à Trois-Rivières

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Sculpture « La Femme » à l’Assemblée nationale (Crédit photo : Ann-Julie Durocher)

Après avoir été longtemps laissé de côté par les groupes de femmes au Québec[1], l’enjeu de la représentation politique fait désormais l’objet de nombreuses discussions dans l’espace public[2]. À partir de l’étude de deux ouvrages publiés par des femmes, nous proposons de dresser un portrait de l’argumentaire mobilisé dans le discours des femmes au sujet de cet enjeu. Trois volets ont été étudiés : 1) les mesures suggérées pour augmenter le nombre de femmes en politique; 2) les arguments utilisés pour justifier les revendications; 3) les contre-arguments et les mythes que les auteures cherchent à déconstruire. Il en ressort un consensus sur la nécessité de pallier les obstacles systémiques, cause de la sous-représentation politique des femmes.

Mots-clés : Représentation politique; parité; femmes; égalité; politique; discours; quotas

Introduction[3]

Cet article étudie une partie de la contribution de Québécoises au débat portant sur la sous-représentation des femmes en politique. Longtemps absente des doléances du mouvement féministe québécois[4], la représentation politique fait davantage l’objet de discussions et de revendications de la part des femmes elles-mêmes[5] en plus d’être abordée davantage au sein de l’espace public[6]. Le contenu des échanges au sujet de la représentation politique des Québécoises demeure malgré tout peu étudié. Ce texte présente un portrait du discours porté par des femmes qui réclament une meilleure place au sein des institutions politiques à partir des ouvrages Femmes et pouvoir : les changements nécessaires de Pascale Navarro et Manifeste des femmes : pour passer de la colère au pouvoir, rédigé par Le Collectif pour l’égalité des femmes. L’étude de ces deux publications, portant exclusivement ou partiellement sur la parité femmes-hommes en politique, permet de mieux connaitre les arguments évoqués, les solutions proposées et les mythes et contre-arguments qu’elles cherchent à déboulonner. L’objectif est d’établir des pistes pour une analyse argumentative plus globale du discours porté par les femmes au sujet de l’enjeu de la représentation politique. 

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