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De l’histoire au rap : entrevue avec Webster

Par Christine Chevalier-Caron, candidate au doctorat en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

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Il y a quelques mois, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec l’inspirant Aly Ndiaye, plus connu sous le nom de Webster. Artiste hip-hop originaire du quartier Limoilou à Québec et se qualifiant de Sénéqueb métis pure laine[1], il a commencé à faire du rap en 1995. Passionné par l’histoire, il contribue au renouvellement historiographique du Québec en incluant à ses créations l’histoire des minorités, et plus particulièrement l’histoire des Noirs.es et de l’esclavage. À l’occasion du mois de l’histoire des Noirs.es, nous vous proposons la lecture de cet entretien lors duquel nous avons abordé des questions liées à son militantisme, au rap, à l’histoire et aux inégalités.


Christine Chevalier-Caron : Qu’est-ce qui t’a amené à militer?

Webster : Eh bien déjà, je viens d’une famille militante. Ma mère était beaucoup impliquée dans les syndicats, mon père aussi, et du côté de l’immigration, même dans notre jeunesse. Je me rappelle dans le temps de l’Apartheid, on ne pouvait pas manger de nourriture venant de l’Afrique du Sud. Mes parents nous amenaient beaucoup dans les manifestations, donc il y a cet aspect-là, aussi : j’ai grandi en ayant des modèles, des Malcolm X et des Martin Luther King, les Black Panthers, tout ça, c’est des choses qui m’ont beaucoup intéressé et qui ont joué un rôle assez formatif pour moi. Eh puis après ça, en vieillissant, j’ai décidé de toucher à tout ça, de m’investir un peu, de dénoncer les inégalités, de dénoncer ce qui se passait autour de moi, les inexactitudes aussi par rapport à l’histoire. Je m’inscris beaucoup dans un filon, disons, historique, et donc c’est, je trouve, vraiment dans le militantisme.

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Vue d’aujourd’hui : la chirurgie vers 1900 dans « The Knick »

Par Philip Rieder et Alexandre Wenger, Université de Genève, iEH2 et CineMed[1]

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The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015).

L’importance que prennent le corps et la santé dans nos sociétés constitue une explication possible à la récurrence de thèmes et de situations médicales dans les productions culturelles contemporaines. La médecine scientifique redéfinit sans cesse les frontières du possible et par conséquent les limites de la vie, suscitant à la fois espoirs et désillusions dans le public. Auteurs de fictions, autobiographes, philosophes, chroniqueurs et cinéastes, entre autres, questionnent le corporel, le biologique voire le biomédical et trouvent régulièrement un public réceptif. Au sein de cette production, les séries de qualité ne sont pas en reste.  L’envolée récente et spectaculaire de Emergency room, Grey’s anatomy, Night Shift, Remedy, Call the Midwife, Masters of Sex, Chicago Med, pour ne citer que les plus connues, démontre que les enjeux médicaux et les questions les plus techniques trouvent aujourd’hui un public jusque sur le canapé familial.

La décision de Cinemax de produire The Knick (États-Unis, réal. Steven Soderbergh, 2 saisons : 2014/2015), une série portant sur un hôpital de New York, n’est donc a priori pas radicalement originale. Son réalisateur, Steven Soderbergh, avait déjà démontré sa capacité à aborder des problématiques médicales, notamment dans Contagion (2011), un film profondément ancré dans la médecine contemporaine et porteur de messages de santé publique clairs. L’originalité du scénario de The Knick réside dans le fait de placer l’action dans les premières années du 20e siècle. Les auteurs du scénario, Michael Begler et Jack Amiel, auparavant connus pour l’écriture de sitcoms comiques, expliquent leur volonté de travailler sur un scénario à la fois médical et historique. Michael Begler rapporte avoir été inspiré par sa propre expérience. Étant malade, il avait essayé des soignants alternatifs avant de se décider pour les médecins allopathes : « j’ai alors commencé à réfléchir à quelles auraient été mes options il y a quelque 100 ans », explique-t-il[2].  Si la période choisie relève du hasard, il s’agit d’un hasard judicieux : en 1900, grâce à leur récente maîtrise de l’asepsie et de l’anesthésie, les chirurgiens avaient réuni les outils leur permettant d’intervenir sur les tissus et les organes intérieurs du corps dans de bonnes conditions. En revanche, ils ne savaient pas encore comment faire : les procédures demandaient encore à être inventées. Il y avait là de nouveaux territoires de la connaissance à conquérir, et une abondante matière pour une série épique sur les progrès de la chirurgie. 

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L’expérience subalterne : conscience et violence épistémologique dans l’écriture de l’histoire

Par Guillaume Tremblay, Université de Montréal

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Résumé

Cet article s’intéresse à l’usage du concept de subalternité en tant qu’objet, mais surtout en tant que catégorie d’analyse utile à l’écriture de l’histoire. Dans un premier temps, il sera question de présenter les origines historiographiques du concept et d’en exposer les principales caractéristiques telles qu’elles se définirent plus précisément à travers les travaux du collectif indien des Subaltern Studies. La seconde partie de l’article, en mobilisant des débats internes au groupe (l’action comme expression de la conscience vs la violence épistémologique), mais également des notions extérieures au groupe comme l’hégémonie (Gramsci) et l’aliénation (Memmi, Fanon), présentera une critique du concept en tant qu’outil pour l’étude et l’écriture de l’histoire. En définitive, l’article vise à montrer l’apport théorique et méthodologique du concept de subalternité dans le champ de l’histoire.

Mots clés

subalternité; subaltern studies group; sujet; conscience; violence épistémologique; hégémonie; aliénation

Introduction

Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée…

Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude, à côté de son vrai cri, le seul qu’on eu voulu crier parce qu’on le sent sien lui seul ; parce qu’on le sent habiter en elle dans quelque refuge profond d’ombre et d’orgueil, dans cette ville inerte, cette ville à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette[1].

C’est en 1939 qu’Aimé Césaire, poète martiniquais, publie son Cahier d’un retour au pays natal. Imposante et nécessaire prise de parole, cri de révolte du sujet colonial confiné à un mutisme contre nature, ce puissant poème résonnera jusqu’en France métropolitaine, trouvant au passage écho dans les confins d’un empire colonial vacillant. L’œuvre de Césaire s’enrichira au fil des décennies qui suivront, mais déjà, avant même les indépendances qui marqueront l’Afrique et l’Asie, avec ce poème-fleuve, il préfigure les grandes lignes des études postcoloniales qui se développeront dans le dernier tiers du siècle. Altérité, aliénation, hybridité, tout s’y trouve ; et en filigrane de tous ces autres concepts : la subalternité.

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« La fachosphère. Comment l’extrême droite remporte la bataille du net » : compte rendu

Par Siegfried L. Mathelet, chercheur associé à la Chaire UNESCO d’études des fondements philosophiques de la justice et de la démocratique de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

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Après leur Histoire du Front national (Talandier, 2014), Dominique Albertini et David Doucet nous proposent d’explorer la « fachosphère »[1].  Dans ce deuxième ouvrage écrit en commun, ils abordent ce phénomène récent dont ils prennent la peine de détailler la naissance et l’évolution dans le monde francophone depuis ses débuts, à la fin des années 1990. Ils relèvent d’entrée de jeu l’impact grandissant de certains sites militants sur l’actualité politique, de la controverse sur la pédophilie alléguée du ministre Frédéric Mitterrand vers 2008-09 à l’annulation du concert de Black M. en 2016. Si l’on ne recensait qu’un seul site internet dédié à la haine en 1995, il y en avait plus de 2000 en 1999. Dans ce livre, Domique Albertini et David Doucet entreprennent de raconter l’histoire de ces développements contemporains en s’appuyant sur une série d’entrevues avec les principaux acteurs de l’époque, ceux-là mêmes qui ont tissé ce réseau sur la Toile.

Les auteurs reconnaissent d’emblée que la définition de ce secteur d’activisme en ligne n’est pas aisée. Il recouvre toute la diversité des droites extrêmes, avec pour principale caractéristique, retenue par Nicolas Lebourg, d’entretenir une conception organiciste de la société, assortie d’un rejet de la modernité libérale et de son « idéal de société ouverte » ; un idéal déclaré en rupture avec un ordre naturel à restaurer et, de ce fait, tenu responsable de la décadence des sociétés européennes (p. 15). Ces droites se concentrent sur un ennemi commun, le « système » formé par des élites financières et politiques, ainsi que des médias jugés complices. Cette méfiance envers les médias traditionnels, voire leurs difficultés à les investir, expliquent probablement que ces droites extrêmes aient vu l’internet comme une possibilité de communiquer directement avec leur audience et une opportunité à exploiter. Très tôt, nous disent les auteurs, les activistes d’extrême droite voient le Web comme une arme.     

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« Ceux qui font les révolutions à moitié » : un militantisme par procuration

Par Camille Robert, étudiante au programme court de 2e cycle en pédagogie de l’enseignement supérieur de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), membre étudiante du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca[1]

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Scène tirée du film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau (2017). Source : KFilms Amérique.

J’ai été de celles et ceux qui ont participé aux mobilisations de 2012. Lorsqu’on m’a invitée à visionner Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau pour livrer mes impressions à Dustin Segura (Urbania), j’ai tout de suite accepté. Ce nouveau film de Mathieu Denis et Simon Lavoie, connus pour Laurentie (2011), se déroule quelques années après le printemps étudiant. La révolution à moitié, c’est la grève de 2012, qui apparaît tout au long du film sous forme de fragments d’images, de sons, de souvenirs. Les quatre protagonistes poursuivent la lutte sociale à leur manière, dans la semi-clandestinité et en s’enivrant de citations révolutionnaires.

Pour les actrices et acteurs des luttes sociales, les récits qui en sont construits ont quelque chose d’étrange, sorte de dédoublement, de projection imparfaite, décalée. Je m’attendais, dans cette mesure, à ce que cette représentation cinématographique post-grève ne colle pas parfaitement à la réalité. Les critiques ont, jusqu’à présent, parlé d’un film qui abordait la suite de 2012 sans complaisance. D’entrée de jeu, Ceux qui font les révolutions à moitié ne se revendique pas comme un film politique. Il parvient, toutefois, à capitaliser sur un contexte politique en le vidant de sa substance et de son sens.

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