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Là où le présent rencontre le passé

Entretien avec Arnaud Esquerre*

Par Martin Robert

Arnaud Esquerre est sociologue, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Paris. Nous l’avons rencontré à l’occasion de la parution de son ouvrage Enrichissement. Une critique de la marchandise (Gallimard, 2017), cosigné avec Luc Boltanski.

Martin Robert : Comment décririez-vous le parcours qui vous a conduit vers la sociologie ?

Arnaud Esquerre : En sortant du lycée, j’ai reçu une première formation à l’Institut d’études politiques de Paris, avec une spécialisation en économie et en finances. J’étais donc à Science Po durant les importantes grèves de décembre 1995 en France. À ce moment, la figure de Pierre Bourdieu était extrêmement médiatisée et j’ai eu alors envie de me réorienter pour faire de la sociologie. J’ai donc écrit à Pierre Bourdieu, en lui demandant s’il prenait encore des étudiants, pour faire un diplôme d’études approfondies (DEA). Il m’a répondu par lettre en me disant qu’il ne prenait plus d’étudiants, mais qu’il me recommandait de m’adresser à un proche, Patrick Champagne, spécialiste des médias, étant donné que je me proposais de travailler sur l’affaire de la profanation du cimetière de Carpentras sous l’aspect de sa médiatisation et des controverses qui y étaient liées. Cette affaire concerne un cimetière juif à Carpentras, où en 1990 des sépultures ont été endommagées et un corps exhumé. Ces faits ont entraîné une réaction immédiate du ministre de l’Intérieur accusant, comme responsable de telles actions inspirées par la haine raciste, le Front national (FN). Ce dernier a réagi en dénonçant une manipulation contre lui. L’enquête a duré plusieurs années jusqu’à ce que les juges établissent de manière claire que cette profanation avait été réalisée par un petit groupe d’extrême-droite, confirmant son caractère antisémite. Je me suis donc inscrit en DEA à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) pour entreprendre une étude sociologique de cette affaire. Dans cette école, j’ai suivi des séminaires en sociologie, mais je me suis intéressé aussi à d’autres disciplines, dont la philosophie. J’ai suivi notamment les séminaires des philosophes Vincent Descombes et Jacques Derrida, dont les cours sur la peine de mort m’ont beaucoup marqué. La sociologie demeurait très dominée par Bourdieu, mais il y avait alors un autre pôle, assez fortement constitué à l’EHESS, autour de Luc Boltanski, et à l’École des Mines, autour de Bruno Latour, qui m’a attiré. Malgré la force intellectuelle de Pierre Bourdieu, je ne me sentais pas à l’aise en raison du cadre théorique devenu très figé, à la fois par lui et ses proches. Luc Boltanski, au contraire, donnait le sentiment de quelque chose d’extrêmement innovant et donnait à ses étudiants l’exemple d’une grande liberté conceptuelle. À la fin du DEA, j’ai décidé de m’inscrire en thèse avec lui. Quant à Bruno Latour, il a présidé mon jury de thèse.

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Plongée intimiste dans mon rapport à la recherche en archives

Par Vincent Houle, candidat au doctorat en histoire à Université de Montréal/Université Paris I Panthéon Sorbonne

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J’aime penser que chaque historienne, chaque historien apprend un peu plus à se connaître au contact des sources. Se révèle parfois une curiosité insoupçonnée au détour d’un fonds duquel nous n’attendions rien de spécial, parfois un entrain soudain ou, au contraire, une lassitude profonde pour le dépouillement méthodique d’un autre fonds particulièrement volumineux ; se révèlent aussi des traits de caractère non pas de la ou du spécialiste en nous, mais de l’être humain sensible et subjectif. Je propose d’aborder cette Chronique d’archives comme une occasion, pour certaines ou certains qui hésitent à poursuivre leurs études aux cycles supérieurs dans la discipline, de s’immiscer dans mon rapport bien personnel à cette course aux fonds, même si j’illustre un point de vue qui ne prétend en aucun cas à l’originalité. J’ai d’abord et avant tout l’intention d’offrir un discours que je n’ai pas entendu avant de vivre moi-même l’expérience de la recherche en archives, avec ses moments de grâce comme ses périodes lasses. Je souhaite aussi, en fin de réflexion, exposer à celles et ceux qui s’y lanceront sous peu un aperçu de l’« autour », de ce qui se trame en dehors de l’archive elle-même. Pensées, émotions, perceptions, mode de vie, sont des éléments indissociables de la recherche qui demeurent trop rarement explicités.

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Le retour de Tom, ou l’aventure héroïque d’une petite fille ? Une écolière canadienne raconte la Première Guerre mondiale

Par Sarah Glassford[1]

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Ce texte a d’abord été publié en anglais sur la plateforme ActiveHistory. Nous les remercions de nous laisser le publier en traduction française.

Que pensaient les enfants canadiens de la Première Guerre mondiale ? Nous savons qu’ils s’amusaient avec des jeux et des jouets inspirés par la guerre, qu’ils lisaient des récits d’aventures et se mettaient en scène dans des intrigues centrées sur la guerre, qu’ils étaient mobilisés pour amasser de l’argent pour des causes qui y étaient liées, et que, dans certains cas, ils mentaient sur leur âge dans le but de s’enrôler [2]… Cependant, il est difficile de parler de la guerre dans leurs propres mots, de savoir quelles étaient leurs pensées juvéniles, leurs émotions et l’image qu’ils en avaient. L’étude de Norah Lewis sur les lettres que des enfants envoyaient à cette époque aux périodiques canadiens destinés aux familles propose un exemple rare et précieux[3]. Toutefois, trouver dans les archives des documents non publiés rédigés par des enfants de la Première Guerre mondiale constitue un véritable défi. Les enfants écrivent relativement peu, de tels documents sont donc rares, et quand ils le font, les pages qu’ils noircissent disparaissent le plus souvent après l’enfance. D’ordinaire, peu d’écrits de ce type passent le test de « l’importance historique » et sont conservés dans les archives accessibles au public. Ceux qu’on y retrouve constituent une infime partie de fonds familiaux et sont plus susceptibles d’être découverts par hasard que dans le cadre de recherches intentionnelles.

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Quelle université pour quelle société? Petite histoire du débat intellectuel entourant la question universitaire franco-ontarienne*

Michel Bock, professeur d’histoire, Université d’Ottawa

François-Olivier Dorais, professeur d’histoire, Université du Québec à Chicoutimi

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Crédit : RÉFO (Regroupement des étudiants franco-ontariens)

À la suite des décisions récentes du gouvernement Ford, la question universitaire franco-ontarienne a fait un retour en force dans l’actualité. Rappelons que le premier ministre ontarien a décidé, dans sa mise à jour budgétaire du 15 novembre dernier, de mettre un terme au projet de l’Université de l’Ontario français, en plus d’intégrer le Commissariat aux services en français au bureau de l’ombudsman de l’Ontario et d’annuler une aide financière promise au théâtre La Nouvelle Scène d’Ottawa. Depuis, plusieurs représentants de la communauté franco-ontarienne ont manifesté leur désaccord et leur colère en demandant au gouvernement de revenir sur sa décision, d’autant que ce projet d’université, adopté sous forme de projet de loi en 2015, était sur le point de voir le jour à Toronto et en voie d’accueillir sa première cohorte d’étudiants en 2020. Les Franco-Ontariens ont même pu compter sur l’appui récent de l’Institut d’histoire de l’Amérique française qui, dans les pages du Devoir du 21 novembre dernier, a dénoncé l’abolition de cette université au motif qu’elle portait « entrave à la constitution du lien social et le maintien du bien commun[1] » pour la minorité franco-ontarienne. Depuis, cette lettre a recueilli plus de deux cent signatures de la part de professeurs du Québec et de l’Ontario.

            Si la question universitaire occupe une telle place dans l’espace public franco-ontarien ces dernières années, c’est parce que l’université n’est pas tout à fait une institution comme les autres et qu’elle joue un rôle de structuration sociétale particulier. Elle est un lieu qui contribue à l’édification et à la permanence des cultures et des sociétés, un lieu dont la mission première est d’engendrer la réflexion et le débat sur leur finalité au-delà des contingences, des besoins, voire des tendances intellectuelles du moment. Cette réflexivité propre à l’institution universitaire lui confère une mission existentielle qui la conduit à transcender les impératifs purement stratégiques et circonstanciels auxquels certains voudraient l’astreindre. Cette fonction normative de l’université en fait une institution vitale au projet de société franco-ontarien, si tant est que, comme l’indiquait Joseph Yvon Thériault à propos de l’Acadie et de l’Université de Moncton, « [i]l faut se croire une société pour avoir la prétention de pouvoir s’offrir une université[2] ».

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Entretien avec Lucie Dagenais — deuxième partie*

Par Cory Verbauwhede

Crédit : Le Travail, vol. XI, no. 6, Montréal, Qc, juin 1964

Cette deuxième partie d’entrevue (voir la première partie) porte sur le conflit de travail de 1964 entre l’Alliance des infirmières de Montréal (AIM-CSN) et une vingtaine d’hôpitaux francophones gérés par des communautés religieuses. Ce conflit, moins bien connu que la grève des infirmières de Sainte-Justine en 1963 et que la grève générale dans les hôpitaux du Québec en 1966, constitue pourtant un point tournant dans les relations du travail entre les personnels et les directions des établissements au sein du système de santé québécois : la démission choc du président du tribunal d’arbitrage, le juge Paul L’Heureux, au cours de ce conflit a aussi contribué à mettre fin au régime de relations du travail d’exception dans les services publics.

L’action des infirmières s’inscrit alors dans la démarche de la Fédération nationale des services FNS-CSN, résolument engagée depuis 1962 dans l’harmonisation des conditions de travail au sein de tous les hôpitaux du Québec, étape nécessaire pour instituer un service public vraiment universel, qui offre des services comparables à travers la province.

Lucie Dagenais a participé à ce conflit en tant que conseillère syndicale auprès de l’Alliance des infirmières de Montréal (AIM-CSN), poste qu’elle a occupé de 1962 à 1970.

Cory Verbauwhede : Nous avons discuté lors de notre premier entretien des conflits à l’Hôtel-Dieu de Montréal en 1962 et à Sainte-Justine en 1963. Pourquoi s’attarder plus particulièrement au conflit de travail des infirmières de 1964 ?

Lucie Dagenais : C’est principalement le conflit de 1964 qui a mis fin au déséquilibre des droits entre salariés publics et privés, qui existait depuis l’adoption, en 1944, de la Loi des relations ouvrières et de la Loi des différends entre les services publics et leurs salariés. Ce régime législatif octroyait un droit de grève – très encadré – aux syndiqués du secteur privé, mais l’enlevait à ceux des services publics. C’est en partie grâce à l’action audacieuse d’un petit nombre d’infirmières que le Code du travail, adopté le 22 juillet 1964, a étendu le droit de grève aux employés des hôpitaux et des autres « services publics », ce qui n’avait pas du tout été l’intention de départ du gouvernement. La possibilité de faire la grève a par la suite fait avancer les droits des syndiqués du secteur public d’une manière qui aurait été inconcevable sous l’ancien régime de relations du travail.

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