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Là où le présent rencontre le passé

Quel est le problème avec un chèque? Un appel pour des réparations pour l’esclavage au Canada

Par Anthony Morgan, avocat spécialiste en droits civils[1]

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3 octobre 1782. La Gazette de Québec, p. 2. Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Pour la première fois depuis longtemps, le sujet des réparations pénètre le discours politique ambiant. Plusieurs candidat.e.s à la présidence américaine pour 2020—incluant Kamala Harris, Beto O’Rourke, Elizabeth Warren et Bernie Sanders—ont développé une position sur l’enjeu des réparations pour les Afro-américain-e-s. Chacun d’entre eux, sauf Warren, ont contesté le concept même de réparations, principalement à cause de l’incertitude et des suspicions entourant la mécanique derrière l’idée de fournir des réparations à des individus et des familles. Par exemple, dans une entrevue récente, alors qu’on lui demandait s’il supporte l’idée des réparations, Sanders a répondu « Yeah—but not if it means just a cash payment or a check to families. I would not support that. »

Au Canada, très peu de réflexions ont porté sur la question des réparations. En effet, le pays n’a pas encore entamé de réelle réflexion quant à sa participation dans l’esclavage pernicieux des peuples africains à l’intérieur de ses frontières contestées. Il est donc temps que nous adressions la question de l’implantation d’un plan de réparations pour les Afro-canadien.ne.s descendant.e.s d’esclaves.

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Le Génocide tutsi : L’impossible justice

Par Amadou Ghouenzen Mfondi, doctorant à l’école d’études des conflits de l’Université Saint-Paul (Ottawa)

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Introduction

La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide adoptée par l’Organisation des Nations Unies (ONU) le 8 décembre 1948 définit le crime de génocide comme tout acte « commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux »[1]. Ce terme est certes nouveau mais l’histoire nous apprend que le fait décrit est tout aussi vieux que le monde. Au moment où le Rwanda commémore le 25e anniversaire du génocide tutsi, il est utile d’analyser la manière dont la soif de justice et la nécessité du pardon ont été gérées dans ce petit pays de montagnes coincé au cœur de la région des grands lacs africains.

A la suite de l’attentat qui coutât la vie au président rwandais Juvénal Habyarimana en avril 1994, un massacre furieux se déclencha à Kigali, la capitale, et se transforma aussitôt en génocide sous les yeux médusés de la « communauté internationale ». Entre le 6 avril et le 1er juillet 1994, près d’un million de personnes, en majorité Tutsi, furent tuées. Un massacre vite fait. Perpétré en seulement cent jours, soit un ratio macabre de plus de 8 000 vies supprimées quotidiennement. Le tout devant les caméras du monde entier. Un génocide diffusé presqu’en direct à la télé. Du plus loin de ce que l’on sait des crimes de masse, le génocide tutsi est l’extermination à grande échelle la plus rapide de l’histoire humaine.

La gestion de l’héritage des crimes de masse pousse des sociétés sortant des conflits comme le Rwanda à envisager des solutions qui prennent en compte les blessures du passé, les ressentiments du présent et le besoin de réconciliation.  Cette rationalité de l’histoire installe de fait  les conditions d’un choix alambiqué entre la justice et le pardon.  Le Rwanda post génocide n’a pas échappé à cette encombrante dialectique.  L’expérience rwandaise du traitement de la période post-génocide fait apparaitre deux approches ambitieuses qui, dans leur relative complémentarité, eurent pour objectif de rendre justice et de favoriser le pardon et la réconciliation entre les victimes et leurs bourreaux. Un-quart de siècle après cette tragédie qui marqua à jamais l’histoire du Rwanda, toutes les juridictions spéciales qui ont été mises sur pieds pour rendre justice aux victimes et réconcilier le pays ont clôturé leurs travaux.

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« Sauvage », « esclave » et « Nègres blancs d’Amérique » : hypothèses sur le complexe onto-politique québécois

Par Philippe Néméh-Nombré, doctorant en sociologie à l’Université de Montréal

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Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti Pris sort en même temps que Nègres blancs d'Amérique.

Parti Pris, vol. 5, n.6 (mars 1968). Ce numéro de Parti pris sort en même temps que Nègres blancs d’Amérique.

Ce texte est la transcription d’une communication présentée le 21 mars 2019, dans le cadre du colloque Maintaining Post-Colonial (Dis)Order à l’Université McGill, organisé par le Collectif interdisciplinaire de recherche sur les identités collectives (CIRIC).

« Aucun peuple n’a le monopole de la souffrance! Bien des blancs se sont fait exploiter et se font encore exploiter! Parlez-en à mes grands-parents qui ont défriché une terre de plusieurs acres à la pelle et à la chaine dans un rang misérable du fond de la Beauce. Sentaient-ils le ‘privilège blanc’? Je ne crois pas. »

« Sachez qu’avant la Révolution Tranquille, les Canadiens français étaient considérés par le pouvoir anglophone comme de vulgaires ‘porteurs d’eau’. Je vous suggère comme lecture, un classique québécois : Nègres blancs d’Amérique. Vous allez peut-être prendre conscience que vous n’avez pas été les seuls exploités de l’histoire… On pourra alors parler des stigmates que nous portons nous aussi, les Québécois. »

Voilà des extraits de l’un des messages les plus polis que j’ai reçus durant les semaines qui ont suivi l’annulation, par le Festival de jazz de Montréal, des représentations du spectacle SLAV de Betty Bonifassi et Robert Lepage. Celui-ci m’a particulièrement marqué. D’abord, accessoirement, parce qu’il est somme toute non-violent dans son ton, même plutôt pédagogique dans son intention, étrangement. Mais, ensuite, surtout parce qu’il met en scène de manière particulièrement juste, concise et efficace deux éléments qui m’apparaissent incontournables pour penser les présents et les futurs des sociétés euro-américaines (ou dans les sociétés euro-américaines) de façon générale, et au Québec de manière probablement encore plus précise et pressante.

Deux éléments, donc. D’une part, la façon dont interagissent différentes relations et figures onto-politiques[1] racialisées, ou si on veut différentes figures d’une mythologie raciale, dans le présent politique du Québec – par exemple quand il est question de « défrichage », dont l’usage discursif présuppose et entretient la substitution et la fossilisation de toute existence autochtone, ou encore de « nègres » blancs, dont la mobilisation permet d’imager l’extériorité d’une pleine humanité. Plus précisément, ces extraits illustrent la manière dont l’auto-compréhension franco-québécoise émerge, existe et se reconduit par la mise en dialogue de deux figures : celle du « sauvage » comme quelque chose de passé, donc de pré- ou ante-ontologique, et celle de l’« esclave », du « nègre » comme la négation de l’existence et de la liberté, donc comme une figure anti-ontologique qui peut être mobilisée métaphoriquement, sans égards à l’existence réelle de personnes et communautés noires. Ce premier élément, donc, le jeu entre ces figures onto-politiques, ces différentes manières intéressées et contextuelles de racialiser les formes d’existence. Et d’autre part, un second élément, à savoir que le message cité en introduction identifie aussi très habilement l’endroit où intervient le fameux texte de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, dans cette structuration. Deux points que j’aimerais aborder pour essayer de suggérer, de façon assez exploratoire, certaines implications, certaines urgences et finalement certains débuts d’hypothèses pour déplier quelques dynamiques contemporaines à la lumière de l’usage de ces positions relationnelles racialisées dans (ou pour) l’affirmation franco-québécoise.

Je vais dans un premier temps revenir brièvement sur les phénomènes et processus historiques et structurels à partir desquels émergent et se solidifient les positions onto-politiques relationnelles autochtones et noires dans et face à la société coloniale blanche, c’est-à-dire la colonisation d’occupation et l’esclavage transatlantique. J’envisagerai ensuite Nègres blancs d’Amérique comme un moment pivot, un moment clé qui laisse place à un montage vraiment particulier et particulièrement tenace, dans le contexte québécois, de la mobilisation du « sauvage » passé et de l’« esclave » non-libre, du « nègre » à l’extérieur de l’existence.

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Le « Grand tableau Cité mémoire » : critique d’une histoire aseptisée

Par Guillaume Vallières, étudiant au baccalauréat en histoire, Université de Montréal

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Il est sans doute plutôt tard pour faire la critique d’une projection ayant lieu toutes les semaines depuis bientôt deux ans. Or, malgré ces délais, il semble que bien peu de personnes se soient prononcées sur la projection dont il sera ici question, et qu’elle soit passée sous les radars des historiens et historiennes. Cette projection nommée « Grand tableau » est mise sur pied par Montréal en histoires[1] dans le cadre du projet Cité mémoire, et est présentée sur le champ de Mars tous les vendredis et samedi soir. L’expérience son et lumière se voit comme une incursion au cœur de l’histoire de la ville de Montréal. Élaborée dans le cadre des festivités du 375e anniversaire de la fondation de la ville et d’une durée d’une trentaine de minutes, la projection se voulait l’élément phare d’une série de trajets historiques pensés par Montréal en Histoires. Mise de l’avant comme une occasion pour « rencontre[r] [une] multitude de personnages témoins de l’évolution de la ville à travers le temps »[2], la projection n’aura finalement réussi qu’à présenter une version aseptisée de l’histoire de la ville, de l’époque précoloniale jusqu’à la fin du XXe siècle.

Tournant autour de grands événements, de grands personnages et de bâtiments phares de l’île, ce « Grand tableau » déçoit par son manque d’inclusion et n’est autre qu’un énième lieu où dominent des personnages blancs. Les seules luttes qui y sont représentées sont directement liées aux revendications des populations francophones présentées comme « opprimées » par les nations autochtones, dans un premier temps, et par la colonisation britannique, par la suite. Autrement, l’histoire est totalement dénuée de toute forme de combats. Ce « Grand tableau » historique, qui avait pourtant le potentiel de se mettre au diapason des courants récents de la recherche historique en présentant une vision éloignée du récit dominant de l’histoire et en intégrant le rôle des minorités et d’autres groupes marginalisés, s’est plutôt cantonné dans un conservatisme marqué.

Avant toute chose, il est important de mentionner que le présent texte ne fait pas le procès des gens ayant travaillé sur la réalisation et la diffusion de ce projet. Loin de moi l’idée de les présenter comme racistes, intolérants.es ou totalement fermés.es. Je reconnais les efforts qui ont été mis dans la création de ce projet, mais je crois aussi nécessaire de souligner les importantes lacunes que les résultats portent en eux et ce qu’ils reproduisent.

Le but de cet article est donc de soulever des questions éthiques et théoriques liées à ce genre d’activité culturelle et à la vulgarisation de l’histoire nationale. Je comprends que la mission première de Montréal en histoires est de populariser et célébrer l’histoire de Montréal à travers du matériel ludique. Or, n’est-elle pas là l’essence même du problème ? En voulant divertir, Montréal en histoires semble avoir perdu de vue l’idée de présenter du matériel historique allant au-delà de la simple présentation de faits. Comment justifier, donc, la pertinence historique et culturelle d’une telle activité ?

 

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Black Earth Rising : il y a eu un génocide contre les Tutsi, mais…

Par Sandrine Ricci, candidate au doctorat en sociologie et chargée de cours (UQAM), autrice de Avant de tuer les femmes, vous devez les violer ! Rapports de sexe et génocide des Tutsi (2014, Syllepse) et Lisa Ndejuru, candidate au doctorat en études interdisciplinaires (Université Concordia) et boursière John F. Lemieux fellowship en études sur le génocide et les droits de la personne.

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Black Earth Rising, Netflix

Black Earth Rising, Netflix

Alors que s’amorcent les activités visant à commémorer le 25e anniversaire du génocide des Tutsi du Rwanda, des discours révisionnistes circulent, au Québec comme ailleurs, et il est parfois difficile de les détecter. Diverses voix critiques s’indignent par exemple au sujet de la série Black Earth Rising diffusée sur Netflix (titre en français : Passé sous silence). Ce thriller judiciaire véhiculerait, en creux, une thèse révisionniste : celle d’un double génocide qui aurait atteint symétriquement Tutsi et Hutu. À l’instar de l‘expression « génocide rwandais », on peut reprocher à cette thèse de poursuivre l’objectif d’effacement inhérent au projet génocidaire dont il importe de rappeler qu’il visait spécifiquement les Tutsi en raison de cette identité abusivement établie comme « ethnique » par le pouvoir colonial.

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