HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Confusion des genres et méconnaissance

Par Martin Pâquet et Karine Hébert, président et vice-présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française.

 

La série télévisée Canada: The Story of Us suscite son lot de commentaires dans l’espace public depuis son lancement. Réagissant aux critiques, Chuck Thompson, le directeur des affaires publiques de CBC, s’est excusé en mentionnant que, « [à] titre de diffuseur public du Canada, nous sommes résolus à faire découvrir aux Canadiens leur pays et leur histoire (« history ») et à les aider à tisser des liens. Lorsque nous racontons l’histoire (« history ») d’un pays, il y a inévitablement des citoyens, des historiens et des politiciens qui ont une autre façon de voir les choses, et c’est de toute évidence ce qui se passe avec Canada: The Story of Us ».

 

Comme historiens, nous aimerions attirer l’attention sur la perspective des concepteurs de cette série. Cette perspective repose à la fois sur une confusion des genres et sur la décision des concepteurs de se priver de l’expertise variée des historiens et de la qualité du rapport au passé qu’ils peuvent offrir. Dès lors, cette perspective ne peut déboucher sur un dialogue fructueux, malgré les souhaits de la CBC.

 

La confusion des genres

 

À l’instar du concept télévisuel développé dans les séries similaires sur le passé britannique, américain et australien, Canada: The Story of Us propose 50 récits (« stories ») répartis en dix épisodes. Produits d’un processus créatif formaté, ces récits sont des reconstitutions rythmées mettant en scène des personnages bien campés, présentés le plus souvent comme des héros. Des intervenants divers (acteurs, auteurs, sportifs, etc.) viennent commenter les vignettes à partir de leur expérience. Plusieurs ont déploré, avec raison, la sélection orientée des éléments de ces récits. D’autres ont souligné les jugements de valeur anachroniques ou encore la récupération idéologique, oserions-nous dire, des récits présentés. Pour nous, le problème repose aussi sur une confusion des genres.

 

En effet, il existe une ambiguïté au sujet des termes « story » (récit) et « history » (histoire) qui sont employés indistinctement par les concepteurs de la série. Les récits sur le passé racontent une intrigue, parfois sur le mode de la fiction romanesque, pour séduire ou captiver un auditoire. L’histoire ne partage pas ces visées. L’écriture de l’histoire relève de l’argumentation : elle est fondée sur des preuves valides tirées de l’enquête à partir des traces du passé ; elle cherche à faire comprendre ce même passé dans toute sa complexité. « Story » et « history » ne sont pas des synonymes et n’agissent pas sur le même registre : la première opère notamment dans le domaine de l’émotion ; la seconde, dans celui de la raison.

 

Canada: The Story of Us brouille les codes. À la manière d’un roman, cette série veut-elle raconter un récit du passé pour faire ressentir des émotions ? Veut-elle plutôt alimenter une mémoire nationale chez les Canadiens de différentes origines ? Ou cherche-t-elle encore à faire comprendre le passé pour lui-même? Tous ces objectifs sont légitimes, mais ils ne sont pas complémentaires, surtout du point de vue des historiens.

 

La méconnaissance du métier

 

Dans ses excuses, M. Chuck Thompson souligne que les citoyens, les historiens et les politiciens ont des façons différentes de voir les choses. Certes, le passé n’est pas l’apanage exclusif d’une corporation : tous peuvent se l’approprier à leur manière. Toutefois, il nous semble que cette affirmation banalise l’apport des historiens à la compréhension du passé, en le ramenant à l’expression d’une simple opinion. Ce faisant, cette affirmation traduit une méconnaissance de notre métier et de notre responsabilité sociale.

Peu importe leurs croyances personnelles et leurs convictions politiques comme citoyens, les historiens interrogent le passé selon un protocole critique. Ils posent au préalable un questionnement de recherche, constituent des corpus documentaires qu’ils analysent selon une méthodologie appropriée, recueillent des preuves qui fondent leur argumentation.

 

Dès lors, les historiens n’énoncent pas une opinion subjective comme une autre sur le passé. Ils produisent une connaissance informée, saisie dans un contexte, soumise à la critique qui constitue l’assise de toute compréhension de ce territoire méconnu du passé. Cette connaissance aux fins de la compréhension n’est pas destinée à quelques spécialistes. En faisant de l’histoire, les historiens cherchent à répondre aux attentes de leurs concitoyens. Lorsqu’ils s’intéressent au passé, ces derniers veulent le comprendre de la manière la plus véridique et la plus certaine possible. Il est donc de la responsabilité première des historiens de ne pas leurrer leurs concitoyens, que ce soit par inadvertance ou délibérément, peu importe le motif.

 

Revoir les termes du dialogue

 

Par-delà la polémique de la série Canada : The Story of Us, nous nous montrons sensibles à la volonté de la CBC d’initier un dialogue. Pour ce faire, nous estimons toutefois que la voix des historiens doit être entendue et reconnue pour ce qu’elle peut apporter sur le plan de la compréhension du passé. Enfin, si le projet de présenter cette série dans les écoles canadiennes est maintenu, nous espérons que la CBC lèvera l’équivoque. Il ne s’agit pas d’une série historique et, à ce titre, elle ne correspond pas au contenu des programmes d’enseignement de l’histoire.

 

Martin Pâquet et Karine Hébert, président et vice-présidente de l’Institut d’histoire de l’Amérique française.

 

 

 

 

 

 

Maurice Richard : l’origine d’une passion partisane, 1942-1945

Par Étienne Lapointe, candidat à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQÀM)

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Monument Maurice Richard. Crédit : Guy Mayer (Flickr).

Résumé

L’émeute du Forum de mars 1955 en réaction à la suspension du joueur vedette du Canadien de Montréal a marqué l’imaginaire collectif des Québécois francophones au point qu’on en a fait un événement illustrant la volonté d’affirmation nationale des Canadiens français. À la faveur de la Révolution tranquille et avec le passage du temps, Maurice Richard est ainsi devenu le symbole de cette affirmation nationale. Le présent article revient au début de la carrière de Richard afin d’illustrer comment, avant d’être un mythe national, il a été un héros sportif. En épluchant la presse sportive, on peut constater que la passion dont il a été l’objet se met en place par le biais du discours journalistique dès les débuts du joueur. Les trois premières saisons de Richard sont ici étudiées à la recherche des traces cette passion partisane.

Mots clés

Maurice Richard; émeute; fans; nationalisme; supporterisme; passion partisane; Canadien de Montréal.

Introduction

En septembre 2016, deux nouvelles ont rappelé que le nom de Maurice Richard ainsi que son souvenir étaient bien vivants au Québec. D’abord, le 8 septembre un article de la Presse canadienne annonçant que le club-école du Club de hockey Canadien désormais basé à Laval, allait porter le nom de « Rocket » a été relayé notamment par le quotidien The Gazette[1]. Quelques jours plus tard, soit le 14 septembre, la députée du Parti libéral du Québec dans la circonscription de Crémazie, Marie Montpetit, a officiellement déposé une demande pour modifier le nom de sa circonscription en faveur du célèbre ailier droit du Canadien de Montréal. Ainsi, le nom de Crémazie, poète nationaliste du 19e siècle, serait remplacé par celui de Maurice Richard[2]. Le changement de nom a été officialisé par le Directeur général des élections du Québec le 2 mars 2017[3]. Notons également que le gouvernement conservateur de Stephen Harper, avait aussi envisagé d’honorer la mémoire de Richard alors qu’on rapportait qu’on pensait baptiser le nouveau pont qui remplacera l’actuel pont Champlain « Maurice-Richard »[4], une idée qui a été rapidement abandonnée en raison des critiques qu’elle a suscitées[5].

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Du Carrick’s à l’art du cirque : et si le cinéma s’accordait avec le devoir de mémoire ? Entrevue avec Viveka Melki, documentariste, réalisatrice et passionnée d’histoire

Par Véronique Dupuis, géographe, étudiante à la maîtrise en histoire à l’UQAR et et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca

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On ne doit pas arrêter de raconter l’histoire, car la mémoire file vite.

Viveka Melki

Crédit photo : Sébastien Rabouin.

Recherchiste, réalisatrice et documentariste, Viveka Melki croit vigoureusement que l’histoire doit être dite. Incarnant cet idéal décrit par Henri Lacordaire où « l’histoire est la mémoire du monde », elle fait revivre un passé qui repose dans des boîtes d’archives et des livres trop bien rangés… Passionnée par l’être humain, elle fait revivre les événements et raconte les parcours personnels en sons et en images. Ses projets sont empreints d’une bonne dose d’humanité et d’un devoir de mémoire qu’elle ne pourrait trahir. En chacun de nous réside une histoire, croit-elle, et c’est par cette individualité que se façonne l’histoire globale. Pour cette artiste, travailler l’histoire est plus qu’un choix : c’est une conviction, une nécessité, une vocation. Dans ses documentaires, ses spectacles et ses expositions, Viveka Melki fait revivre des gens, des événements et des époques. Elle prend des avenues encore inexplorées dans le seul but de faire connaître l’histoire, de la rendre accessible et surtout de susciter l’intérêt pour notre passé. Pour la Gambienne d’origine, il importe que l’histoire prime dans nos sociétés où la tendance est à la reléguer aux oubliettes ou à l’escamoter. Avec ses réalisations, elle fait le pari que de plus en plus de gens s’intéresseront à leur propre histoire, mais aussi à celle dite « mondiale ».

Un tel défi n’est pas toujours facile à relever, comme en témoignent les contraintes et les difficultés qui mènent parfois la vie dure à ses projets. Néanmoins, rien n’égale sa conviction que l’histoire doit être omniprésente. Pour cette Canadienne née de parents libanais et brésiliens et qui a vécu plusieurs années en Angleterre, l’histoire est universelle et n’a aucune frontière. Comme si les mailles de chacun de nos récits s’entremêlaient pour former une grande toile commune.

Et si l’histoire devenait prioritaire ? Entrevue avec Viveka Melki.

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Écrire l’Histoire collectivement, sur Wikipédia, avec les edit-a-thons

Par Anne-Valérie Zuber, étudiante en Master Études Européennes à l’Université de Fribourg

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Assistance à ArtAndFeminism Love Machine, 4 mars 2017. Crédit : Rama (Wikimedia Commons).

Dans une récente entrevue, l’essayiste Mona Chollet affirme qu’« internet rend concret le fait que l’on pense forcément tous ensemble »[1]. Quelle plateforme vérifie cette idée mieux que Wikipédia? Bien que généralement abordée avec précaution dans les milieux académiques, l’encyclopédie est un support de réflexion pertinent pour qui s’intéresse à l’historiographie. C’est du moins ce que j’ai constaté en m’intéressant aux edit-a-thons. Contraction d’« édition » et de « marathon », ce sont des évènements pendant lesquels des personnes se réunissent pour réfléchir et travailler sur des contenus numériques. Ces rencontres s’inscrivent dans l’esprit « open source » de plateformes telles que Wikipédia dont le moto est l’accessibilité, en tout cas dans les principes. Après avoir appris l’existence d’edit-a-thons thématisant spécifiquement l’absence, voire l’invisibilisation, des femmes sur l’encyclopédie en ligne, je me suis retrouvée parachutée dans l’univers « wikipédien » à Paris n’ayant pourtant  jamais participé à un édit-à-thon auparavant et ne connaissant pas les mécanismes d’édition collaborative sur l’encyclopédie. Je propose dans cette recension un tour d’horizon des questions que soulèvent les organisateurs et organisatrices des edit-a-thons – des problématiques qui, je pense, entrent parfaitement en résonance avec les questionnements féministes sur l’historiographie.

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« La guerre du Cameroun : l’invention de la Françafrique (1948-1971) » : recension

Par Christine Chevalier-Caron, doctorante en histoire à l’UQÀM

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À l’occasion d’une tournée africaine amorcée le 1er juillet 2015, le Président français François Hollande prononçait, au côté de son homologue camerounais Paul Biya, un discours dans lequel il affirmait que : « la France regarde toujours avec lucidité son passé pour mieux préparer l’avenir, et c’est ce que nous avons fait »[1]. Suite à une telle déclaration, il aurait été légitime de croire que François Hollande allait jeter un regard franc sur l’histoire coloniale française au Cameroun en admettant qu’elle et ses troupes africaines avaient mené une guerre à l’endroit des populations camerounaises au courant des décennies 1950 et 1960. Pourtant, lorsque le journaliste Séverin Tchounkeu a initié la période de questions en lui demandant si la France allait procéder à une démarche semblable à celle faite quant à l’histoire coloniale de l’Algérie, c’est-à-dire reconnaitre qu’il ne s’agit pas simplement d’évènements, mais d’une véritable guerre, et procéder à un déclassement de documents, François Hollande s’est contenté de répondre :

Sur la question de l’histoire, c’est vrai […[ qu’il y a eu des épisodes extrêmement tourmentés et tragiques même, puisqu’après l’indépendance il y a eu une répression en Sanaga-Maritime, en pays Bamiléké. Et nous sommes, comme je l’ai fait partout, ouverts pour que les livres d’histoire puissent être ouverts et les archives aussi[2].

L’historiographie de la décolonisation du Cameroun sous tutelle française fournit une tout autre image de ce que serait une histoire – pour reprendre les mots du Président Hollande – « lucide ». Dans l’ouvrage La guerre du Cameroun : l’invention de la Françafrique paru en 2016, Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa s’appuient sur des témoignages recueillis lors d’enquêtes de terrain, de mémoires d’anciens administrateurs et militaires, de recherches en archives et de monographies pour démontrer qu’au Cameroun a eu lieu une terrible guerre contre-subversive marquée par d’innombrables violences commises par la France, avant comme après l’indépendance, afin de conserver un contrôle total sur les populations, le territoire, ainsi que sur les appareils étatique et militaire.

Nous vous proposons une recension de ce riche ouvrage qui participe au renouvellement de l’historiographie, en plus de faire la lumière sur une période historique dont l’héritage est toujours bien palpable au Cameroun et dans les relations franco-camerounaises. Dans un premier temps, nous nous intéresserons au contexte de publication, ce qui nous permettra ensuite de voir comment les auteurs démontrent que le Cameroun a été le terrain d’une importante guerre comparable à celle qui s’est déroulée en Algérie de 1954 à 1962. Nous rendrons compte, dans un second temps, d’une partie des propos des auteurs quant à la répression politique qui a contribué à l’intensification de la guerre et à la mise en place de la Françafrique.

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