HistoireEngagée.ca

Là où le présent rencontre le passé

Écrire l’Histoire collectivement, sur Wikipédia, avec les edit-a-thons

Par Anne-Valérie Zuber, étudiante en Master Études Européennes à l’Université de Fribourg

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Assistance à ArtAndFeminism Love Machine, 4 mars 2017. Crédit : Rama (Wikimedia Commons).

Dans une récente entrevue, l’essayiste Mona Chollet affirme qu’« internet rend concret le fait que l’on pense forcément tous ensemble »[1]. Quelle plateforme vérifie cette idée mieux que Wikipédia? Bien que généralement abordée avec précaution dans les milieux académiques, l’encyclopédie est un support de réflexion pertinent pour qui s’intéresse à l’historiographie. C’est du moins ce que j’ai constaté en m’intéressant aux edit-a-thons. Contraction d’« édition » et de « marathon », ce sont des évènements pendant lesquels des personnes se réunissent pour réfléchir et travailler sur des contenus numériques. Ces rencontres s’inscrivent dans l’esprit « open source » de plateformes telles que Wikipédia dont le moto est l’accessibilité, en tout cas dans les principes. Après avoir appris l’existence d’edit-a-thons thématisant spécifiquement l’absence, voire l’invisibilisation, des femmes sur l’encyclopédie en ligne, je me suis retrouvée parachutée dans l’univers « wikipédien » à Paris n’ayant pourtant  jamais participé à un édit-à-thon auparavant et ne connaissant pas les mécanismes d’édition collaborative sur l’encyclopédie. Je propose dans cette recension un tour d’horizon des questions que soulèvent les organisateurs et organisatrices des edit-a-thons – des problématiques qui, je pense, entrent parfaitement en résonance avec les questionnements féministes sur l’historiographie.

La communauté wikipédienne et le « gender gap »

En août dernier a eu lieu la première « Wikiconvention » francophone à Paris[2]. Il s’agit d’une rencontre réunissant des personnes intéressées par les projets Wikimedia francophones, pour une majeure partie des contributrices et contributeurs de plus ou moins longue date à l’encyclopédie en ligne Wikipédia. L’objectif des trois journées était de favoriser la coopération entre les participants.es originaires de divers pays et d’adresser les préoccupations actuelles des wikipédiens.nes, l’une des problématiques étant la place des femmes au sein de l’encyclopédie. Dans cette perspective, plusieurs conférences étaient au programme, dont une rencontre avec des initiateurs.trices d’ateliers participatifs dont le but est d’éditer des biographies de femmes. Ces edit-a-thons sont une des stratégies développées par des wikipédiens.nes pour palier collectivement à la problématique de sous-représentation des femmes. En effet, depuis quelques années, diverses études ont été publiées pour dénoncer les écarts entre les genres (« gender gap ») sur Wikipédia. D’un point de vue statistique, les personnes s’identifiant comme femme ne représenteraient que 13 pour cent de la totalité des contributeurs.-rice à l’encyclopédie, 15 pour cent pour la francophonie[3], et seuls 16 pour cent des biographies publiées en anglais sont consacrées à des femmes[4]. Face à ce constat, la fondation Wikimedia entend s’engager et propose notamment des bourses afin de pallier ce problème. Cependant, Loraine Furter, organisatrice d’edit-à-thon à Bruxelles[5], dit remarquer que les choses évoluent lentement .Les raisons de ces écarts sont multiples et débattues au sein de la communauté. Elles ont par exemple trait aux différences de temps à disposition, de connaissances ou de confiance chez les contributrices[6]. Ce qui est sûr, c’est que le « gender gap » met à mal l’utopie fondatrice de Wikipédia  – « Imaginez un monde dans lequel chacun puisse avoir partout sur la planète libre accès à la somme de toutes les connaissances humaines. C’est ce que nous faisons[7] » – et qu’il a des conséquences directes sur les contenus de la plateforme. Enfin, ces biais sont comparables aux problèmes souvent dénoncés dans l’historiographie.

Les invisibilisés.es de l’Histoire

En effet, la discipline historique et les connaissances qu’elle produit sont structurées par des mécanismes de pouvoir[8]. Lorsqu’on examine les « femmes » en tant que catégorie, leur absence ou la manière dont elles sont traitées révèlent les structures hiérarchiques du savoir – tout comme le constat à l’origine des edit-a-thons a montré l’iniquité sur l’encyclopédie. Non seulement y a-t-ul moins de femmes que d’hommes actives dans le champ de la recherche, mais, en plus, les sujets qui les concernent directement sont marginalisés, étiquetés sans trop s’en préoccuper en tant qu’« études genre » par exemple. Idem sur Wikipédia, constate Daniel Garcia, chercheur à l’École polytechnique de Zurich :

Si l’on observe l’ensemble des liens établis entre toutes les parties de l’encyclopédie, on constate que les articles concernant les hommes ne sont pas seulement plus nombreux : ils occupent également une position plus centrale dans le réseau. Les articles consacrés à des femmes, au contraire, ont tendance à être plutôt périphériques[9].

Cela signifie qu’il y a un point de vue qui domine, qui est généralement celui des hommes blancs cis hétéros ayant accès à l’éducation, et que celui-ci contribue à minimiser et/ou à exclure tous les autres vécus en valorisant leur expérience comme étant la norme[10]. Comme le confiait un utilisateur récemment interrogé sur France Culture « Wikipédia est un homme blanc, occidental, bien éduqué, et hétérosexuel. L’encyclopédie est construite dans ce moule, dans son contenu, mais plus encore dans ses règles[11].?» Dans ce contexte, des articles soi-disant « neutres » (qui ont recours au masculin par défaut) occultent eux aussi des spécificités du genre sous couvert d’une prétendue universalité du propos. On se rend vite compte qu’il ne suffit pas d’inclure les femmes et les autres absents.es à l’Histoire[12], au contraire, les points de vue nécessairement pluriels dans le récit des expériences doivent être problématisés afin de pouvoir revendiquer une objectivité plus forte et une approche intersectionnelle[13]. L’exemple de la page « héros » retravaillée lors d’un edit-a-thon le montre bien : censée définir le concept de manière non-genrée, l’entrée ne proposait que des modèles masculins. Lors d’un atelier, les participants.e.s ont décidé de rendre la définition plus diversifiée et l’ont complétée avec des héroïnes telles que Rosa Parks, Iphigénie ou encore Jeanne d’Arc. En ce sens, la nature collaborative de Wikipédia peut être comprise comme permettant la transmission de connaissances aux origines multiples, et en constant renouvellement. En tant qu’ « encyclopédie libre », elle présente un potentiel de transformation inédit. Les ateliers de la Wikiconvention l’ont attesté : les contributeurs.trices ont une approche à la fois enthousiaste et critique de leur médium. Convaincus.es par les potentialités de l’encyclopédie, ils et elles ne se gênent pas pour questionner la nature épistémique de Wikipédia et y travaillent activement, notamment avec les edit-a-thons.

Les edit-a-thons et l’hétérogénéité des points de vue

À Paris, l’atelier « Comment féminiser un village de Schtroumpfs » rassemblait des organisateurs.rices d’edit-a-thons féministes venant de France, de Suisse et de Belgique. L’objectif principal de la rencontre était le partage des expériences. À la base, tous et toutes ont les mêmes buts : réfléchir aux contenus Wikipédia et transmettre quelques bases de l’édition sur l’encyclopédie. L’accent est mis sur l’accessibilité. Les participants.es n’ont pas besoin de se préparer en amont et repartent avec de nouvelles connaissances, sans pour autant avoir à s’engager sur le long terme. Les travaux accomplis et une liste de propositions de tâches à réaliser sont mis en ligne sur une page consacrée à chaque évènement[14]. Depuis peu, le collectif Les sans pagEs tente de centraliser les travaux réalisés pendant les ateliers dans la francophonie. Cette page se veut le pendant de Women in Red, un mouvement anglophone qui répertorie sur son profil les liens rouges dont la couleur indique qu’ils ne correspondent – pour l’instant – à aucune entrée sur Wikipédia. Au-delà de ces fondements communs, les organisateurs.rices sont très libres dans la manière de concevoir et d’organiser les edit-a-thons. Pour les organisatrices du Projet Biographies de Femmes Suisses, notamment, le but est d’encourager les personnes à se « positionner en tant qu’expert.e sur un sujet ». Natacha Rault, par ailleurs responsable du Bureau de l’égalité à l’Université de Genève, attire l’attention sur la spécificité de l’écriture collective sur Wikipédia. Les erreurs (ou ce qui est perçu comme tel) peuvent rapidement être corrigées par d’autres utilisateurs. Par contre, plusieurs intervenantes mettent en garde contre une vision angélique de ce système. D’après elles, les négociations peuvent se révéler assez violentes pour les novices : « ce n’est pas le wiki-love » relève Florence Devouard, une des toutes premières femmes à avoir contribué à Wikipédia[15]. C’est pourquoi les organisatrices genevoises ont conçu leurs ateliers en sessions de six rencontres, afin d’être capables d’accompagner les participants.es dans la continuité. En comparaison, les edit-a-thons réunis sous la bannière « Art+Feminism » ont une dimension militante plus « coup-de-poing ». Focalisée sur les femmes dans l’art contemporain, cette campagne internationale a été organisée pour la première fois en mars 2014 sous la forme de 30 ateliers satellites (au Québec aussi[16]). Elle a réuni quelque 600 personnes et permis la création d’une centaine d’articles dans différentes langues. Dans ce cas, l’emphase est mise sur l’action collective de grande ampleur et la visibilité que cela peut engendrer. Ce projet a été réitéré en 2016 à Paris et a réuni quelques 500 participants.es qui, encadrés.es par une équipe de bénévoles formés.es en amont, ont produit, traduit et modifié une cinquantaine d’articles en deux jours. En outre, les évènements organisés à Bruxelles par Just For The Record élargissent la perspective au-delà des biographies. Ces ateliers s’accompagnent d’une performance ou d’une conférence d’artiste ou de chercheurs.euses « pour donner le ton », et une attention particulière est portée au lieu dans lequel se déroule l’edit-a-thon. Comme dans les autres ateliers, les organisatrices apportent de nombreuses sources (livres, articles, etc.) que les participants.es peuvent utiliser comme référence. En fin de compte, pour Loraine Furter, le plus important est de réfléchir à la manière dont on écrit, elle illustre son argument avec l’exemple de la féministe belge Léonie La Fontaine dont la biographie débutait jusqu’à il y a peu par « Moins connue que son frère Henri Lafontaine ». Plus tôt dans la journée, elle avait déjà proposé d’inscrire les principes du langage non sexiste (épicène) dans les directives rédactionnelles du Wikipédia francophone, afin de sensibiliser l’ensemble de la communauté wikipédienne. En outre, précisent les organisatrices, la critique ne s’applique pas uniquement à la manière dont on écrit sur les femmes : « Nous considérons que Wikipédia est un moyen de réécrire l’Histoire de manière équilibrée. Nous voulons promouvoir la diversité de genre et la diversité tout court »[17].

Écrire l’Histoire avec Wikipédia

Mais comment les historiens.nes perçoivent-ils et perçoivent-elles les Wikipédia par rapport à leur discipline ? Alexandre Hocquet, spécialiste des technologies numériques, est de ceux qui défendent l’encyclopédie face au scepticisme courant dans les milieux académiques. Il plaide même pour que l’encyclopédie fasse partie des programmes d’enseignement d’histoire : « Wikipédia mérite une critique pertinente (…) oui, il y a des tas d’articles nuls dans Wikipédia. Oui, il faut toujours vérifier ses sources. [Mais] les mécanismes épistémiques proposés par [l’encyclopédie] sont [suffisamment] intéressants pour s’y atteler[18]. » Autrement dit, nier l’importance qu’a aujourd’hui Wikipédia sur la transmission des savoirs est une erreur. Elle doit aussi être examinée à l’aune de son large lectorat. En effet, dans la francophonie, la plateforme plafonne toutes les statistiques. C’est le sixième site le plus visité en France et ses articles se placent généralement en première position lors des recherches sur Google[19]. En conséquence, critiquer l’encyclopédie pour ce qu’elle n’est pas (une publication scientifique), c’est passer à côté de ses caractéristiques les plus intéressantes : un projet politique, basé sur une communauté, avec un mode de production de connaissances et une infrastructure technique et logicielle bien particuliers. Comme cela a déjà été mentionné, un des points centraux dans la définition de l’encyclopédie est son accessibilité[20]. Wikipédia est fondée sur les principes de l’ « open source » numérique qui veut défaire la transmission des savoirs d’une aura élitiste ou marchande : « Wikipedia est un des rares exemples à grande échelle d’un projet qui se veut ‘’open’’ et qui est obligé chaque jour par la pratique de définir ce qui est ‘’open’’et ce qui ne l’est pas[21]. » C’est dans cette perspective qu’est formulée l’hypothèse selon laquelle les contenus de l’encyclopédie ont un impact généralisé sur la production et la transmission des connaissances. Se basant sur ce postulat, les edit-a-thons révèlent un potentiel intéressant pour les historiens.nes engagés.es puisqu’ils permettent d’agir concrètement sur l’édition et la lecture des savoirs

Les notions wikipédiennes en question

Encore faut-il identifier les barrières propres à l’encyclopédie. En effet, questionner les contenus de la plateforme revient également à mettre en lumière les « notions wikipédiennes » selon lesquelles les articles sont écrits, modifiés, voire supprimés. Les principales notions qui règlementent l’édition sur la plateforme sont les mécanismes de consensus, de vérifiabilité et la neutralité de point de vue[22]. Il est généralement admis que le consensus est révélé par la transparence du processus d’écriture – chaque modification est enregistrée et peut être consultée en tout temps sous l’onglet « historique » des articles.

D’ailleurs, la fondatrice de la Wikimédia Fondation suisse, Gabrielle Marie, rappelle que  « [s]ur Wikipédia, nous ne sommes jamais propriétaires d’un article, mais nous avons tous une responsabilité et tous les mêmes pouvoirs d’édition[23]. » . Or, certains facteurs font obstacle à l’horizontalité des relations : la présence inégale des genres, mais aussi l’expérience des utilisateurs.rices ou encore la structure hiérarchique induite par la nomination d’utilisateurs.rices « admins » chargés.es de veiller au bon ordre de la plateforme, biaisent l’équilibre des rapports au sein de la communauté. En outre, le critère de « vérifiabilité » fait référence aux sources des articles. Chaque entrée doit être basée sur un minimum de références faute de quoi elle risque d’être supprimée. Il est vrai que ce qui est une bonne source selon Wikipédia ne correspond pas nécessairement aux attentes des historiens.nes, rappelle Alexandre Hocquet. Cependant, pour les organisateurs.rices des edit-a-thons comme pour des historiens.nes, un supposé manque de sources ne suffit pas à justifier le fossé entre les genres : « Les sources existent, elles sont peut-être plus difficiles à trouver, moins bien répertoriées ou de seconde main, mais elles existent[24] », a signalé l’historienne et linguiste Thérèse Moreau pendant l’atelier parisien. Enfin, la « neutralité de point de vue » suppose que les avis personnels et les idéologies n’ont pas leur place sur l’encyclopédie. Les insuffisances de cette notion sont mises en lumière par les critiques féministes de l’universalité. Comme cela a été mentionné plus haut, le « neutre » n’existe pas, mais participe à la construction d’un savoir situé qui ne se reconnaît pas en tant que tel[25]. Il est impératif de questionner les conditions d’existence de ce qui est considéré comme universel. Selon les termes de la philosophe Judith Butler, « cela ne revient pas à dire que les universaux sont impossibles, mais simplement que s’il ne dit pas où il exerce son pouvoir, un universel sera toujours source de falsification et de territorialisation, et devra être combattu à tous les niveaux[26] ».

Il apparaît ainsi que les notions wikipédiennes gagnent à être remises en question et la nature collaborative de Wikipédia offre un cadre propice à la critique, ici matérialisée par les edit-a-thons. En proposant une approche critique aussi bien des contenus que de la structure de la plateforme, ceux-ci approfondissent la réflexion sur les potentialités politiques de cette encyclopédie en ligne, en principe ouverte à tous et à toutes, et permettent de populariser – si ce n’est pas déjà fait – des approches intersectionnelles de l’écriture de l’Histoire. En effet, comme le signale Mona Chollet, « [l]es dynamiques de groupe sont quelque chose qu’il faut penser, qu’il ne faut surtout pas laisser faire spontanément ; sinon, on reproduit des logiques de confiscation de la parole et des décisions, des dynamiques de conflit. La politique est autant dans la manière dont on s’organise que dans ce que l’on fait et ce au service de quoi on se met[27].

Conclusion

Au final, la rencontre entre organisateurs.rices d’edit-a-thons a mis en lumière aussi bien les potentialités de Wikipédia que les aspects problématiques de son épistémologie[28]. Comme j’ai essayé de le montrer, les manquements de l’écriture wikipédienne sont semblables à ceux de l’historiographie. À Paris, les intervenants.es ne se sont toutefois pas éternisés.es sur la démonstration des défauts de la plateforme, dont l’argumentaire sert avant tout à convaincre de la nécessité d’interventions concrètes. C’est cet aspect pragmatique qui me paraît le plus inspirant. L’approche est caractéristique de l’univers wikipédien dont l’essence est une réflexion sur le « commun ». Nombre de wikipédiens.nes s’engagent ainsi consciemment dans le perfectionnement de « leur » plateforme et le programme des ateliers de la Wikiconvention atteste de la palette très large d’interventions sociales et techniques des contributeurs.rices les plus assidus.es  – notamment par des projets tels que « Wiki Loves Woman dans l’espace francophone africain », « Sensibilisation des responsables politiques » ou « Valoriser des fichiers de Commons ». Dans ce contexte, les edit-a-thons exploitent les caractéristiques participatives de l’édition sur Wikipédia dans le but de sensibiliser à l’absence et l’invisibilisation des femmes et autres absents.es de l’Histoire. Ce qui est stimulant, c’est que les chances d’offrir une meilleure visibilité à ces sujets semblent réelles avec ce médium. Même noyés dans la masse des innombrables entrées de l’encyclopédie, des liens, des portails thématiques, des traductions, etc. permettent de donner une certaine consistance à ces idées. En outre, au-delà des biographies, la réflexion a été entamée sur la manière dont on écrit en francophonie, quel que soit le sujet. Chaque communauté linguistique a en effet ses caractéristiques propres, aussi bien que ses sujets d’intolérance particuliers. À titre d’exemple, le profil francophone du philosophe et écrivain trans Paul B. Preciado a fait l’objet d’une vive controverse, certains.es contributeurs.rices ont refusé  de réécrire sa biographie au masculin, alors qu’en espagnol et en anglais, la transition a été faite sans remous[29]. Dans le cadre d’une réflexion sur la place des femmes dans l’histoire et dans la discipline historique, il me semble que les edit-a-thons constituent une réponse concrète à la fois actuelle et originale à la problématique de la construction des savoirs, en plus d’autoriser un certain optimisme en termes d’autonomisation et d’affirmation des sujets. Avec Wikipédia, les concernés.es ont peut-être plus de chances d’avoir une voix au chapitre. Du moins, ils et elles peuvent se saisir des outils pour le faire et aller au-delà de la simple « inclusion » : « [i]nclure, ça veut dire faire une place aux ‘’autres’’, c’est donc presque à l’opposé du sens originel de l’intersectionnalité qui suppose l’interdépendance des oppressions donc l’absence de hiérarchies et l’absence d’un centre dont le rôle serait d’inclure/intégrer des minorités [30]». C’est là tout l’intérêt d’une écriture collective de l’histoire.

Pour en savoir plus

« Attention au fossé ! ». Wiki Loves Woman. [En ligne] http://www.wikiloveswomen.org/a-propos-du-projet/mind-the-gaps/?lang=fr.

« Mona Chollet: ‘’Écrire, c’est un acte à part entière’’ ». Ballast (12 novembre 2015). [En ligne]http://www.revue-ballast.fr/mona-chollet/.

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ULMI, Nic. « Wikipédia: comment féminiser un village de schtroumpfs ». Le Temps (12 mai 2016). [En ligne]https://www.letemps.ch/societe/2016/05/12/wikipedia-feminiser-un-village-schtroumpfs.


[1] « Mona Chollet: ‘’Écrire, c’est un acte à part entière’’ », Ballast, 12 novembre 2015, en ligne.

[2] Wikiconvention francophone, 19, 20 et 21 août 2016, Halle Pajol, Paris.

[3] Ruediger Glott, Philipp Schmidt, Rishab Gosh, Wikipedia Survey – Overview of results, Maastricht, UNU-MERIT/ Collaborative Creativity Group, 2010, 11 p.  ; Florence Devouard, « Wikipedia, qui parle de quoi ? Enjeux de la construction participative du savoir », conférence tenue à l’Université de Genève,  29 septembre 2015, en ligne.

[4] « Attention au fossé ! », Wiki Loves Woman, en ligne.

[5] Marie Hamoneau, « Donner la place aux femmes sur Wikipédia. Quatre Bruxelloises entendent réduire l’écart entre les sexes en réécrivant l’Histoire sur l’encyclopédie », La Capitale, 22 mars 2016, p. 4.

[6] Nic Ulmi, « Wikipédia: comment féminiser un village de schtroumpfs », Le Temps, 12 mai 2016, en ligne.

[7] Laure Gabus, « Wikipédia se tourne vers les femmes », Tribune de Genève, 25 octobre 2015, en ligne.

[8] Michèle Riot-Sarcey, « L’historiographie française et le concept de  » genre  » », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol 47, no 4, 2000, p. 805-814.

[9] Nic Ulmi, « Wikipédia : comment féminiser… ».

[10] Michèle Riot-Sarcey, « L’historiographie française et… ».

[11] Alexandre Hocquet, « Wikipedia : pour une critique pertinente », The Conversation, 30 novembre 2016, en ligne.

[12] Bell Hooks, Ne suis-je pas une femme ? Paris, Cambourakis, 2015, 224 p.

[13] Sandra Harding, dir., Feminism and Methodology, Bloomington, Indiana University Press, 1987, 208 p.

[14] Par exemple, voir la page « Wikimedia : Meetup/Justfortherecord ».

[15] Nic Ulmi, « Wikipédia : comment féminiser… ».

[16] Amber Berson, « Art and Feminism Wikipedia Edit-a-thon », .dpi, no 29, 2014.

[17] Marie Hamoneau, « Donner la place… ».

[18] Alexandre Hocquet, « Wikipedia : pour une… ».

[19] « Le langage épicène sur Wikipédia », atelier de la Wikiconvention 2016, Halle Pajol, Paris.

[20] Laure Gabus, « Wikipédia se tourne… ».

[21] Alexandre Hocquet, « Plaidoyer pour enseigner Wikipedia », La boite à outils de l’historien, 14 juin 2016, en ligne.

[22] Idem.

[23] Laure Gabus, « Wikipédia se tourne… ».

[24] Notes de l’auteure pendant l’atelier « Le langage épicène sur Wikipédia », 20 août2016.

[25] Joan Scott, « Genre : une catégorie utile d’analyse historique », Les cahiers du GRIFF, vol. 37, n° 1, 1988, p. 125-153.

[26] Judith Butler, « Simplement culturel ? », dans Annie Bidet-Mordrel, dir., Les rapports sociaux de sexe, Paris, P.U.F., 2010, p. 174.

[27] « Mona Chollet: ‘’Écrire…’’ ».

[28] Pierre Levy, « An Epistemological Critique of Wikipedia », Pierre Levy’s Blog, 27 mai 2013, en ligne.

[29] Nic Ulmi, « Wikipédia : comment féminiser… ».

[30] Amandine Gay, « Préface », dans Bell Hooks, Ne suis-je pas…

« La guerre du Cameroun : l’invention de la Françafrique (1948-1971) » : recension

Par Christine Chevalier-Caron, doctorante en histoire à l’UQÀM

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À l’occasion d’une tournée africaine amorcée le 1er juillet 2015, le Président français François Hollande prononçait, au côté de son homologue camerounais Paul Biya, un discours dans lequel il affirmait que : « la France regarde toujours avec lucidité son passé pour mieux préparer l’avenir, et c’est ce que nous avons fait »[1]. Suite à une telle déclaration, il aurait été légitime de croire que François Hollande allait jeter un regard franc sur l’histoire coloniale française au Cameroun en admettant qu’elle et ses troupes africaines avaient mené une guerre à l’endroit des populations camerounaises au courant des décennies 1950 et 1960. Pourtant, lorsque le journaliste Séverin Tchounkeu a initié la période de questions en lui demandant si la France allait procéder à une démarche semblable à celle faite quant à l’histoire coloniale de l’Algérie, c’est-à-dire reconnaitre qu’il ne s’agit pas simplement d’évènements, mais d’une véritable guerre, et procéder à un déclassement de documents, François Hollande s’est contenté de répondre :

Sur la question de l’histoire, c’est vrai […[ qu’il y a eu des épisodes extrêmement tourmentés et tragiques même, puisqu’après l’indépendance il y a eu une répression en Sanaga-Maritime, en pays Bamiléké. Et nous sommes, comme je l’ai fait partout, ouverts pour que les livres d’histoire puissent être ouverts et les archives aussi[2].

L’historiographie de la décolonisation du Cameroun sous tutelle française fournit une tout autre image de ce que serait une histoire – pour reprendre les mots du Président Hollande – « lucide ». Dans l’ouvrage La guerre du Cameroun : l’invention de la Françafrique paru en 2016, Thomas Deltombe, Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa s’appuient sur des témoignages recueillis lors d’enquêtes de terrain, de mémoires d’anciens administrateurs et militaires, de recherches en archives et de monographies pour démontrer qu’au Cameroun a eu lieu une terrible guerre contre-subversive marquée par d’innombrables violences commises par la France, avant comme après l’indépendance, afin de conserver un contrôle total sur les populations, le territoire, ainsi que sur les appareils étatique et militaire.

Nous vous proposons une recension de ce riche ouvrage qui participe au renouvellement de l’historiographie, en plus de faire la lumière sur une période historique dont l’héritage est toujours bien palpable au Cameroun et dans les relations franco-camerounaises. Dans un premier temps, nous nous intéresserons au contexte de publication, ce qui nous permettra ensuite de voir comment les auteurs démontrent que le Cameroun a été le terrain d’une importante guerre comparable à celle qui s’est déroulée en Algérie de 1954 à 1962. Nous rendrons compte, dans un second temps, d’une partie des propos des auteurs quant à la répression politique qui a contribué à l’intensification de la guerre et à la mise en place de la Françafrique.

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Proposition visant à améliorer les perspectives de carrière des diplômés en histoire au-delà du milieu universitaire

Par Robert Talbot, pour la Société historique du Canada

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Vu de l’extérieur, le lien entre un diplôme en histoire et un emploi non universitaire rattaché à l’histoire est loin d’être évident. À titre d’instructeurs en Histoire qui tirent profit financièrement et intellectuellement des milliers d’étudiants qui assistent et participent à nos cours chaque année, il nous incombe de rendre le lien entre un diplôme en histoire et les emplois connexes à l’histoire plus évident pour les étudiants, les employeurs et le public en général.

L’étude et la pratique de l’Histoire doivent s’appuyer sur leurs propres mérites. Développer une compréhension plus nuancée et critique du passé est fondamental pour cultiver une citoyenneté informée, encourager un engagement critique envers la société et pour exprimer la vérité à ceux qui sont au pouvoir. De plus en plus, notre métier se fait dans un contexte idéologique qui tend à privilégier les affaires et les résultats économiques avant tout. Les administrateurs, les étudiants et même les parents demandent maintenant aux historiens de répondre aux inquiétudes entourant les carrières de récents diplômés en histoire.

On peut aisément comprendre ces préoccupations. Par exemple, selon le plus récent sondage mené auprès de diplômés des universités de l’Ontario, quelque 46 pour cent des diplômés en sciences humaines de la province de 2012 ont réussi à trouver du travail à temps plein qui soit « quelque peu apparenté » ou « étroitement lié » aux compétences qu’ils avaient développées à l’université avant 2014-2015. Parmi les diplômés en sciences humaines qui travaillaient, seulement 0,2 pour cent avaient trouvé du travail à titre de professeurs ou chargés de cours dans une université[1]. De toute évidence, nos étudiants doivent regarder ailleurs que dans le milieu universitaire afin d’identifier les possibilités de carrière qui correspondent à leurs intérêts et compétences, mais encore là, les perspectives sont incertaines.

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Mélancolie et résistance

Par Christian Nadeau, professeur titulaire au département de philosophie de l’Université de Montréal

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Gustave Courbet, Un enterrement à Ornans, 1849-1850. Source : Wikipedia Commons.

Texte recensé: Enzo Traverso, Mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), Paris, La Découverte, 2016, 228 pages.

Les philosophes et les médecins tentèrent d’expliquer les maladies de l’âme, tristesse et désordres mentaux par des causes naturelles. Selon les physiologistes, la « bile noire » est ce fluide décrit par la théorie des humeurs comme étant la cause de la dépression. En 1621, l’écrivain anglais Robert Burton faisait paraitre L’anatomie de la mélancolie, où l’immense érudition de l’auteur se trouve déployée dans le but d’expliquer et de traiter la mélancolie. Au-delà du recueil de citations médicales des Hippocrate et Galien, Burton voit dans la culture une pharmacie où la mélancolie est à la fois poison et remède. Une tradition fascinante de la mélancolie a fait l’objet de livres importants, dont le célèbre Saturne et la mélancolie par Klibansky, Panofsky et Saxl[1].

S’agit-il d’un paradoxe, les sociétés marquées par l’expérience communiste, comme celles des pays de l’Est – mais on peut supposer qu’il en ira de même sous peu à Cuba – ont toutes voulu faire un grand bond en arrière, se projetant dans un passé idéalisé par le conformisme et le conservatisme. La mélancolie apparait alors comme la mémoire spectrale d’un espoir qui, trop replié sur le passé, peine à inspirer les émancipations du futur. Inversement, les pays du printemps arabe ont construit leurs propres révolutions sans modèles politiques. Chassant du pouvoir les dictatures, elles peinent aujourd’hui à bâtir des sociétés libres et égalitaires, faute d’une représentation claire de ce qu’elles voudraient devenir. Qu’elles se projettent avec nostalgie dans le passé ou de manière aveugle vers l’avenir, ce qui manque à chaque fois est la raison et la motivation de la liberté, lesquelles ne peuvent se définir uniquement par des idéaux abstraits. Elles nécessitent une tradition, des mythologies qui offrent les référents sans lesquels il est impossible de créer une société nouvelle.

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Aux origines du 8 mars

Par Camille Robert, étudiante au programme court de 2e cycle en pédagogie de l’enseignement supérieur de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM), membre étudiante du Centre d’histoire des régulations sociales (CHRS) et collaboratrice pour HistoireEngagee.ca[1]

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« Tu te plains, mon pauvre mari, de tes dix heures d’ouvrage; voici quatorze heures que je travaille, moi, et je n’ai pas encore fini ma journée ». Image tirée de L’Opinion publique, vol. 2, no 44 (2 novembre 1871), p. 532. BAnQ, PER O- 104, MIC A209.

Chaque année, la date du 8 mars vise à souligner la journée internationale des droits des femmes. Il faut dire qu’on perd un peu de vue l’origine de cette journée. D’année en année, ça devient un peu comme une deuxième fête des Mères ; on peut fréquemment voir des publicités qui visent à gâter les femmes en produits de beauté, en bouquets de fleurs, en forfaits au spa. Il n’est pas étonnant que dans ces publicités on parle souvent de la journée de la femme. En général, le fait d’utiliser la femme au singulier essentialise un peu l’identité des femmes et ne rend pas compte de la diversité des origines, des expériences et des points de vue des femmes.

L’origine de cette journée a longtemps été attribuée à un évènement fictif. Selon plusieurs sources, surtout françaises, ce serait une manifestation de couturières à New York, qui aurait eu lieu le 8 mars 1857, qui serait à l’origine du choix de cette date. Par contre, les travaux de l’historienne Françoise Picq révèlent que cet évènement n’a en fait jamais eu lieu. Ce mythe continue tout de même de circuler dans l’histoire des mouvements des femmes.

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