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Mise en récit et explication historique dans l’enseignement de l’histoire au Québec : enjeux épistémologiques et perspectives critiques*

Par Adèle Clapperton-Richard, candidate à la maîtrise en histoire à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et membre du comité éditorial d’HistoireEngagee.ca

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Livres rouges. Crédit : Betty B (Flickr).

Résumé

L’enseignement de l’histoire au Québec a fait l’objet de virulents débats qui ont récemment animé l’espace public et médiatique. La querelle, qui divise les tenants d’une histoire nationale et ceux qui prônent une histoire plus sociale ou culturelle, a soulevé les enjeux de la mise en récit de l’histoire et de la manière avec laquelle la raconter et l’enseigner. Malheureusement, les contributions apportées à ce « faux débat » ont trop souvent délaissé les enjeux épistémologiques au profit de la question identitaire. Nous souhaitons ainsi revenir sur l’intelligibilité du récit en histoire et sur sa valeur explicative, pour énoncer la possible réconciliation entre une histoire-récit et une histoire dite scientifique. C’est ultimement l’adoption d’une méthode ethnographique, qui suppose un double processus descriptif et analytique, qui permettrait la construction d’une « histoire-récit-scientifique » critique.

Mots-clés

enseignement de l’histoire; didactique de l’histoire; mise en récit; épistémologie; récit ethnographique

Introduction

Nous souhaitons ici proposer une analyse critique qui puisse contribuer à démêler certains enjeux d’un débat qui a récemment occupé l’espace public et médiatique : celui sur l’enseignement de l’histoire au Québec. Les éléments déclencheurs qui ont fait naître cette réflexion se trouvent dans certains des – très nombreux, soulignons-le – textes publiés depuis 2011 dans Le Devoir principalement[1], et La Presse. Ce débat « classique », entre les partisans d’une histoire nationale et ceux qui préconisent une approche sociale, a été réintroduit sur le plan médiatique en parallèle, d’abord, des critiques adressées à la réforme ministérielle de 2006, puis face à la volonté gouvernementale de remanier les programmes d’enseignement de l’histoire au secondaire depuis 2014. Elle n’a toutefois pas créé de grande surprise, du moins du côté de la communauté historienne habituée à ces confrontations idéologiques depuis la fin des années 1950. Nous ne nous engagerons pas ici à décortiquer les positions de l’École de Montréal ni de celles de Laval; ce travail a déjà été exécuté, notamment, dans les articles de Jocelyn Létourneau, « Quelle histoire d’avenir pour le Québec[2] », et de François-Olivier Dorais, « Classifier et organiser la production historiographique au Québec[3] », de même que dans l’ouvrage collectif L’histoire nationale à l’école québécoise. Regards sur deux siècles d’enseignement[4]. Il ne s’agira pas non plus de présenter une analyse qui risquerait trop facilement de tomber dans la critique morale, voire moralisatrice, de la manière avec laquelle s’enseigne l’histoire au Québec actuellement. Le but est plutôt de chercher à éclaircir ce qui semble être parfois un ensemble quelque peu confus d’idées et d’idéologies qui contribuent à alimenter un débat qui, loin d’être résolu, continue de mobiliser des intervenants et intervenantes tant dans les médias que les milieux scientifiques et universitaires. 

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De l’histoire au théâtre : entrevue avec Alexis Martin*

Crédit : Tim Roper (Flickr).

Par Christine Chevalier-Caron, doctorante en histoire à l’Université du Québec à Montréal, et coordonnatrice à histoireengagée.ca

Depuis sa création, le Nouveau théâtre expérimental (NTE) a fait de l’histoire un matériel de création privilégié, et a, par le fait même, participé à une (re)lecture des récits historiques dominants. À la fin de l’automne dernier, fêtant son 40e anniversaire, le NTE lançait une impressionnante plate-forme interactive rendant accessibles ses archives. Ainsi, cette compagnie théâtrale, créée par Robert Claing, Robert Gravel, Anne–Marie Provencher et Jean-Pierre Ronfard, et actuellement sous la direction artistique d’Alexis Martin et Daniel Brière, participe doublement au renouvellement historiographique. Je suis allée à la rencontre d’Alexis Martin, qui est notamment l’auteur de la trilogie L’histoire révélée du Canada français de 1608 à 1998 et Camillien Houde, « le p’tit gars de Sainte-Marie », afin de discuter avec lui de ce projet de valorisation des archives et du recours à l’histoire comme matériel de création.

Christine Chevalier-Caron : À l’occasion du 40e anniversaire du Nouveau théâtre expérimental, vous avez lancé une plate-forme où l’on trouve l’ensemble de vos archives, j’aimerai donc dans un premier temps discuter de cette plate-forme, puis ensuite parler de votre utilisation de l’histoire dans vos productions théâtrales. Est-ce que vous pouvez me décrire le projet de mise en ligne des archives et l’objectif de ce projet?

Alexis Martin: Il faut vraiment en faire l’expérience, il faut y aller, ce sont 40 ans de création théâtre qui y sont illustrées et commentées à travers ce site-là. Donc, on a une importante réserve photographique, on a des extraits vidéographiques des œuvres, on nous propose aussi des voyages thématiques. Les gens peuvent explorer les œuvres de notre théâtre à travers ces voyages thématiques, par exemple l’histoire. On a souvent traité d’histoire dans nos spectacles, la rencontre avec les autres, c’est-à-dire tout ce qui concerne les voies inhabituelles, ou les gens dont nous entendons moins parler. Il y a cinq voyages qui sont proposés à travers les archives, sinon il y a un catalogue, plus habituel, où se trouve la liste de tous les spectacles depuis 40 ans, et pour chaque spectacle, nous pouvons aller à la rencontre des artisans, des extraits du texte, des extraits de la production, et des articles autour de ça.

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Compte-rendu : Mary Beard, Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, Paris, Éditions Perrin, 2018

Isabelle Dufour, candidate à la maîtrise en histoire, UQAM

Mary Beard est sans aucun doute l’une des universitaires britanniques les plus connues. En prenant part à divers débats dans les médias, elle s’est en effet assuré une place parmi les figures publiques importantes de Grande-Bretagne. Cette professeure d’études classiques à l’Université de Cambridge et enseignante de littérature ancienne à la Royal Academy of Arts propose un essai, intitulé Les femmes et le pouvoir. Un manifeste, portant sur les fondements des mécanismes et des structures qui cherchent à imposer le silence chez les femmes œuvrant dans les sphères publique et politique. Pour ce faire, elle retrace les exemples de prise de parole des Gréco-Romaines dans la littérature ancienne pour démontrer que les accusations les visant ressemblent bien souvent à celles qui sont émises, dans les médias actuels, envers les politiciennes et toutes les femmes qui œuvrent dans la sphère publique. En ce sens, la culture occidentale reposerait, directement et indirectement, sur ce bagage ancien. En fait, l’historienne croit qu’il faut considérer sur le long terme ces connexions qui sont culturellement étrangères, à cause des siècles qui les séparent et des différences socio-culturelles, mais qui régissent pourtant les rapports entre la voix des femmes et la sphère publique comprise comme une entité large qui comprend les comités d’entreprises, les assemblées parlementaires, etc[1].

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Utopie et végétarisme. Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es

Par Alex Bellemare, chercheur postdoctoral, Université d’Ottawa

«Les hommes-éléphants», gravure par Louis Binet pour La Découverte australe par un homme volant, ou le Dédale français (1781).

En janvier 2019, le Québec a été secoué par une pénurie subite de tofu. Les fabricants et les commerçants ont été pris de court par cette soudaine explosion de la demande, ne parvenant plus à satisfaire les commandes qui augmentent pourtant sans cesse d’année en année. Début 2019, le nouveau Guide alimentaire canadien stipulait que les citoyens du Canada devaient accroître considérablement leur consommation de protéines végétales. Le Guide qui associe santé et diète végétale est explicite à ce propos : « Choisissez plus souvent les aliments protéinés d’origine végétale ». Manger davantage de protéines végétales – et par conséquent moins de protéines animales – serait globalement une avancée, surtout du point de vue de l’hygiène de vie. En février 2019, le magazine d’information L’actualité, affichant l’image d’un cochon d’un rose pétulant, plaçait sa une sous le signe de « La révolution végane ». Ces quelques faits divers sont au moins des marqueurs de tendances lourdes (les protéines végétales ont désormais la cote dans les sociétés industrialisées), peut-être des indicateurs de changements plus profonds dans les consciences ; peut-être l’indice d’effets de société plus massifs et durables, qui se négocient à la frontière de l’histoire, de l’anthropologie et de la philosophie. Une question sous-tend l’ensemble de ces réflexions, qui ont généralement pour centre la consommation de protéines végétales : l’anthropocentrisme a-t-il des limites visibles, des frontières implicites ? En effet, sous les régimes alimentaires qu’on adopte se trouvent parfois des idéologies ou des systèmes de pensée, parfois des philosophies, mais le plus souvent des impensés (qui guident pourtant nos habitudes, nos pratiques, notre consommation). Or manger est un geste culturel, un fait social qui implique, qu’on le veuille ou non, des choix (fussent-ils tacites) qui ont des conséquences quotidiennes : tout ce que nous mangeons a une histoire ; ce que nous mangeons dit quelque chose de qui nous sommes.

Le débat que présuppose cette question, qui dérive des pratiques alimentaires, peut se résumer ainsi, par son contraire ou son informulé : que signifie manger de la viande aujourd’hui ? Est-il possible de penser les divers imaginaires alimentaires qui ont historiquement pris forme, sans utiliser de poncifs ou de généralisations, sans faire des semonces et des reproches à ceux et à celles qui mangent différemment de nous ? Aujourd’hui, le débat sur la question animale est effectivement houleux, et les approches (du carnisme au véganisme en passant par le végétarisme) sont souvent sourdes les unes aux autres ; convaincre, blâmer, émouvoir sont autant de stratégies rhétoriques utilisées pour remporter l’adhésion de ceux et de celles qui sont, bien souvent, déjà des adeptes de l’un ou l’autre de ces régimes alimentaires. Ces discours, lorsqu’ils sont pris dans leurs extrêmes, empêchent, parce qu’ils sont souvent dogmatiques, ou alors  sensationnalistes, de poser des questions a priori fort simples, mais dont les conséquences sont complexes et intriquées. Pourquoi manger de la viande ? Pourquoi ne pas en manger ? Pourquoi est-il important de se poser la question ?

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Quel est le problème avec un chèque? Un appel pour des réparations pour l’esclavage au Canada

Par Anthony Morgan, avocat spécialiste en droits civils[1]

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3 octobre 1782. La Gazette de Québec, p. 2. Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Pour la première fois depuis longtemps, le sujet des réparations pénètre le discours politique ambiant. Plusieurs candidat.e.s à la présidence américaine pour 2020—incluant Kamala Harris, Beto O’Rourke, Elizabeth Warren et Bernie Sanders—ont développé une position sur l’enjeu des réparations pour les Afro-américain-e-s. Chacun d’entre eux, sauf Warren, ont contesté le concept même de réparations, principalement à cause de l’incertitude et des suspicions entourant la mécanique derrière l’idée de fournir des réparations à des individus et des familles. Par exemple, dans une entrevue récente, alors qu’on lui demandait s’il supporte l’idée des réparations, Sanders a répondu « Yeah—but not if it means just a cash payment or a check to families. I would not support that. »

Au Canada, très peu de réflexions ont porté sur la question des réparations. En effet, le pays n’a pas encore entamé de réelle réflexion quant à sa participation dans l’esclavage pernicieux des peuples africains à l’intérieur de ses frontières contestées. Il est donc temps que nous adressions la question de l’implantation d’un plan de réparations pour les Afro-canadien.ne.s descendant.e.s d’esclaves.

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