Kevin M. Kruse et Julian E. Zelizer, dir. Myth America. Historians Take On the Biggest Legends and Lies About Our Past. New York, Basic Books, 2022, 391 p.

Publié le 18 octobre 2023

Harold Bérubé, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

The history that lies inert in unread books does not work in the world. 

Carl Becker, président de l’American Historical Association (1931)

Les mythes et mensonges de nature historique abondent dans la sphère publique. Il y en a des petits et des grands. Ce sont ces nombreux coins que l’on tourne rond pour défendre une cause, un récit national, une politique particulière. La droite n’en a pas le monopole, mais les mouvements conservateurs se caractérisant généralement par une survalorisation du passé, il n’est pas étonnant de retrouver plus fréquemment ce genre de manipulation de ce côté du spectre idéologique. Cela dit, le phénomène connaît une ampleur nouvelle aux États-Unis depuis quelques années et il est clair que la présidence Trump a contribué à son accélération et à son intensification. On a assisté non seulement à une multiplication des mensonges et mythes historiques, mais ils ont eu des échos sans précédent dans la société américaine et, surtout, le fossé qui sépare ces légendes des consensus qui règnent au sein de la discipline historique est devenu parfois abyssal. Comme le résument bien les directeurs de l’ouvrage recensé ici, il ne s’agit plus de débattre des interprétations, mais des faits mêmes dont il est question (p. 7-8).

Dans Myth America, vingt et un historiens et historiennes s’attaquent aux principaux bobards que colportent différentes figures publiques associées à la droite et à l’extrême droite américaines. Ce qui est proposé dans ces pages, c’est d’abord et avant tout un exercice d’histoire publique; et il a clairement atteint son but, le livre ayant figuré sur la liste des meilleurs vendeurs du New York Times pendant trois semaines. Ses deux directeurs, Kevin M. Kruse et Julian E. Zlizer, s’étaient déjà fait remarquer par leurs nombreuses interventions dans les médias traditionnels ou sociaux pour dénoncer les manipulations du passé orchestrées par une importante partie de la droite américaine. L’ouvrage est en quelque sorte le prolongement et la synthèse de ces critiques, et il rassemble des praticiens et des praticiennes de l’histoire tout aussi à l’aise avec ce genre de prise de parole à l’extérieur du monde universitaire.

C’est un livre qui m’interpelait non pas en tant que spécialiste de l’histoire américaine (ce que je ne suis pas), mais plutôt comme historien s’intéressant aux usages du passé et aux rôles des praticiens et praticiennes de l’histoire dans la société (des questions qui devraient tous et toutes nous préoccuper). Tout en reconnaissant les limites bien connues de l’objectivité en histoire, je suis de ceux et celles qui tendent, autant que possible, vers elle et qui trouvent des avantages à maintenir une certaine distance par rapport au chaos de l’actualité, de l’immédiateté. Si nous avons un rôle à jouer dans l’espace public, c’est de dénoncer, de critiquer, de corriger ces distorsions parfois accidentelles, mais plus souvent volontaires du passé qui obscurcissent ou empoisonnent le débat. C’est dans cet esprit que je me suis plongé dans Myth America (et dans The 1619 Project, que j’ai lu en parallèle avec grand intérêt).

Myth America nous offre donc vingt chapitres, vingt mythes et mensonges, et les historiens et historiennes qui en proposent une analyse critique. S’ils m’ont tous semblé intéressants, quelques-uns se démarquent par leur portée et leur pertinence dans le climat actuel. Je pense par exemple au texte que consacre David A. Bell à l’absurdité fondamentale de l’idée d’exceptionnalisme américain, qu’on pourrait presque considérer comme le « péché originel » de cette mythologisation du passé des États-Unis. Ou encore à celui d’Erika Lee sur l’immigration, qui montre bien comment l’histoire de la République américaine est ponctuée de moments où l’État s’efforce de faire venir des immigrants de différentes origines pour remplir des rôles ingrats dans son économie tout en déplorant le fait que « They Keep Coming ». C’est une analyse que prolonge bien le chapitre que consacre Sarah Churchwell à l’expression « America First », enracinée dans différents mouvements nativistes et reprise avec énergie par le « trumpisme ».

Il va de soi que la question de l’esclavage et, plus largement, celle de la place de la communauté afro-américaine dans l’histoire des États-Unis sont au cœur de plusieurs des chapitres de l’ouvrage. À cet égard, celui que propose Karen L. Cox au sujet du rôle central des monuments confédérés dans la construction du mythe de la « Lost Cause » éclaire bien les efforts faits pour effacer autant que possible les fondements esclavagistes de l’ensemble de la société américaine. De son côté, en s’attaquant à la rhétorique de la « bonne » manifestation, Glenda Gilmore discrédite efficacement l’idée qu’il y aurait eu une période, entre 1955 et 1968, durant laquelle les manifestations en faveur des droits civils étaient pacifiques, consensuelles et efficaces, qu’il faudrait opposer à une violence et à un radicalisme qui y auraient mis fin et dont le mouvement Black Lives Matter serait le prolongement.

Plusieurs des mythes et mensonges abordés au fil de l’ouvrage ont des échos au Québec et au Canada, même si c’est sous différentes formes et, il faut l’avouer, avec un degré de distorsion moindre que ce qu’on observe aux États-Unis. Je pense tout particulièrement au chapitre qu’Ari Kelman consacre à l’idée du « Vanishing Indian », mythe qui « naturalisait » l’effacement des Autochtones devant le rouleau compresseur de la conquête de l’ouest et dont on retrouve bien des traces au nord de la République américaine. Plus globalement, ces chapitres brillent par leur caractère résolument historique. Ce sont certes des textes plus courts et accessibles que l’article scientifique traditionnel, mais leurs auteurs font bon usage de l’historiographie, de mises en contexte approfondies et des sources, notes de bas de page à l’appui. Ils démontrent sans équivoque que les historiens et les historiennes sont en mesure de jouer leur rôle à l’extérieur de leur tour d’ivoire sans avoir à sacrifier la rigueur et le sens de la nuance et de la complexité qui caractérisent leur pratique.

Si Kruse, Zelizer et leurs collaborateurs et collaboratrices offrent ce qui me semble être un exemple à imiter, l’ouvrage n’est pas sans susciter quelques réserves. Je ne doute pas que les spécialistes des différents domaines couverts auront des critiques plus pointues à offrir sur certaines des interprétations proposées. Je me contenterai de deux observations générales. D’une part, il est évident que Myth America a une dimension partisane qui, tout en me semblant parfaitement justifiée, amène aussi la majorité des auteurs à concentrer leurs critiques sur l’administration Trump et sur ce que ce dernier a fait du Parti républicain. Cela laisse néanmoins dans l’ombre la contribution de bien des figures politiques démocrates, d’hier et d’aujourd’hui, à la construction de ces mythes et mensonges, mais aussi les profondes racines de certains d’entre eux dans l’histoire du Parti républicain lui-même. D’autre part, comme l’ont montré nombre d’études ces dernières années, la majorité des tenants de ces mythes et mensonges, et des nombreuses théories du complot de plus en plus farfelues qui s’y greffent, restent indifférents face à ce genre d’entreprise critique. Ils ne liront pas cet ouvrage, ne corrigeront pas leur vision du monde en fonction des faits et interprétations qui leur sont proposés dans ces vingt chapitres. En d’autres mots, si les historiens et les historiennes peuvent faire leur contribution pour dissiper le brouillard qui pèse sur le passé, encore faut-il s’attaquer plus largement aux structures politiques et médiatiques qui favorisent et contribuent à cet enfumage.