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Catégorie : Alexandre Klein

Chronique d’archives : Des fonds à préserver. L’engagement de l’historien.ne pour la sauvegarde du patrimoine archivistique

Par Alexandre Klein, Chercheur postdoctoral, Département des sciences historiques, Université Laval
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La collection Langlois à la bibliothèque du Pavillon Albert-Prévost (photographie Alexandre Klein)

Les historiens et les historiennes s’appuient très souvent sur l’œuvre silencieuse, invisible, mais toujours essentielle, des archivistes et documentalistes pour développer leurs analyses. Leurs dissertations sur le goût de l’archive et l’importance d’entrer en contact physique avec les vieux papiers s’inscrivent dès lors dans un espace bien balisé dont l’un des enjeux principaux est d’avoir accès à la meilleure table de consultation[1]. Pourtant, l’historien.ne ne travaille pas uniquement sur des liasses bien conservées, dans des folios parfaitement triés ou des boîtes clairement identifiées. De nombreuses archives, en particulier privées, sont conservées dans des lieux inattendus, parfois même inappropriés, que ce soit les caves humides d’un hôpital[2], les tiroirs poussiéreux de descendantes[3] ou même les planchers usés d’un vieux château[4]. Dans ce cas, le rôle de l’historien.ne ne peut se limiter à la seule étude des documents et des traces. Il se double d’une nécessaire implication[5], d’un devoir de préservation ou de sauvegarde de ces sources que les événements n’ont pas conduit jusque dans les rayonnages contrôlés d’établissements spécialisés dans la conservation. Mes recherches actuelles sur l’histoire des infirmières psychiatriques au Québec m’ont conduit à faire, une fois encore, ce constat singulier.

Pour analyser l’histoire de l’Institut Albert-Prévost (anciennement Sanatorium Prévost et aujourd’hui le Pavillon Albert-Prévost de l’Hôpital du Sacré-Cœur) et notamment les réalisations de celle qui fut sa première garde-malade, la directrice de son école d’infirmières, et finalement sa propriétaire, Charlotte Tassé (1893-1974)[6], je me suis penché sur des fonds d’archives divers. J’ai bien sûr dépouillé celui, imposant, que la garde-malade a fait déposer, suite à sa morte en 1974, à la BAnQ du Vieux-Montréal[7]. J’ai également parcouru des boîtes d’archives privées et institutionnelles qu’un ancien psychiatre de l’établissement m’avait confiées. J’ai en outre consulté, sur plusieurs décennies, les principaux médias montréalais et différentes revues scientifiques dont La Garde-Malade Canadienne-Française (devenu Les Cahiers du nursing canadien, puis Les cahiers du nursing) que dirigeait Tassé. Mais j’ai aussi eu l’opportunité d’explorer un fonds inédit qui allait rapidement me confronter à cette responsabilité de préservation inhérente au travail de l’historien.ne.

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À propos des relations entre infirmières, médecins et gouvernements. L’histoire de la commission Régnier (1962-1964)

Par Alexandre Klein, chercheur postdoctoral au département des sciences historiques de l’Université Laval et coordonnateur du réseau de recherche Historiens de la santé

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Membres du conseil d’administration et du bureau médical du Sanatorium Prévost, Lucien Desjardins, Avril 1948, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Charlotte Tassé, P307,S3,SS1,D8,P9

Voilà maintenant plusieurs semaines que la colère gronde parmi les infirmières du Québec. La tribune d’une infirmière de l’Abitibi, puis le cri du cœur d’Émilie Richard ont attiré l’attention de l’opinion publique sur la très grande difficulté de leurs conditions de travail. Des tribunes de soutien ou de combat, des sit-in, des états généraux, des prises de position syndicales, des enquêtes, des requêtes et des manifestations ont ensuite mis à jour une situation plus inacceptable encore qu’imaginée, et dénoncé la gestion d’un système de santé devenu proprement injuste et déshumanisant. Or, la seule réaction du gouvernement à cette prise de parole sans précédent fut le mépris, et une bonne dose de paternalisme. D’abord, le premier ministre Philippe Couillard – ancien médecin spécialiste – a affirmé qu’il était « admirable » que les gens qui travaillent en santé soient toujours poussés à leur maximum. Mépris. Ensuite, le ministre de la Santé, un autre médecin spécialiste, a pour sa part invité les infirmières « à se montrer plus positives ». Mépris doublé de paternalisme. Comme si des décennies de professionnalisation, d’autonomisation et de syndicalisation n’avaient rien changé au mythe de l’infirmière docile et douce (même lorsqu’elle est en colère[1]), on assistait ébahi au retour du vieux schéma d’un médecin – un homme – rappelant au silence et à ses obligations l’infirmière – toujours une femme – considérée comme une simple exécutante.

Pourtant, l’histoire des infirmières nous rappelle que, loin d’être de simples auxiliaires, ces soignantes à part entière ont été au cœur de la formation et de la gestion du système de santé au Québec et dans le reste du Canada. Depuis les premières sages-femmes de la Nouvelle-France, qui assuraient, au plus près des familles, la gestion quotidienne de la santé, jusqu’aux infirmières militaires, qui ont rejoint l’Europe et ses champs de bataille pendant la Première ou la Seconde Guerre mondiale, en passant par les religieuses hospitalières[2], les infirmières de colonie[3] ou du Victorian Order of Nurses[4], toutes ont œuvré de manière autonome et efficiente afin d’offrir des soins de qualité, ainsi qu’un système de prise en charge digne de ce nom, à la population canadienne[5]. Seulement, l’émergence, au cours du XIXe siècle, d’un corps médical organisé et puissant, obtenant de l’État le monopole de la pratique de soins et la possibilité de contrôler les autres professions de santé, a conduit à auxiliariser cette caste de femmes pourtant incontournable[6] et à minorer ses apports historiques. Depuis, les relations entre médecins, gouvernements et infirmières restent marquées par l’alliance historique des deux premiers (qui a fait l’objet d’un précédent billet) au détriment de ces dernières.

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La fin de la biopolitique? Les transformations contemporaines de la santé publique

Alexandre Klein, chercheur postdoctoral au Département des sciences historiques de l’Université Laval et coordonnateur du réseau de recherche Historiens de la santé

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La Goutte de Lait de Belleville. La consultation, toile de Henri Jules Jean Geoffroy.

La santé est une préoccupation centrale de nos sociétés contemporaines. Nous souhaitons tous maintenir, voire même améliorer notre santé. Nous y œuvrons d’ailleurs activement au quotidien, en mangeant sainement, en pratiquant de l’exercice, et en évitant soigneusement tous les comportements décrits ou démontrés comme pathogènes. Les industriels l’ont d’ailleurs bien compris, et attribuent à leurs produits – que ce soit des yogourts, des shampoings ou des aspirateurs – des vertus sanitaires plus ou moins effectives. Mais, la santé est aussi au cœur de notre organisation sociale et de notre vie politique. La gestion des épidémies, l’encadrement des campagnes de vaccination, les difficultés d’accès aux soins ou – et c’est de plus en plus fréquent – la problématique du coût de la santé sont des sujets qui défraient régulièrement la chronique. Des lois sont également souvent votées, que ce soit pour tenter de mieux répartir l’offre de soins (projet de loi 20), pour réorganiser le réseau de santé (projet de loi 10), pour renforcer la lutte contre le tabagisme (projet de loi 44) ou pour encadrer la légalisation du cannabis (projet de loi C-45). La santé est, depuis près de trois siècles au moins[1], un objet politique à part entière. Pourtant, il semble que son statut ait changé au cours des dernières décennies. Elle n’est plus au cœur de la stratégie de nos gouvernements. Elle n’apparait plus comme cet outil de gouvernance puissant et efficient qu’elle a longtemps été. La santé semble être devenue un poids, principalement économique, à gérer, voire même un obstacle à surmonter. C’est sur l’histoire de cette mutation des rapports entre santé, économie et politique que je souhaiterais revenir ici.

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